iloubnan.info
( Publicité )
Société

« Personne ne doit savoir ! » En Irak, pas facile de faire des rencontres Tinder

ERBIL | Rue89 - Le 07 octobre 2016 à 09h37
Par Anne-Sophie Faivre Le Cadre

De Bagdad à Erbil, des milliers de jeunes Irakiens contournent la morale et flirtent sur Tinder. Rencontre avec ces aventuriers du dating.

En Irak, pays plus connu pour ses conflits sanglants que pour ses amours d’un soir, l’application de rencontres Tinder connaît un succès grandissant. Comme il n’est pas possible de la télécharger depuis un fournisseur d’accès irakien, les utilisateurs passent par des VPN.

En zappant de gauche à droite, on y retrouve beaucoup d’hommes tout de treillis vêtus – les lignes de front avec Daech ne sont qu’à une trentaine de kilomètres, des expats désespérés, des Turcs à moustache fleurie et quelques touristes en goguette.

Les conversations se lient et se délient comme dans n’importe quelle grande ville du monde. « Viens me rejoindre, je t’offrirai une bière ! » promet l’un comme s’il s’agissait d’une divine offrande. « Tu veux venir à ma soirée ? Il n’y aura que des expats », affirme un humanitaire danois soucieux de rester entre gens bien nés. « Bonjour ? Allo ? Coucou ? Pourquoi tu ne réponds pas ? » s’impatiente un autre.

« Vous ne vous respectez pas »

Dans le quartier d’Ainkawa, faubourg chrétien d’Erbil, deux couples dînent de dolma, spécialité locale faite de riz et de feuilles de vignes. Salwa, 22 ans, peine à calmer ses trois enfants qui courent de part et d’autre de la pièce de dix mètres carrés qu’elle partage avec son mari et sa progéniture.

Mariée depuis cinq ans, elle voit d’un très mauvais œil les applications de dating qui « corrompent l’ordre naturel de la société ». Entre deux bouchées de riz parfumé, elle s’indigne du comportement des Européennes :

« Vous les Occidentales, vous ne vous respectez pas en cherchant l’amour avant le mariage. Vous êtes tellement égoïstes. Vous ne pensez qu’à vos carrières, vous ne faites plus d’enfants. Voilà pourquoi vous vous ferez bouffer par les musulmans. »

Salwa interrompt brutalement sa diatribe. Son plus jeune fils vient d’écraser une boulette de riz jaune sur les murs immaculés.

Sourires crispés

De l’autre côté de la table, Rafi, éternel étudiant en théologie, s’offusque des mœurs légères des Européens.

« Quand je suis arrivé en France pour mon séminaire, j’ai demandé à des gens si forniquer avant le mariage était un crime ou un délit. J’ai été très étonné quand on m’a dit que ce n’était même pas interdit », s’étonne l’ancien moine. Sa femme reprend :

« Ici, il est encore fréquent que l’on fasse passer aux époux le “test du drap blanc”. Sitôt la noce achevée, la famille attend devant la porte des mariés, et si le drap n’est pas rouge, le mariage est rompu et la fille humiliée à vie. Alors imagine ce qu’on pense des filles qui vont sur Tinder ! »

Le reste de la conversation n’est que sourires crispés et bruits de mastication.

Trouver un mari sur Tinder

Le lendemain, je m’en vais dans un café huppé pour mon premier date. Écrasée de soleil, la ville sombre peu à peu dans la torpeur d’un après-midi à 50 degrés celsius.

Autour d’un thé irakien – dont le verre est rempli au tiers de sucre – Arkan, Kurde, athée trentenaire, explique les raisons du succès pour le moins incongru de Tinder dans cette région du monde. « La pression sociale est terrible ici », explique-t-il avec une pointe d’accent britannique, héritage de ses études en la perfide Albion.

Cette pression mène à des situations ubuesques. Ainsi, la plupart des jeunes Irakiennes inscrites sur Tinder le sont… pour trouver un mari.

« A partir de 25 ans, il commence à se faire tard pour elles. Bientôt, elles seront considérées comme des vieilles filles, et plus personne ne voudra d’elles : alors, elles vont sur Tinder et demandent, dès le deuxième rendez-vous, si on est prêt pour le mariage. »

Mais le trentenaire, sosie imparfait de Jude Law, n’est pas ici dans une optique matrimoniale. « Mes rencontres ont été concluantes, parfois », affirme-t-il en baissant les yeux. En dire plus compromettrait les dames de ses pensées.

« Mais les rencontres sont aussi amicales, tu sais. Comme cette femme mariée que j’ai rencontrée sur Tinder, il y a un an. Elle s’ennuyait à mourir, et elle avait juste besoin de compagnie. On prend un café toutes les semaines, on se parle de nos familles, du temps qui passe, de l’actualité. Elle a juste besoin de compagnie : à force d’être sous le regard constant de nos familles, on se sent très seuls ».

30 ans, pas marié : « un enfer »

Le lendemain, je retrouve Ravan dans un café aux vitres multicolores niché près de la citadelle d’Erbil, où le tintement des cuillères se mêle aux chants religieux crachotés par les hauts parleurs du troquet.

Moustache, chemise blanche et montre imposante, Ravan ressemble à tous les jeunes de son âge. Nous nous dirigeons vers la partie gauche du restaurant, réservée aux couples ou aux hommes seuls – la droite est réservée aux femmes et aux familles.

De temps à autre, il jette un bref regard par dessus son épaule :

« Personne ne doit savoir que je suis sur Tinder. Tu changeras mon nom, n’est-ce pas ? » 

Une fois rassuré, la parole se délie.

« J’ai 30 ans, je ne suis toujours pas marié. Ma mère me présente toutes les semaines des prétendantes toutes plus laides les unes que les autres. Mes collègues de travail me demandent si je ne suis pas homosexuel – ici, c’est presque pire que d’être un assassin. C’est un enfer quotidien. »

Ravan s’interrompt. Le serveur, planté près de la table, le scrute d’un air inquisiteur, avant de reprendre la commande en détournant le regard lorsque je le prie d’apporter un autre thé. Ravan lève les yeux au ciel :

« Excuse-le, il n’a aucune éducation. Pour beaucoup d’hommes, ici, regarder une femme dans les yeux, c’est pêcher à moitié. »

« On est dans la merde »

L’arrivée de Tinder pourrait-elle faire évoluer les mentalités ? « J’en doute », soupire le jeune homme en dodelinant de la tête.

« L’interface étant en anglais, elle ne s’adresse qu’à un public relativement jeune et éduqué. On est dans la merde, et on l’est pour longtemps. »

Le soir tombe sur Erbil. Il est temps pour Ravan de regagner le foyer familial, où l’attendent le dîner et d’incessantes questions sur sa vie amoureuse réelle ou supposée. En réglant les consommations, il me lance : « Tu es sûre que tu ne veux pas te marier avec moi ? Tu me sauverais la vie ! »

PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
Tags
#dating, #Iraq, #Tinder
Donnez votre opinion
0 Commentaires
( Publicité )
( Publicité )
( Publicité )
( Publicité )
( Publicité )
                        
© COPYRIGHT 2018 Par Proximity Agency