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Société

Laure Moghaizel, femme d’hier et d’aujourd’hui aussi

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 26 mars 2014 à 18h47
Par Elodie Morel
Dans le quartier de Badaro à Beyrouth, une rue vient d’être baptisée « Laure et Joseph Moghaizel ». L’événement est une nouvelle en soi, dans une ville où l’on préfère pour s’orienter utiliser les merveilleux points de repère offerts par les boutiques, bâtiments institutionnels ou stations d’essence. Oui, les Beyrouthins utilisent rarement le nom des rues pour indiquer une adresse. Mais on espère bien qu’ils vont se servir de celui-là. Ce sera une excellente occasion de se rappeler qui était Laure Moghaizel.
Le droit des femmes au Liban laisse évidemment encore beaucoup à désirer. Mais on oublie aussi que beaucoup a été fait pour l’améliorer. Parmi les artisans de ces évolutions, il y a Laure Moghaizel. Les femmes libanaises lui doivent entre autre la possibilité de voyager sans l’accord écrit de leur mari : en 1974, elle a formé un comité d’avocats (elle était juriste), pour annuler la mesure émanant de la Sûreté générale selon laquelle une autorisation écrite du mari était nécessaire pour établir un passeport.

Laure Moghaizel fait aussi partie de ceux et celles qui en 1950 s’élèvent contre la loi électorale dont l’article 21 stipule : « Ne peuvent voter ni élire que les Libanais inscrits sur les listes électorales des Libanais hommes ». Elle a à l’époque 21 ans et lance un appel aux différentes associations féminines du Liban, pour une réunion qui sera suivie de beaucoup d’autres. Un comité sera formé pour l’amendement de cette loi, puis une « Semaine de la femme », puis un rassemblement à Beyrouth le 14 janvier 1951. Les droits de vote et d’éligibilité seront finalement reconnus, pour toutes, en 1953. Laure Moghaizel n’est évidemment pas la seule artisane de ce changement mais elle en est un moteur majeur, malgré sa jeunesse.

Elle travaille aussi pour l’égalité successorale en 1959 (la fille n’héritant à l’époque que la moitié de la part du garçon), sur l’élimination des sanctions concernant la contraception (1983), sur l’homogénéisation de l’âge de la retraite entre hommes et femmes (1987), la capacité de témoignage de la femme (1993)… La liste est encore longue, et bien sûr, des chantiers essentiels restent inachevés, comme le droit de la femme à transmettre sa nationalité.

Ces chantiers, tout ce qui « reste à faire » pour les droits des femmes au Liban, mais aussi tout ce qui a été fait, sont répertoriés dans le livre testament que Laure a publié en 1997 peu de temps avant sa mort.

Idéalisme et pragmatisme : un mélange redoutable

D’un point de vue humain, la question qui vient immédiatement à l’esprit est « Mais comment cette jeune femme pouvait-elle accomplir tout ça ? »

Dans le livre qu’elle a écrit sur ses parents, « Joseph et Laure » (édition Dar an Nahar, 2008), Nada Moghaizel-Nasr rappelle que sa mère ne faisait pas partie de la grande bourgeoisie de Beyrouth, ni des gens qui « ont un réseau d’influence », comme on dit. On comprend que ses succès reposent pour beaucoup sur une capacité de travail impressionnante. « A son entrée à la fac de droit, Laure avait identifié dans la législation libanaise toutes les lois à changer pour parvenir à l’égalité homme femme, » nous raconte sa fille. « Puis elle a procédé par étape, pratiquant la politique des ‘petits pas’. » Car si elle était profondément idéaliste, Laure Moghaizel était aussi extrêmement pragmatique. Deux aspects de sa personnalité apparemment contradictoires mais en fait d’une efficacité redoutable. « Elle se fixait toujours des objectifs très précis, en ciblant ses interlocuteurs, explique sa fille Nada. « Jamais elle ne se battait pour un objectif trop vague, trop flou, trop vaste. »

Pour chaque loi à modifier, Laure regardait ce que les textes internationaux disaient sur ce sujet, dans les différents pays européens et arabes. « Elle établissait des comparaisons avec les textes de la loi libanaise, » poursuit Nada. « Puis sa méthode était quasiment toujours la même : elle organisait un comité autour de ces lois, elle définissait les motifs pour un nouveau texte de loi, et surtout des objectifs réalisables. Elle proposait un texte de loi simple, parfois juste quelques mots à ajouter au texte existant. Elle contactait les commissions parlementaires et/ou les ministres concernés. Elle organisait des événements autour de ces sujets : des manifestations, des marches... Elle faisait ce qu’on appelle du lobbying.»

La lutte pour la paix

Jeune et sans réseau d’influence, Laure prenait tous ses contacts grâce à un formidable culot, portée par son idéalisme qui se traduisait aussi par une absence totale de compromission. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles elle ne cherchera pas à devenir députée. Son amie Amal Dibo explique que « sa liberté, son honnêteté et sa créativité même, risquaient d’être perdues dans la ‘real politique’ comme on dit aujourd’hui. Et, par là-même, elle aurait perdu son efficacité ». Le pragmatisme, encore et toujours. Amal a rencontré Laure en 1977 au cours d’une formation aux actions non violentes. Car Laure Moghaizel s’est également profondément engagée dans les actions non violentes pour la paix réclamant la fin de la guerre civile. Elle organise de nombreuses marches, des chaînes humaines, avec lesquelles des hommes et des femmes brisent de leur corps les « démarcations inventées », raconte Nada dans son livre. Il y a aussi ce sit-in, la nuit du 27 juillet 1988, réclamant la fin des exactions et de la peur, et l’élection d’un président « pour la paix, l’unité, l’indépendance et les droits de l’homme ». Ce sit-in était appuyé par un document déroulé le long de la ligne de démarcation et rassemblant 70 000 signatures.

Les revendications exprimées à l’époque sont cruellement d’actualité. Mais justement, cela fait partie d’un message que Nada Moghaizel voudrait contribuer à transmettre aux générations d’aujourd’hui : « Il faut leur dire, à tous ces jeunes qui manifestent aujourd’hui pour les mêmes causes qu’hier, que d’autres ont lutté avant eux. Et que de cette lutte, ils sont les héritiers. »
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#Laure_Moghaizel, #Laure_et_Joseph_Moghaizel, #femme, #Droit_des_femmes
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