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Société

A Tripoli, un nouveau rôle pour les réfugiés syriens

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 28 mai 2014 à 11h56
Par Elodie Morel
L’association Catharsis a lancé à Tripoli début 2014 un nouveau projet de dramathérapie. Après les détenus de la prison de Roumieh et celles de la prison pour femmes de Baabda, l’organisation a but non lucratif fondée en 2007 par Zeina Daccache s’adresse cette fois aux réfugiés syriens mais aussi aux Libanais qui coexistent avec eux depuis le début de la crise en Syrie.
On roule plein nord sur l’autoroute, sous un déluge de pluie, vers Tripoli. C’est là que se tiennent, chaque semaine, les séances de dramathérapie du nouveau projet de l’association Catharsis, le premier centre de thérapie par le théâtre au Liban et dans le monde arabe.

Ce projet a été lancé au début de l’année. Tous les jeudis, Zeina Daccache la fondatrice de Catharsis, rejoint les locaux du Forum des Handicapés à Tripoli (partenaire dans le projet) pour y animer deux ateliers, l’un à la suite de l’autre. Le premier s’adresse à des femmes, des réfugiées syriennes et des Libanaises aussi. L’autre accueille de jeunes adultes, garçons et filles, là encore Libanais et Syriens mélangés.

L’un des objectifs de ce projet financé par l’ambassade des Etats-Unis à Beyrouth, "c’est de réunir Syriens et Libanais. Pour qu’ils communiquent," explique Zeina.

Au tout début, Catharcis a pu recruter les femmes bénéficiaires de ces séances grâce à l’aide du Forum des Handicapés et du DRC (Danish Refugee Council), qui ont relayé l’information à Tripoli.

Quand nous avons quitté ce jeudi matin les locaux de Catharsis à Kaslik (à quelques kilomètres au nord de Beyrouth), la pluie tombait déjà depuis un moment. Sur l’autoroute de Tripoli, elle s’accentue. La chaussée est inondée à certains endroits. On se demande si on arrivera à bon port. On se demande surtout si les bénéficiaires des ateliers de dramathérapie seront au rendez-vous. Les participantes ne vivent pas dans des camps de réfugiés mais dans des logements éparpillés un peu partout en ville, souvent loués à des particuliers. "Certaines habitent loin du local qui accueille les sessions," dit Zeina. "Les intempéries ne vont pas faciliter leur trajet."

Mais quand on se gare devant le Forum des handicapés, un bâtiment entouré d’espaces verts, elles sont quasiment toutes là pour le premier atelier : les Syriennes (majoritaires dans le groupe) comme les Libanaises.

Conserver le lien entre Libanais et Syriens

Les deux communautés doivent absolument rester en contact, partager leur vision de la vie. Jusqu’à présent, depuis que la guerre en Syrie a poussé des millions de personnes à quitter leur maison pour rejoindre les pays voisins et notamment le Liban, les choses ne se passent pas trop mal entre les réfugiés et les Libanais. Mais la tension monte parfois, dans différentes régions.

Ce nouveau projet de Catharsis doit s’étendre sur un peu moins d’un an, dont six mois de dramathérapie, suivis de la préparation d’une pièce de théâtre que les participants devraient présenter sur scène aux alentours de novembre 2014. "Cette pièce va s’écrire au fur et à mesure, au fil des histoires de ces femmes," explique Zeina. Comme dans le cas dela pièce de théâtre 'Scheherazade in Baabda' (le projet de dramathérapie qui en 2011 s’adressait cette fois à des détenues de la prison pour femmes de Baabda), plusieurs histoires personnelles se mêleront parfois en une seule, produisant des personnages fictifs inspirés de l’existence des participants.

Vous pouvez voir ci-dessous la bande-annonce du documentaire "Scheherazade ‘s Diary" (ce film de 80 minutes, réalisé au sujet de l'initiative "Scheherazade in Baabda", a déjà remporté plusieurs récompenses lors de festivals internationaux) :



"Comme pour ‘Sheherazade in Baabda’, le scénario de la pièce que nous écrirons à Tripoli sera réalisé en collaboration avec les participants," précise Zeina.

En entrant dans les locaux du Forum des handicapés, elle croise des habituées. Elles échangent quelques mots, un sourire, une bise. La semaine précédente, c’était le 1er mai, jour férié. Du coup cela fait deux semaines que les participantes ne se sont pas vues. Elles semblent heureuses de se retrouver ici, de retrouver Zeina, de retrouver le groupe.

Avant le début de l’atelier, on fait l’appel. Les participantes sont une petite trentaine. Le nom de l’une d’elles n’est pas sur la liste. Elle a 40, peut-être 50 ans. Elle lève timidement le doigt, et dit son nom, tout bas. On l’entend à peine et Zeina le lui fait répéter plusieurs fois. Ce sont finalement ses voisines qui énoncent son nom, plus fort, donnant de la voix.

Redonner une voix aux réfugiées syriennes, c’est aussi ça l’objectif de ces séances de dramathérapie.
La dramathérapie, c’est un moyen de favoriser le bien-être chez un individu comme pour un groupe, en utilisant des techniques issues du théâtre et de la psychothérapie. Quand les bénéficiaires sont marginalisés, cette forme de thérapie peut les aider à se réintégrer dans un groupe, à se définir de nouveaux objectifs.

Une soupape pour l’angoisse

Zeina lance le premier exercice : raconter, en une chanson, comment se sont passées les deux dernières semaines. L’une des participantes se jette à l’eau, en riant. Sur un air traditionnel, elle raconte que la situation est catastrophique, pas d’argent, pas de maison. Elle dit que la personne qui l’aidait à payer son loyer pendant un temps a désormais cessé de le faire. Elle dit qu’elle cherche du travail, de l’argent, une maison.

Pas d’argent, pas de maison, pas de travail : ce leitmotiv va venir rythmer la séance à de nombreuses reprises. Beaucoup répètent aussi qu’elles ont l’impression de basculer dans la folie. Ici, ces femmes peuvent raconter leurs problèmes.

L’une d’elle, âgée d’une cinquantaine d’années, dit que son fils a disparu en Syrie. Que sa fille et la femme de son fils sont seules à Homs. Une autre raconte qu’elle a eu ses voisins de Tartous au téléphone. Ils lui ont dit que maintenant des gens habitent dans sa maison, qu’elle a quittée pour se réfugier à Tripoli. Elle voudrait bien rentrer chez elle mais ne sait pas encore par quel moyen ni ce qu’elle va trouver une fois sur place, et ça l’angoisse.

Tout ce désespoir, toute cette angoisse, trouvent ici un lieu pour s’exprimer. Une soupape, en quelque sorte.

Mixité

C’est au tour du second groupe de s’installer. Il est composé de garçons et de filles, libanais et syriens, de 18 à 30 ans. Certains présentent un handicap physique : les uns sont en chaises roulantes, les autres aveugles, l’une des jeunes filles a une malformation des bras et des doigts. D’autres au contraire sont dans toute la force de leur jeunesse.

Ce qui frappe immédiatement, c’est que personne ne semble prêter attention au handicap du voisin quand il en a un. On note aussi qu’aucune remarque déplacée, ni regard de travers de la part des garçons, ne vise les jeunes filles. Tout le monde s’asseoit sur les chaises, disposées en cercle. Il y a là une trentaine de jeunes. Etonnamment décontractés. Extraordinairement présents et attentifs.

Zeina lance un exercice d’improvisation. Elle a besoin de quatre participants pour interpréter une scène. En quelques mots elle explique les personnages, les lieux, le contexte. Puis c’est aux quatre jeunes qui se sont portés volontaires de jouer. Jouer, c’est le mot. Ils jouent le jeu de tout leur cœur, improvisant des dialogues drôles, étonnants. Ils sont inventifs, surprenants, pleins de ressources et d’une énergie qui semble avoir terriblement besoin de s’exprimer.

En les regardant partager un fou rire avec le reste du groupe, on pense encore au rôle de soupape de ces ateliers.

Il y a près d’un million et demi de réfugiés syriens au Liban sur une population d’environ 4 millions d’habitants. Un atelier de dramathérapie pour permettre aux uns et aux autres de continuer à communiquer et de garder autant que possible la tête sur les épaules, c’est peu. Ce n’est pas assez.

Il est clair que la dramathérapie ne résoudra pas la situation dans laquelle sont plongés les Libanais et les Syriens. Mais elle peut canaliser le désespoir, la violence potentielle, au moins pour un temps.

Dans ce contexte, ces séances sont peut-être bien plus nécessaires que ce qu’on aurait pu penser au premier abord.
Tags
#Dramathérapie, #Catharsis, #Zeina_Daccache, #RéfugiésSyriens, #Syrie, #Tripoli
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