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L’avenir du Liban lié à l’informatique et à la haute technologie
Le 17 avril 2007, Par Salim Eddé
 
Salim Eddé est cofondateur et codirigeant de MUREX S.A, société d’informatique spécialisée dans la fourniture de logiciels pour les salles de marchés des banques et institutions financières dans le monde. Les 680 employés de cette société (chiffre mai 2006) sont répartis dans ses bureaux de Beyrouth, Paris, Dublin, New York, Sydney, Tokyo, Singapour et Beijing. Ingénieur diplômé de l’Ecole Polytechnique, Salim Eddé est également détenteur d’un Master en Business Administration (Université de Chicago) et en Science, Chemical engineering (Massachusetts Institute of Technology).
 


Est-il encore possible de briser le cercle vicieux de notre marasme économique ?

La production intellectuelle constitue le principal atout du Liban
L’avenir du Liban lié à l’informatique et à la haute technologie

La relance de l’économie libanaise actuellement en déclin, ne peut plus se réaliser selon des schémas traditionnels et nécessite le recours à des voies nouvelles génératrices de richesses produites localement.

C’est par l’informatique et les industries de haute technologie que le Liban pourra recouvrer sa bonne santé économique et financière

Avec quel type d’investissements la richesse locale pourrait-elle être produite ?

Il est devenu impératif et vital de créer cette richesse locale car il n’est plus concevable de faire preuve davantage d’hésitations et d’atermoiement face à la dégradation de la conjoncture économique, financière et sociale. Pour atteindre cet objectif, le Liban n’a pas besoin de n’importe quel type d’investissement, mais plutôt d’investissements qui se caractériseraient comme suit :

  • Le montant des investissements effectués doit être mesuré pour que les projets envisagés soient réalisables.
  • Les investissements devraient produire des biens ou des services à haute valeur ajoutée et devraient être basés sur les avantages compétitifs du Liban, ce qui réduirait les coûts de production et permettrait ainsi d’accroître au maximum la rentabilité.

C’est sur base de ces critères que les investissements pourraient produire, par le biais des projets exécutés, les ressources susceptibles d’enrichir le pays, de revigorer et de relancer l’économie. Ces investissements ne manqueront pas d’attirer des cadres supérieurs hautement qualifiés, à des salaires élevés, permettant ainsi de stabiliser ces cadres au Liban et de récupérer une partie de ceux qui avaient été contraints de s’expatrier.

Les investissements dans les secteurs traditionnels, agricoles ou industriels, ne sont plus en mesure d’aboutir aux résultats escomptés pour un petit pays comme le Liban. Les investissements de type classique dans l’industrie ou l’agriculture ne peuvent pas être stimulés par un quelconque avantage compétitif du fait que le pays ne bénéficie pas de richesses minières, de ressources naturelles, de vastes terres agricoles, de gros capitaux ou d’une main d’œuvre bon marché. En raison de l’absence de tous ces paramètres, les biens produits localement ne peuvent pas être suffisamment concurrentiels sur les marchés voisins ou internationaux.

Le choix de la haute technologie et de l’informatique

Les ressources auxquelles nous aspirons et qui sont susceptibles d’accroître notre PIB, à l’instar du tourisme, ne peuvent être trouvées que dans le potentiel qu’offre la haute technologie moderne, dont l’informatique constitue l’un des principaux éléments. Ce secteur ne nécessite, en effet, à la base que de créativité intellectuelle, et ne nécessite pas de capitaux importants.

Si nous considérons le cas de l’informatique, nous constatons, en schématisant quelque peu, que ce domaine comporte deux catégories d’activité :

  • L’exécution d’un contrat en régie. La société concernée est chargée dans ce cas de créer un programme informatique spécial, pour une tâche précise, pour le compte d’un client déterminé. La société exécute le projet requis en contrepartie du paiement du coût de production majoré d’une marge bénéficiaire.
  • La création de programmes informatiques en vue de leur commercialisation. Il s’agit de concevoir des logiciels répondant aux besoins du marché, tels que perçus par la société, et pouvant intéresser un nombre indéterminé de clients à travers le monde. Le rôle de la société consiste dans ce cas à créer des programmes qui, selon elle, satisfont à des besoins ou des services nécessaires pour un secteur ou une activité déterminée, sans pour autant que ce travail ne soit fait à la demande d’un client précis. Cette seconde catégorie d’activités comporte, à l’évidence, un plus grand risque, lié à la perception que l’entreprise a des besoins du marché. Mais en contrepartie, le profit est plus grand que celui enregistré dans le cas de l’exécution d’un contrat déterminé. Cela est dû au fait que le coût de production d’un programme reste le même, alors que les revenus peuvent croître en fonction du nombre de clients qui estiment que le programme conçu correspond réellement à leurs besoins.

Ces deux types d’activités sont pratiqués actuellement au Liban, mais leur volume et leur productivité n’ont pas atteint le niveau requis. Nous sommes loin encore au Liban d’avoir exploité tout le potentiel que revêt l’industrie informatique. Cette lacune est due à plusieurs facteurs dont les plus importants sont, d’une part, l’état actuel de l’infrastructure que nécessite cette technologie informatique, et, d’autre part, la politique fiscale en vigueur.

L’expérience de la société « Murex »

Ma perception personnelle des problèmes qui se posent sur ce plan repose, d’abord, sur les données objectives en rapport avec l’expérience de la société d’informatique Murex et, ensuite, sur l’expérience que j’ai acquise personnellement depuis que nous avons fondé cette société en 1986 en dehors du Liban, plus précisément en France, comme première étape.

Ma perception à cet égard repose également, aussi bien au niveau de l’analyse que des conclusions à tirer, sur le cas de l’Irlande – qui a enregistré des succès prodigieux dans ce domaine – et sur la situation actuelle du Liban pour ce qui a trait à son approche en matière d’informatique.

Les fondateurs et les actionnaires de la société Murex sont dans leur grande majorité Libanais. Les ingénieurs libanais qui travaillent dans l’entreprise représentent le quart des effectifs globaux qui s’élèvent aujourd’hui à plus de 800 ingénieurs hautement qualifiés, bénéficiant d’une riche expérience. Les clients de la société se répartissent un peu partout dans le monde. L’entreprise produit ses logiciels principalement en France, mais elle les écoule dans la plupart des pays industrialisés, dans les cinq continents. Murex axe son activité sur la production de programmes informatiques qui permettent aux banques, aux institutions financières internationales, aux consortiums économiques et aux grandes entreprises industrielles d’interagir, avec la rigueur et la célérité requises, avec les différents aspects de l’activité bancaire et financière, dont notamment la cotation des instruments financiers, l’estimation des risques liés aux variations des cours du marché ainsi que le back office et la comptabilisation de ces instruments.

Avec l’extension du cercle de ses clients et de ses activités, la société Murex a constaté que le coût de production de ses produits en France devenait prohibitif, en raison du niveau des impôts et charges sociales imposés par ce pays. Ces facteurs ont entraîné des surcoûts non négligeables pour l’entreprise et, dans le même temps, les clients qui, lors de la fondation de la société en 1986, étaient dans leur totalité installés en France ne représentent plus aujourd’hui que 5 % de notre clientèle du fait de la mondialisation des marchés financiers.

A la lumière de telles données, il était naturel que la société pense à s’implanter dans un pays offrant les meilleures conditions possibles pour améliorer notre compétitivité. A la suite d’une étude de marché qu’elle a effectuée sur ce plan, la société a décidé de créer, à la fin des années 1990, une filiale à Dublin, en Irlande. Les mêmes données nous ont poussé à créer également des filiales à Beyrouth et dans les principales villes du monde, telles que New-York, Tokyo, Singapour et Sidney. Nous commençons également à nous implanter sur les marchés de l’Inde, de la Chine, de la Corée et de l’Amérique latine.

La société sœur créée à Beyrouth en 1996 poursuit ses activités jusqu’à présent de manière globalement acceptable et elle enregistre des progrès que l’on ne saurait négliger. Mais cette société aurait pu enregistrer des progrès plus importants et plus rapides, et aurait pu offrir un plus grand nombre d’opportunités d’emplois à nos jeunes qui jouissent de hautes compétences en matière d’informatique. Les entraves qui se manifestent dans ce cadre se situent en premier lieu au niveau des circonstances et des conditions de travail qui sont jusqu’à ce jour au Liban peu propices.

Cet état de fait constitue un obstacle essentiel qui limite le dynamisme et inhibe le développement de la société et de toute autre société semblable. A titre d’exemple, le nombre d’ingénieurs qui travaillent aujourd’hui dans la société de Beyrouth, et qui sont au nombre de 40, aurait pu s’élever à plus de 100, ce qui aurait accru la contribution de la société à l’essor de l’économie libanaise. Une telle conjoncture peu propice, que nous analyserons plus loin en détail, n’encourage pas les nouvelles industries informatiques à s’implanter au Liban.

L’expérience irlandaise

Je voudrais évoquer l’expérience de l’Irlande sur ce plan, d’autant que ce petit pays présente de nombreuses similitudes avec le Liban, tant au niveau de sa situation sociale, économique, financière et des conditions de vie, qu’au niveau des crises, des conflits et des guerres auxquels l’Irlande était confrontée. Ce pays a toutefois réussi à surmonter sa crise et à résoudre ses problèmes chroniques, notamment économiques et financiers, en raison du fait qu’il a manifesté un intérêt particulier pour les industries de haute technologie. L’expérience de l’Irlande à cet égard représente la preuve éclatante que le Liban peut – et doit – suivre la même voie, en raison notamment de la similitude au niveau de la nature des problèmes auxquels il doit faire face.

Le nombre des habitants de l’Irlande est de 3,9 millions. Comme le Liban, ce pays ne possède pas de richesses naturelles, minières ou agricoles. L’Irlande ne possède pas, non plus, de grandes industries, dans le sens traditionnel du terme. Vers la moitié du dix-neuvième siècle, elle a subi une terrible famine en raison de la célèbre crise de la pomme de terre. Cette famine a provoqué une forte émigration. Avant cette crise, le nombre de ses habitants avait atteint 6,6 millions, soit près de 70 % de plus qu’aujourd’hui, 150 ans après ! A noter que 43 millions des ressortissants des Etats-Unis considèrent qu’ils sont de descendance irlandaise. On ne peut que se rappeler à ce propos la famine qui a frappé les différentes régions du Liban en 1915, lors de la Première guerre mondiale, et qui a anéanti le tiers de la population libanaise, provoquant parallèlement un accroissement du mouvement d’émigration.

Comme le Liban, l’Irlande a connu des guerres et des combats fratricides, avec toutes les conséquences destructrices que cela a entraîné au double plan social et économique. Ce pays a, en outre, longtemps pâti du chômage et du manque d’opportunités de travail pour les jeunes. Jusqu’aux années 1980, l’Irlande a également souffert d’une infrastructure archaïque, ainsi que d’un système fiscal inhibiteur et d’une émigration quasi mortelle.

Les mesures prises par l’Irlande

Qu’a donc fait l’Irlande pour redresser la situation et sortir du marasme dans lequel elle se débattait ?

Elle a décidé d’adopter une nouvelle politique économique axée sur les industries de pointe, notamment dans les domaines de l’informatique et de l’électronique. Elle a donc pris la décision stratégique de créer les conditions adéquates pour attirer les entreprises de production de technologies de pointe et les inciter à s’implanter en Irlande.

Les mesures suivantes ont par conséquent été adoptées :

  • Une nouvelle infrastructure plus adaptée a été construite au niveau du réseau routier, des aéroports, des transports en commun et des réseaux d’eau et d’électricité.
  • Une infrastructure moderne a été créée au niveau des télécommunications et de l’informatique, ce qui a permis au pays d’occuper une place d’avant-garde au plan de la technologie numérique en Europe. Des investissements particulièrement importants ont été effectués à cette fin dans le domaine des fibres optiques.
  • L’Etat a cédé au secteur privé une partie importante des privilèges étatiques au plan des télécommunications, ouvrant ainsi la voie à la concurrence dans ce secteur. L’Irlande ne s’est pas contentée de recourir à la privatisation de manière à briser le monopole en cédant ce secteur public à une ou deux sociétés uniquement, mais l’a en réalité ouvert à un grand nombre d’entreprises dont le nombre s’élève aujourd’hui à une vingtaine qui se font concurrence. Cela a brisé le monopole, d’une part, et a eu pour effet, d’autre part, de provoquer une baisse durable et sensible du prix des communications. De même, l’Etat a cédé au secteur privé certains services sur lesquels il exerçait son emprise, tels que l’électricité et le téléphone, de manière à empêcher le monopole dans ces domaines.
  • L’Irlande a révisé radicalement sa politique fiscale en abaissant à 12,5 %, de façon stable et régulière, le taux d’imposition sur le revenu des sociétés.
  • L’Etat irlandais a, d’autre part, pris une importante initiative en concluant avec tous les pays industrialisés des accords abolissant les retenues à la source que ces pays percevaient sur les programmes informatiques produits en Irlande. Nous reviendrons en détail sur cette question vitale lorsque nous aborderons le cas du Liban.
  • L’Irlande a entrepris, de façon radicale, de juguler le déficit budgétaire afin de pouvoir réduire les taux d’intérêt de manière durable. De fait, le taux de la dette publique effective par rapport au PIB est devenue en Irlande l’un des plus faibles en Europe, ce pays occupant la deuxième place dans le continent sur ce plan.
  • Un intérêt particulier a été accordé à l’information et aux campagnes exposant les facilités assurées par l’Irlande, notamment en ce qui concerne les conditions spéciales octroyées aux sociétés travaillant dans le domaine de la haute technologie. Ces campagnes ont été menées par une Agence spécialisée, l’IDA, qui s’est employée à mettre en relief tous les avantages susceptibles d’attirer les sociétés en question et les inciter à s’implanter en Irlande. A titre d’exemple, c’est cette Agence qui a convaincu notre société Murex d’ouvrir une filiale à Dublin et qui nous a facilité les formalités requises.

Les acquis réalisés par la politique de l’Irlande

Quels ont été les résultats de cette politique systématique et cohérente suivie par l’Irlande ?

  • Le taux de croissance annuel dans ce pays a atteint 7,3 % durant 14 ans, de 1993 jusqu’à ce jour. Cela signifie que l’Irlande a accru son PIB de 300 % durant les 14 dernières années, par rapport à la période précédente.
  • Le PIB par habitant en Irlande a atteint 34 300 dollars en 2005, soit 20 % de plus que la moyenne européenne.
  • Le taux de chômage, qui était de 16,3 % en 1988, a baissé à 4,2 % en 2005.
  • L’Irlande a réussi, depuis cette date, à attirer plus de 1200 entreprises internationales qui ont choisi ce pays comme tremplin pour leurs activités en direction des pays européens et des marchés internationaux, dans les domaines de l’industrie informatique, du commerce électronique, de la pharmacie, de la santé, des services financiers, de la technologie de l’information et de l’ingénierie.
  • L’Irlande produit désormais à elle seule 40 % des programmes informatiques conçus par l’Union européenne alors qu’elle ne représente que 1 % seulement de la population de l’UE. Toutes ces données ont poussé la revue britannique The Economist à considérer en 1998 l’Irlande comme « l’étoile montante de l’Europe », alors qu’elle l’avait qualifiée en 1987 de pays « le plus pauvre parmi les riches » en Europe.
Il est particulièrement significatif de relever que ce succès économique retentissant enregistré par la République d’Irlande (du Sud) a constitué l’un des principaux facteurs ayant contribué à convaincre les Irlandais du Nord de la nécessité de mettre un terme définitif à leur guerre fratricide, ce qui les a poussés à conclure il y a neuf ans, en 1998, un accord mettant fin à la guerre. Cet accord a été couronné à la fin du mois de juillet 2005 par la décision de l’Ira de renoncer définitivement à la lutte armée, puis le mois dernier à la formation d’un gouvernement biconfessionnel scellant définitivement la réconciliation dans le pays.
Qu’a fait le Liban ?

Alors que l’Irlande a réussi à enregistrer un tel succès, le Liban n’a pas encore réussi à dépasser la crise chronique dans laquelle il se débat aux plans économique, financier et social. Pourtant, et comme nous l’avons indiqué précédemment, il existe de nombreux points communs entre les deux pays : le même nombre d’habitants ; l’absence de richesses naturelles ; les épreuves endurées du fait de la guerre et de la famine ; un environnement hostile ; et l’émigration qui, dans le cas du Liban, risque de saper les fondements du pays si elle n’est pas jugulée.

La cause de cette crise chronique réside dans la politique suivie et les mesures adoptées par le Liban. Des mesures incomplètes, parfois tronquées, ou qui sont, dans certains cas, en porte-à-faux avec celles qui auraient dû être adoptées. Qu’a donc fait le Liban sur ce plan ?
  • Il est vrai qu’il a pris certaines mesures positives au niveau des télécommunications et de l’informatique. Mais les investissements dans ce domaine n’ont pas été suffisants, ce qui a eu pour conséquence d’empêcher la concurrence, un facteur fondamental dans ce secteur. L’absence de concurrence et les investissements insuffisants ont eu pour effet d’accroître considérablement les coûts assumés par les sociétés. Il est inconcevable que la liaison Internet – qui est vitale pour l’informatique moderne – soit chez nous à titre d’exemple 1000 % plus chère qu’en France ou en Irlande. Il est également inconcevable que la liaison Internet à domicile (qui est devenu le pain quotidien dans les autres pays) soit chez nous 4000 % plus chère que dans ces deux pays.
  • Ces prix prohibitifs injustifiés s’avèrent encore plus inconcevables lorsque nous prenons en considération le très faible débit qu’assure notre réseau local en comparaison avec le très haut débit prodigué par le réseau Internet aux Etats-Unis et dans les pays européens. L’un des exemples de cette triste réalité réside dans l’absence au Liban, jusqu’à présent, du réseau ADSL (qui assure un haut débit à très bas prix). Un tel réseau est considéré comme étant à la base des moyens de communication dans la plupart des pays du monde.
  • Le coût des communications internationales est, par ailleurs, entre 200 % et 500 % plus cher au Liban que dans les pays européens, sans compter que le réseau libanais est moins performant que dans les pays industrialisés. Cela entraîne pour les sociétés des charges supplémentaires considérables, en comparaison avec les autres pays.
  • Les autorités financières libanaises se sont contentées jusqu’à présent de diminuer l’impôt sur le revenu des sociétés. Mais les retenues à la source perçues par tous les pays avec lesquels traite le Liban pour ce qui a trait à la production intellectuelle en général, et la production informatique en particulier, sont restés inchangés. Pour mettre en relief l’aspect négatif de cette situation, nous considérons à titre d’exemple, le cas d’un logiciel vendu en France et produit au Liban et en Irlande, avec les conditions de production similaires :

  Liban Irlande
Prix de vente du logicie en France 100 dollars 100 dollars
Retenue à la source perçue par la France lors de l’entrée du logiciel en territoire français (with holding tax) 33 dollars 0
Revenu 67 dollars 100 dollars
Coûts de production (supposés identiques au Liban et en Irlande) -60 dollars -60 dollars
Bénéfice 7 dollars 40 dollars
Taux d’imposition sur le revenu 15% 12,5 %
Bénéfice net après impôts 5,95 dollars 35 dollar

Il ressort de ce tableau que le bénéfice net résultant de la vente en France d’un logiciel produit au Liban est deux fois moindre que le bénéfice qui aurait été enregistré si le même logiciel avait été conçu en Irlande, et cela quel que soit l’impôt sur le revenu (même si la société productrice avait un statut « off shore », c’est-à-dire totalement exemptée d’impôt sur le revenu au Liban). Cela est dû au fait que l’Irlande a conclu avec tous les pays des accords exemptant ses produits, dans ce domaine, de la retenue à la source (withholding tax). Alors que la France et les autres pays imposent cette retenue à la source sur ces mêmes produits en provenance du Liban. En d’autres termes, le Liban devrait s’employer à renégocier les accords sur la double imposition, de manière à abolir toutes les retenues à la source sur la production intellectuelle du Liban. Cela est valable non seulement pour les logiciels, mais également pour les livres, les publications, la production musicale, et les programmes cinématographiques et télévisés.

Il convient d’indiquer à ce propos que les gouvernements du Président Rafic Hariri avaient entamé des négociations dans ce domaine avec la France. Ces pourparlers avaient été menés personnellement par le président Fouad Siniora, à l’époque ministre des Finances. Il est nécessaire, voire impératif, que ces négociations débouchent sur des accords permettant de traiter le Liban au même titre que l’Irlande. Les pays industrialisés ne cessent de réaffirmer leur disposition à aider le Liban. Cette aide peut se concrétiser à moindre coûts pour ces pays, en permettant au Liban de profiter des exemptions fiscales en question, comme ce fut le cas avec l’Irlande depuis les années 80.

  • Nul n’ignore que la politique fiscale au Liban est changeante et précaire. L’impôt sur le revenu avait atteint 40 % dans les années 80 et même 50 % au début des années 90. Cet impôt a été baissé à 10 % par an en 1993, au début du mandat du premier gouvernement du Président Hariri. Mais ce taux n’a pas été stabilisé. Le gouvernement qui a succédé au cabinet Hariri en 1999 a ainsi décidé de porter cet impôt sur le revenu à 15 % par an, soit un accroissement de 50%. Parallèlement, décision a également été prise en 1999 d’augmenter l’impôt sur les dividendes dans une proportion de 100 %, les portant à 10 % au lieu de 5 %. Les charges fiscales réelles se sont donc élevées, d’une part, à 15 % sur les bénéfices du fait de l’impôt sur le revenu, et, d’autre part, à 10 % sur les 85 % restants des bénéfices du fait de l’impôt sur les dividendes, soit 8,5 %. Il en résulte que la charge fiscale globale s’élève à 15 + 8,5 = 23,5%. Force est de constater que nul n’est en mesure d’affirmer que le taux de l’impôt sur le revenu se stabilisera à ce niveau et qu’il ne subira pas d’augmentation à l’avenir. Une telle instabilité ne permet pas aux investisseurs de planifier leurs investissements à long terme à cause de ce qu’ils perçoivent à juste titre comme s’apparentant à du piratage.
  • Quant à l’instabilité politique qui semble être la malheureuse destinée du Liban, elle représente un facteur inhibiteur pour les investissements dans le domaine de l’industrie informatique. L’exemple le plus frappant à ce sujet est l’expérience à laquelle j’ai été associé lorsqu’il s’est agi de convaincre l’entreprise Intel – qui est à l’avant-garde de l’industrie des microprocesseurs dans le monde – de choisir le Liban comme siège de son laboratoire pour ses activités au Moyen-Orient. Ce centre aurait assuré des emplois à de nombreux cadres locaux hautement qualifiés. La société a hésité entre la Turquie, l’Egypte et le Liban. Après avoir écarté la Turquie, le choix s’était limité à l’Egypte et au Liban. En décembre 2004, un groupe de Libanais travaillant dans ce secteur, dont la députée de Beyrouth Gounwa Jalloul, des représentants de sociétés libanaises d’informatique et moi-même, était sur le point de convaincre les délégués de la société Intel d’opter pour le Liban. Mais après le séisme provoqué par l’assassinat du Président Rafic Hariri et de ses compagnons, Intel a décidé de s’installer en Egypte.
  • Il faudrait ajouter à l’ensemble de ces facteurs les failles de la politique de marketing visant à attirer les investisseurs au Liban. Jusqu’à présent, l’institution IDAL pour la promotion des investissements est loin d’avoir atteint l’extraordinaire niveau d’efficacité qui caractérise l’Agence irlandaise IDA qui a joué un rôle primordial dans la réussite de la politique irlandaise dans ce domaine, comme je l’ai expliqué précédemment.
  • L’une des principales, et l’une des rares, initiatives prises dans le pays aura été la création d’une technopole relevant de l’Université Saint Joseph, véritable « pépinière » des société d’informatique et de haute technologie. Les importants services assurés par la technopole, sur les plans technique, administratif et de la recherche, constituent incontestablement un facteur essentiel qui stimule la création et l’activité des sociétés d’informatique. Cette technopole évite aussi aux entreprises naissantes d’assumer les nombreuses charges de démarrage. Mais la faille principale qui se manifeste sur ce plan est l’absence de l’Etat ou son indifférence dans la consolidation de cette expérience nouvelle afin qu’elle puisse jouer un rôle primordial dans le développement de l’infrastructure destinée aux industries de pointe. Parallèlement, les initiatives privées dans ce domaine restent limitées.

L’informatique est le pilier du nouveau rôle d’avant-garde que pourrait jouer le Liban

La conclusion que l’on peut tirer de l’ensemble des données libanaises susmentionnées est que les conditions actuelles ne permettent pas encore au Liban d’attirer les sociétés travaillant dans le domaine des nouvelles technologies de pointe. La leçon – amère – que l’ont peut déduire est que les atouts dont bénéficie réellement le Liban n’ont pas encore été suffisamment exploités. Quels sont ces atouts ?
  • Le Liban est connu pour avoir une tradition séculaire en matière d’enseignement et de formation universitaire et académique. Ses diplômés issus des bonnes universités ont la réputation d’avoir une formation de haute qualité. Grâce à ces jeunes et à leurs compétences, le Liban est en mesure de s’engager résolument sur la voie de l’industrie informatique. Mais ces jeunes quittent, malheureusement, leur pays en nombre de plus en plus croissant, en quête d’emplois à l’étranger dans ce domaine, parce qu’ils n’arrivent pas à les trouver localement.
  • Le plurilinguisme qui caractérise le Liban constitue un facteur propice permettant d’attirer les sociétés informatiques, lesquelles sont intéressées au plus haut point par ces compétences, d’autant que les programmes conçus et produits au Liban sont écoulés et vendus dans de nombreux pays.
  • Il ne faudrait pas oublier, par ailleurs, la riche tradition du Liban au niveau de la presse, de l’édition, de la production littéraire et musicale, de la publicité et du marketing. L’informatique n’est autre que le prolongement de cette tradition de créativité utilisant les moyens techniques du 21ème siècle.
  • J’irais même plus loin sur ce plan en affirmant que les nouvelles technologies en général, mais l’informatique en particulier sont pour le Liban l’expression moderne du nouveau rôle d’avant-garde que notre pays doit jouer dans l’essor du monde arabe, tout comme la créativité libanaise littéraire, linguistique, intellectuelle et journalistique avait été à l’avant-garde de la renaissance arabe au dix-neuvième et au début du vingtième siècle.

Pour conclure, j’espère que les données que je viens d’exposer puissent contribuer à mettre en évidence un certain nombre de potentialités objectives permettant au Liban de sortir du cercle vicieux. Ces facteurs devraient toutefois être pris en considération de manière cohérente, dans leur globalité, et non pas de façon arbitraire isolée et sélective.

L’élément nouveau et encourageant est le passage de la déclaration ministérielle présentée il y a deux ans par le Président Fouad Siniora qui a souligné que le gouvernement devrait adopter une politique économique axée en priorité sur les industries et les investissements susceptibles de produire une haute valeur ajoutée. La déclaration ministérielle soulignait à ce sujet textuellement :

« Le gouvernement accordera de l’importance aux secteurs de la « new economy » pouvant réaliser un fort taux de croissance et de création d’emplois, la production intellectuelle devant être adoptée comme source de revenus et de richesse nationale ». Entre-temps, la détérioration de la situation politique locale s’est poursuivie, et le pays a subi l’agression sauvage d’Israël l’été dernier dont l’économie libanaise n’a pas fini de mesurer l’impact négatif... La réflexion à laquelle je me suis livré ne représente que des idées personnelles dont l’objectif est de susciter un débat sur le meilleur moyen de sortir le Liban de son marasme actuel. Le fait d’avoir vécu directement et personnellement l’expérience irlandaise réussie et d’avoir été confronté aux obstacles auxquels nous avons fait face au Liban a renforcé ma conviction qu’il est possible de miser sur l’informatique et les nouvelles technologies de pointe afin de sortir le pays du cercle vicieux dans lequel il se débat.

 
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