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Wadi Qadisha ou la « vallée sainte »

iloubnan.info - Le 09 septembre 2012 à 08h55
Par Alia El Kaïssi
 Becharré Qadisha
Vue sur Becharré
Enfouie entre Bcharré et Tourza, la vallée Qadisha recèle une végétation exceptionnelle, des versants escarpés formés de strates parallèles, un terrain aux paysages contrastés : là, les plaines arides de Qornet Es-Saouda débouchent sur la verte abondance des vallées environnantes ; les cèdres, survivants des siècles passés, laissent la place aux chênes verts, aux genévriers et arbustes méditerranéens ; le tout est traversé par la rivière « Nahr Qadisha ». Les eaux des petites vallées environnantes viennent toutes se jeter dans son cours, qui, une fois sorti de la vallée, traverse Tripoli jusqu’à la mer.
C’est cette rivière qui a conféré à la région son appellation de « vallée sainte ». Le nom Qadisha recèle dans ses origines sémites la notion de « sainteté ».
Située à 85 km de Beyrouth et à 18 km de Tripoli, la vallée se déploie à partir de Kousba et se divise ensuite en deux branches à partir de Tourza. Chaque branche porte le nom d’un monastère. La première, Wadi Qozhaya, mène jusqu’à Ehden au nord et la deuxième, Wadi Qannoubine, couvre Hadath El-Jebbe au sud pour aboutir aux Cèdres. Un travail géologique impressionnant a fait naître cette vallée telle qu’on la connaît aujourd’hui. A force d’érosion due au passage continu de la rivière, la vallée s’est peu à peu élimée et creusée jusqu’à former cette gorge profonde, donnant lieu à des grottes en contrebas. La formation naturelle la plus conséquente de cette vallée réside dans ses grottes : joyaux de la vallée, issues de l’érosion karstique souterraine, elles sont vite devenues des grottes-refuges ou des grottes sacrées. La grotte de Qadisha, au-dessus de Bcharré, s’étendrait sur plus de 778 mètres. La grotte de Dilmass, située à un emplacement stratégique, servait de poste de guet au travers de sa façade percée de meurtrières. La grotte El Houriyyeh, témoigne d’une civilisation qui observait des rites funéraires précis. Recelant des objets antiques, laissant couler des sources, ornées de circonvolutions et plis harmonieux formés par la roche, parsemées de stalactites, stalagmites et autres concrétions calcaires, le tout coulant sous différentes couleurs, certaines de ces grottes offrent au regard des explorateurs un spectacle fascinant.

Grottes-refuges et christianisation


QuadichaDepuis la préhistoire en passant par l’époque romaine, des hommes ont habité ces grottes. Mais à l’aube d’un christianisme naissant, en proie à de sanglantes querelles doctrinales concernant la nature du Christ, ces grottes se sont mutées en véritables chapelles, couvents ou ermitages, abritant des générations de moines, ermites et ascétiques.

Les grottes accessibles ayant servi de refuge se comptent par centaines et ont été rattachées aux grands monastères de la vallée. Ces monastères étaient autonomes et les moines qui y vivaient ne prononçaient pas de vœux mais rentraient dans leur fonction en revêtant l’habit. Ils menaient une existence ascétique, dans le dénuement le plus total, certains se transformant parfois en véritables ermites. Nombreux sont les témoignages des voyageurs attestant de cette exemplaire vie monacale respectant avec exactitude les prières, repas frugaux et travaux des champs.

Mais il faut préciser que l’écho de différentes prières se faisaient entendre dans la vallée et ce, dans toutes les langues : grec, syriaque, éthiopien, arabe. Des solitaires musulmans y trouvaient même refuge. Selon les dires, aujourd’hui célèbres, du voyageur andalou Ibn Joubeir, les reclus musulmans et les populations chrétiennes s’entendaient alors parfaitement.

Ce qui demeure mystérieux c’est le peu de connaissances quant aux débuts exacts du christianisme dans la région. De petits temples existaient depuis longtemps dans la montagne et les villages semblent s’être développés autour des lieux de culte. Plus tard, la reconnaissance du christianisme comme religion officielle vît arriver la destruction systématique des anciens lieux de culte. Certains lieux témoignent encore de cette période pré-christianisée. A Hadchit, l’église dédiée à Saint-Romain (Mar Romanos), paraît avoir été érigée sur les vestiges d’un temple antique. A Bcharré, au-dessus du couvent Saint-Serge (Mar Sarkis), une tombe antique est dominée par un obélisque naturel surplombant la vallée. Autant de signes de l’imprégnation des traditions romaines dans la vallée, le christianisme s’étant donc implanté tardivement dans la Qadisha -contrairement aux villes côtières.

La vallée entière garde le sceau des différentes cultures et civilisations qui l’ont traversée. Des vestiges païens aux reliques religieuses, Qadisha fait le lien entre les siècles, témoigne de l’évolution des mœurs au niveau religieux et notamment de l’impact du christianisme dans la région.

Avec l’arrivée des Croisés, si la « vallée sainte » était un véritable refuge, elle fut aussi un haut lieu de résistance : l’alliance entre les chrétiens de la montagne et une armée musulmane renversa les Francs qui s’étaient installés sous la protection du comté de Tripoli.
Plus tard, au XIIIe siècle, les Mamelouks qui s’étaient emparés du pouvoir, firent des incursions dans la vallée où sévissaient des patriarches dissidents qui finiront par être massacrés avec leurs réfugiés. Lors de ces incursions, les habitants se cachaient dans des grottes difficiles d’accès comme « Aassi al-Hadath ».

Qadisha abrita notamment le patriarche Youhanna al-Jaji persécuté par le gouverneur de Tripoli en 1440. Soixante-seize patriarches lui succédèrent alors, faisant de Qannoubine le siège du patriarcat maronite pendant près de 400 ans, du XVe au XIXe siècle.

Si le siège s’implanta dans la vallée, c’est bien au départ pour sa nature protectrice et les croyances religieuses de ses habitants. En effet, au cours de ces siècles, le patriarcat eut bien des ennemis : du « pacha » de Tripoli aux Ottomans, il fallut longtemps protéger les monastères et les religieux au creux de cette vallée. C’est aussi pour cela que, durant cette période difficile, le patriarcat maintînt des liens étroits avec Rome et l’Europe. Il bénéficiât notamment du haut protectorat de la France en la personne de Louis XIV.

Ces liens avec l’Europe donnèrent lieu à de nombreux échanges et réalisations : le monastère de Haouqa hébergera pendant neuf ans un séminaire tenu par les pères capucins sous l’égide du pape Urbain VIII. Ce séminaire, qui tient lieu d’école, n’accueille pas plus de quinze élèves dont les plus prometteurs sont ensuite choisis par le patriarche pour partir parachever leur formation au Collège Maronite de Rome.
Quant au monastère de Qozhayya, un des plus grands de la vallée, il abrite un véritable petit musée de l’imprimerie. Possédant déjà au cours du XVIe siècle des presses mobiles importées d’Europe, il acquit, à la fin du XVIIIe siècle, une ancienne presse de Rome.

Lorsqu’en 1694 naquît véritablement le projet d’organiser la vie monastique avec des règles et une hiérarchie, le premier ordre maronite vît le jour à Deir Mar Licha, adoptant la règle de la profession solennelle des vœux. Rattaché au patriarche, il est aussi une institution de droit pontifical. Les couvents autonomes se rallient alors à cet ordre. Les monastères les plus reconnus aujourd’hui sont ceux de Qozhaya, de Saydet Haouqa, de Qannoubine et de Mar Licha.

L’on comprend donc assurément la justesse du surnom français du Wadi Qadisha, « Vallée Sainte » et encore plus l’appellation en anglais : « Valley of the Christians ».

Il ne faut pas oublier que cette vallée a aussi permis la naissance et l’épanouissement d’hommes devenus célèbres : Saint-Charbel Makhlouf, François de Chasteuil, le patriarche Douaihy , Mgr Joseph-Simon Assemani, sans oublier Gebran Khalil Gebran, au nom duquel le couvent Mar Sarkis à Bcharré est devenu un musée.

De plus, de par sa végétation luxuriante, Qadisha regorge de ressources naturelles : ces pentes qui se déclinent en terrasses permettent la culture des céréales dans leurs hauteurs et celle des vignes et des arbres fruitiers dans le bas relief. Grâce à une canalisation réussie de l’eau des sources et ruisseaux, diverses plantations de légumes ont aussi pu se développer. L’irrigation naturelle du lieu, riche de cette eau qui le parcourt abondamment, permet une exploitation intéressante du terrain et une agriculture saine.

Vestiges rupestres et nature exceptionnelle : il faudra songer à conserver ce cadeau de la nature à l’abri d’une pollution qui commence à déferler sur ses pentes et sa précieuse rivière... Les problèmes liés à la préservation des sites sont pris en compte, entre autres, par le Comité pour la Sauvegarde de la Vallée ou les amis de la forêt des Cèdres de Bcharré, mais il faut que les financements, indispensables aux solutions proposées, suivent réellement.

Toutes les richesses que nous venons d’évoquer, tant naturelles que culturelles, ont amené l’Unesco à classer la vallée de Qadisha sur la liste du patrimoine mondial sous le numéro 850.

Ouvrage utile : V. Barbe, Roger Moukarzel, Wâdi Qadîsha, Aleph Editions, 2005.
Tags
#Wadi_Qadisha, #Qadisha, #site_Naturel
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