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Société

Qui protège les journalistes libanais? Baroud et Moukhaiber y réfléchissent activement

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 06 juin 2012 à 14h27
Par Antonin GREGOIRE
Ziad Baroud au micro de la conférence AFEJ "Qui protège les journalistes libanais" crédit: AFEJ-journalism.com
"Les pauvres journalistes libanais..." Cette remarque de ma voisine aurait pu conclure la conférence-débat à laquelle j'ai assisté le 31 mai à l'Institut Français. Organisée par l'Association francophone de journalisme (AFEJ), elle était intitulée "Qui protège les journalistes libanais". Au regard de la situation des journalistes au Liban, entre licenciements massifs et fermeture de médias en série, cette conférence était une initiative à laquelle on ne rendra jamais assez hommage.
Alors, qui protège les journalistes libanais ?

Pour répondre à cette question, les organisateurs avaient convié le député Ghassan Moukheiber, l'ancien ministre de l'Intérieur Ziad Baroud, Guitta Kiameh, journaliste reporter à la LBC, et le ministre de l'Information Walid Daouk.

Elsa Yazbek Charabati animait le débat. Journaliste, présidente de l'AFEJ, elle a posé des questions sans concession sur une situation dramatique. Voici un bref état des lieux: deux mille journalistes licenciés au cours des derniers mois, fermeture du quotidien francophone Al Balad fin 2011 et de la Revue du Liban quelques mois auparavant, aucune protection pour l'emploi, loi mal faites, sans oublier un conseil de l'ordre des Journalistes et un syndicat des Rédacteurs dont le fonctionnement et l'action sur le terrain ne semblent plus du tout correspondre à l'exercice de la profession.

Le ministre Daouk était fidèle à lui même. Il voudrait bien faire des lois mais sans avoir vraiment pensé à consulter Ghassan Moukhaiber qui travaille sur une refonte de la loi bien plus poussée. M. Daouk reste dans le vague et semble très, mais vraiment très loin de comprendre ce qu'est la presse, ou l'information. « Dans la presse, vous lisez parfois des échanges tenus lors de réunions du cabinet ministériel qui normalement devraient rester confidentiels » dit-il. Ou encore « nous avons vus dans certains media des choses qui peuvent porter atteinte à notre pudeur, des images montrant des enfants de 7 ou 8 ans avec une mitraillette ». Des remarques qui fleurent bon la censure.

Le ministre propose par ailleurs la création de plusieurs syndicats.

Dans l'assistance est présent le nouveau président du conseil de l'Ordre, Elias Aoun, à qui l'on propose le micro. Il s'en empare et indique qu'il préfererais réhabiliter le conseil de l'Ordre (plutôt que de créer des syndicats autonome qui... lui feraient concurrence?) S'engage un débat direct entre le président Elias Aoun et Walid Daouk. M. Aoun voit une occasion en or de s'adresser directement à M.Daouk, il ne lâche plus le micro et ira jusqu'à demander des fonds au ministre pour son organisme.

Durant cet échange, on apprend quand même que la loi punit d'emprisonnement les journalistes ne faisant pas partie des quelque 600 professionnels agréés par le conseil de l'ordre. Une loi absurde, inapplicable et inappliquée, mais on comprend que le conseil de l'Ordre n'ait pas vraiment envie qu'on lui supprime sa toute puissance. Elias Aoun plaide pour le maintien de la loi avec cet argument imparable: ce n'est pas grave que la loi soit mauvaise, pas besoin de la changer puisqu'elle n'est pas appliquée. Daouk déjà familier par ailleurs avec le concept de la loi inapplicable est d'accord.

Des propos qui font s'étrangler les deux juristes présents Ghassan Moukhiber et Ziad Baroud pour qui la loi est la loi, elle doit évidemment être bonne et elle doit évidemment être appliquée. Pour eux, pas question de garder une situation « à la libanaise » (l'expression est commode) où l'on garde des lois mal faites et protégeant des petits intérêts.

Evidemment si on commence à réfléchir à une nouvelle loi, certains risquent de perdre les pouvoirs et privilèges auxquels ils s'accrochent désespérément.

Il s'avère que sur le plateau, les deux juristes que sont Moukhaiber et Baroud étaient les seuls à se préoccuper de rédiger une loi qui protège les journalistes. C'est donc plutot d'eux que pourrait venir le salut. Ziad Baroud a d'ailleurs commencé son intervention sur la proposition de supprimer le ministère de l'Information et enchainé sur de très fortes critiques contre la loi actuelle. Il fut aussi le seul à pointer le fait que le droit des journalistes ne doit pas être restreint aux seuls journalistes mais que leurs problèmes concernent tous les citoyens libanais. Ziad Baroud est aussi le premier à soulever le point essentiel qu'est la définition du "journaliste".

Ghassan Moukhaiber lui aussi a pointé du doigt l'archaïsme du conseil de l'ordre qu'il assimile à une «société secrète ». Il a pointé le marché des média, kidnappés par le confessionnalisme, détenu par une minorité d'investisseurs qui imposent leur vues politiques particulières, ayant pour conséquence une autocensure des média, un vrai danger selon les termes du député.

Deux intervenants qui n'ont parlé qu'une fois. Directe, claire et allant au cœur du problème.
Mais même si les députés préparent un projet de loi cohérent, quelles seront les garanties de ne pas le voir modifé, amendé, vidé de sa substance?

En attendant, l'AFEJ a établi, à l'issu des débats, une liste de recommandations qui ont retenu l'approbation générale. L'AFEJ a assuré qu'elle en suivra la mise en place :

-une convention collective nationale de travail qui devra mettre l'accent sur la liberté d'expression des journalistes face aux licenciements, résoudre les conflits entre journalistes et administrateurs / propriétaires, couverture sociale...

- la réactivation du syndicat des rédacteurs afin qu'il englobe tous les journalistes rédacteurs (et acquiert une vraie représentativité)

- la création d'un syndicat de l'audiovisuel pour les droits spécifiques des journalistes de ce secteur

- l'harmonisation des différents syndicats, voire la création d'un organe qui les regroupe qui permettrait d'attribuer une vraie carte de presse

- la remise à jour de la loi en vigueur (c'est à dire faire, de l'ancienne loi, une bonne loi, et la faire appliquer)

- l’institution d'une cité médiatique pour faciliter le travail des journalistes libanais et étrangers.

Pour la protection des sources, la liberté d'expression et la protection des atteintes physiques et des pressions politiques, on attendra. Disons que si on obtient le droit de créer des syndicats et d'avoir une vraie carte de presse dans le métier, on aura un peu l'impression d'avoir obtenu l'électricité 24h sur 24 et l'eau courante partout dans le pays.

Pauvres journalistes libanais.
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#Media, #Presse
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