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Société

Ils connectent les réfugiés à Internet : un besoin vital

PARIS | Rue89 - Le 25 septembre 2016 à 14h06
Par Daphnée Breytenbach
Le camp d’Eleonas, à l’ouest d’Athènes, accueille près de 2 300 réfugiés - Daphnée Breytenbach/Rue89

Pour les 54 000 réfugiés bloqués sur le territoire hellène depuis la fermeture des frontières européennes en février, se connecter à Internet est devenu un besoin aussi urgent que celui d’être nourri.

(D’Athènes) Comme chaque matin, Tarek (ce prénom a été changé) s’est levé aux aurores. Son premier réflexe : allumer son téléphone et chercher l’endroit où le réseau 3G passe le mieux. « J’aime profiter de la fraîcheur matinale, avant que le soleil ne rende les températures difficilement supportables, pour consulter mes e-mails, regarder mon fil Facebook. Chez moi, en Syrie, tout le monde vit très tôt. L’après-midi, on essaie de dormir. Comme ici. »

Ce demandeur d’asile est arrivé en Grèce il y a cinq mois. Hébergé dans le camp d’Eleonas, à l’ouest d’Athènes, il profite d’un accès à Internet relativement rapide sur le site. « C’est indispensable ! Nous n’avons pas d’autre moyen pour communiquer avec nos familles. Ma mère, restée au pays, ne dort plus tellement elle est inquiète. Alors j’essaie de lui écrire tous les jours, de lui envoyer quelques photos. Heureusement qu’ici, il y a suffisamment de réseau. À Lesbos, c’était une autre histoire », se remémore le jeune homme de 27 ans.

« L’île était surpeuplée, il était presque impossible de capter un réseau suffisamment puissant. »

Un besoin pourtant crucial pour ces réfugiés : en dehors d’Athènes, le premier rendez-vous pour déposer une demande et obtenir un titre temporaire de séjour auprès de l’Office grec du droit d’asile se fait via Skype. Impossible, donc, d’enclencher ces démarches administratives sans accès à la Toile.

« Il n’y avait rien sur place »

C’est sur cette même île de Lesbos que les équipes de Disaster Tech Lab sont intervenues pour la première fois. Cette ONG irlandaise créée en 2010 propose des solutions d’urgence pour apporter du réseau aux zones reculées touchées par des catastrophes naturelles ou des crises humanitaires : Liberia, Philippines, États-Unis et aujourd’hui, la Grèce. Près de 200 personnes rattachées à l’organisme interviennent bénévolement et dans l’urgence.

Pour la plupart, ce sont des ingénieurs formés à trouver des solutions le plus rapidement possible. Miguel Charcos Llorens est arrivé en Grèce il y a trois mois. Cet Espagnol de 39 ans s’est installé à quelques pâtés de maisons du camp d’Eleonas. Il intervient surtout dans la région de l’Attique et dans la capitale :

« Disaster Tech Lab a été contactée par des associations présentes sur place. Ces volontaires nous ont expliqué l’urgence de connecter les hotspots et les divers sites.

Au début, nous avons envoyé une personne à Lesbos. Il n’y avait rien sur place, il a fallu un certain temps pour trouver les bonnes solutions. Nous sommes maintenant cinq à temps plein sur le territoire : c’est beaucoup plus facile. »

Conditions drastiques

Ingénieur en astronomie et océanographie, il connaît bien les nouvelles technologies et sait intervenir très vite, en choisissant les meilleures options. Près des grandes villes, il est souvent facile d’installer des bornes ADSL : il suffit de les rattacher aux antennes qui existent déjà. Ailleurs, c’est plus complexe, explique Miguel :

« Certains endroits dans les campagnes n’ont pas d’accès aux antennes, ni même parfois au courant. Dans ces cas-là, nous optons pour des installations temporaires. Pour faire au mieux, il est essentiel d’échanger avec les résidents : il faut trouver le meilleur endroit pour installer le modem, personne ne doit être lésé. Mais notre principal problème aujourd’hui, c’est l’accès aux camps. »

Le camp d’Eleonas

L’armée et la police grecque imposent, en effet, des conditions drastiques aux bénévoles : demandes officielles, lettres de missions, pièces d’identité... Pour obtenir un laissez-passer, il faut s’y prendre des mois à l’avance. Parfois, c’est tout simplement interdit, notamment dans le camp de Ritsona.

Miguel soupire :

« Pour nous, c’est mission impossible. Les ingénieurs de Disaster Tech Lab sont là pour des missions courtes, il y a un roulement permanent. Heureusement, nous avons été reçus par le ministère de l’Immigration il y a quelques jours. Le gouvernement nous a promis d’accélérer les processus. »

Autre difficulté : intervenir dans les lieux d’accueil et d’hébergement « non officiels », illégaux pour la plupart, à l’instar des hôtels squattés qui se multiplient à Athènes.

« Nous travaillons avec des autorisations officielles, c’est indispensable pour justifier nos dépenses. Vous imaginez donc bien que, dans ces cas de figure, c’est un peu délicat. Mais nous réfléchissions à des solutions pour apporter, là aussi, des accès à Internet dignes de ce nom. »

65 sites équipés

L’ONG américaine Net Hope travaille sur le même créneau. Depuis Seattle, Frank Schott chapeaute de multiples interventions partout dans le monde. « Nous avons déjà mené huit missions en Grèce, et équipé plus de 65 sites, pour la plupart sur les îles et dans le nord du pays », précise le directeur des programmes de l’organisation.

« Ce qui est singulier ici, c’est qu’on ne peut plus vraiment parler d’interventions dans l’urgence. »

En effet, depuis la signature de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, la situation stagne. Pour réduire la migration vers l’Europe, ceux qui ne peuvent prétendre au statut de réfugié sont censés être renvoyés en Turquie. Quant à la Grèce, elle a pour rôle de gérer sur son sol les personnes éligibles au droit d’asile et, donc, à une potentielle « relocalisation ».

Facebook, Microsoft, Google

Mais les retours sont presque inexistants, du fait de la situation politique actuelle d’Istanbul. Le gouvernement hellène s’oppose également aux renvois forcés des personnes vulnérables : femmes enceintes, personnes âgées, enfants ou victimes de torture. Résultat : 54 000 personnes sont actuellement bloquées sur son territoire.

« C’est nouveau pour nous, car ces gens vont rester des mois, peut-être des années. On doit s’adapter, installer des modems efficaces sur le long terme. »

Miguel Charcos Llorens, Disaster Tech Lab

Là encore, les délais peuvent être longs. Une fois l’ONG sollicitée pour intervenir sur un lieu précis, encore faut-il obtenir les fonds nécessaires. « Des géants tels que Microsoft, Facebook, Cisco ou Google nous financent. En Grèce, ces deux derniers ont également mis à notre disposition des équipes techniques. »

Ces équipes d’une dizaine d’ingénieurs se rendent dans le pays pour des périodes relativement courtes (environ deux semaines) et interviennent dans une vingtaine de camps à chaque fois.

La Grèce comme modèle ?

Frank Schott trouve que les choses bougent plutôt dans le bon sens. « Il y a quinze ans, lorsque nous avons créé Net Hope, les responsables politiques n’avaient pas conscience de l’importance d’assurer un accès à Internet dans les zones sinistrées. Aujourd’hui, c’est devenu évident, ne serait-ce que pour transmettre en temps réel le plus d’informations possible sur l’évolution d’une situation. »

Un progrès que l’ONU a inscrite dans le marbre en adoptant, en juin dernier, une résolution reconnaissant l’accès à Internet comme un « droit humain fondamental ». Ce texte, non contraignant, a pour but de donner des directives aux États pour façonner la loi.

Miguel salue ce « pas en avant ». Quand à son impression générale sur le pays, il l’admet volontiers : malgré les lourdeurs administratives, les autorités grecques font leur possible pour gérer au mieux la situation.

« Il y a une réelle volonté politique d’aider ces réfugiés, de les accueillir dans la dignité. Surtout quand on pense à cette terrible crise économique qui écrase le pays... Les autres pays de l’UE devraient s’inspirer de la Grèce. Tout cet argent donné pour empêcher les gens de passer pourrait simplement servir à leur offrir une nouvelle vie. »

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#Réfugiés
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