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Société

Ses graines détruites, la Syrie appelle à l’aide Bill Gates et Syngenta

Rue89 - Le 24 septembre 2015 à 10h50
Par Thibaut Schepman
Plaine de Marea dans le nord de la Syrie. Photo de la page Facebook du conseil local de la ville

L’information a déjà été emportée dans le flot des mauvaises nouvelles qui nous viennent de Syrie – et on peut le comprendre. Pourtant, elle marque un tournant dans l’histoire de notre agriculture. La banque de semences d’Alep ayant été détruite, l’institution que la gérait (Icarda, Centre international de recherche agricole dans les zones arides) vient de faire appel à la réserve mondiale de semences pour reconstituer un stock dans les pays voisins de la Syrie.

La réserve mondiale de semences de la planète ? On l’appelle aussi « l’Arche de Noé végétale » ou la « chambre forte du Jugement dernier ». Construite en 2008 dans l’archipel norvégien du Svalbard, aux portes de l’Arctique, elle est enfouie à plus de 120 m à l’intérieur d’une montagne, à une température de -18°C. On y trouve près de 900 000 semences différentes, soit plus de 40% de la diversité génétique végétale mondiale.

Pour comprendre l’extrême importance de ce coffre-fort, mieux vaut passer par une petite anecdote.

La menace à venir

Au milieu des années 70, une bactérie s’est développée dans les champs de maïs américains, jusqu’à détruire pour près d’1 milliard de dollars de récolte dans le pays. Problème : la majorité des variétés cultivées aux USA étant très proches génétiquement, près de 80% des champs y étaient menacés. Pour éviter la catastrophe, il a fallu trouver une résistance dans une variété ancienne de maïs africain et faire quelques croisements entre les variétés.

La prochaine menace de ce type pourra-t-elle être évitée ? Rien ne pousse à l’optimisme. D’abord parce que les contraintes sont de plus en plus nombreuses : les événements climatiques violents se multiplient, l’eau manque dans de nombreuses région du monde et le changement climatique rebat les cartes.

Ensuite, parce que la diversité génétique des plantes cultivées s’est effondrée : au cours du siècle dernier, la Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime qu’elle a chuté de plus de 75% (série en cours).

Etonnants payeurs

Puisque la diversité sauvage comme cultivée s’effondre, autant la conserver dans un frigo. Un frigo partagé qui serait là en cas de maladies, catastrophes naturelles, ou disparition de variétés. C’est le raisonnement qui a poussé à la création de la Réserve mondiale de semences, qui coopère avec des banques de graines du monde entier. Il leur faut chaque année renouveler une partie des stocks, puisque les graines ne sont pas éternelles.

Ce système a un coût, bien sûr. Le problème, c’est que ce coût est assumé par des grands industriels, les plus fervents défenseurs de l’agriculture intensive et hors-sol, ceux-là même qui sont accusés par les agriculteurs traditionnels de nuire à la biodiversité cultivées.

Terra eco avait publié une édifiante enquête à ce sujet en 2011. On y apprenait que le Global Crop Diversity Trust – l’organisme chargé de la collecte et de l’acheminement des graines à sauvegarder pour les pays en voie de développement – est financé par « des géants des biotechnologies et des semenciers, Syngenta et DuPont Pioneer notamment » ou encore que « le plus gros contributeur privé n’est autre que la Fondation Bill et Melinda Gates, qui a acheté, en 2010, pour plusieurs milliards de dollars d’actions chez un autre géant des organismes génétiquement modifiés et de la biochimie, le célèbre groupe Monsanto ».

Même si la réserve du Svalbard n’est qu’un lieu de dépôt, et que les Etats et institutions restent propriétaires des graines, ce financement pose beaucoup de questions.

« Les pouvoirs publics ont échoué »

Roland Von Bothmer, l’un des deux scientifiques mandatés par la Banque des semences nordique pour s’occuper de la collection entreposée au Svalbard, indiquait dans le reportage de Terra eco :

« Oui, je pense que les pouvoirs publics ont échoué. Nous aurions dû favoriser les petites compagnies publiques et privées qui auraient pu participer au processus de sélection des plantes, et ne pas laisser le monopole aux énormes compagnies internationales. »

Le conservateur français Jean-Louis Pham confirmait en avril dernier dans le Figaro qu’il aurait préféré que les fonds du projet du Svalbard soient alloués aux petites banques de semences situées dans des pays en développement qui manquent de moyens.

Car pour les spécialistes du sujet, enfermer la diversité dans un frigo est un leurre. Seul un travail de terrain sur des semences en évolution avec leur environnement peut permettre de les préserver.

« Que ces semences ne servent jamais »

Pierre-Henri Gouyon, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et immense spécialiste de la biodiversité, résumait dans Terra eco :

« Le rêve de ces gens est celui d’une agriculture totalement homogène et technologique. Face aux maladies du futur, on ira chercher le gène résistant dans les variétés anciennes, que nous aurons stockées dans une banque… Mais ça ne marche pas comme ça ! On ne puise pas dans la biodiversité. Elle se travaille sur le terrain ! »

Résumons.

La diversité s’effondre, et ceux-là même qui participent à l’uniformisation du végétal financent le stockage de graines dans un frigo coupé du monde. La plupart des blés sélectionnés depuis des milliers d’années n’étaient déjà plus cultivés mais, en plus, ceux qui était conservés à Alep sont détruits par la guerre. Ne reste qu’une solution : reconstruire un centre et remercier les industriels pour leur financement.

Face à ce terrible scénario, on repense aux mots du scientifique chargé de veiller sur le stock du Svalbard, en 2011 :

« Je vous assure, la meilleure des choses qui puisse arriver est que les semences entreposées à Svalbard ne servent jamais. »

Interrogé par l’AFP lundi, Asmund Asdal, le coordinateur de la Réserve de semences du Svalbard se félicitait :

« C’est une mauvaise nouvelle pour l’Icarda et pour la banque de gènes d’Alep qui est détruite, mais, pour nous, c’est la confirmation que la Réserve mondiale du Svalbard est une mesure mondiale utile et indispensable. »

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Tags
#Syrie, #Biodiversité, #Semences
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