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  Interview
Darina Al Joundi : regard sur l’intimité des femmes
Le 22 mars 2007, Par Élodie Morel Lebbos
 
Sensuel, drôle et cru : trois adjectifs qui décrivent parfaitement le texte de Darina Al Joundi sur le salon de beauté beyrouthin de Zahra l’esthéticienne, publié dans le dossier Spécial Beyrouth de la revue La Pensée de Midi[1] Sensuel parce qu’il est imprégné de parfums, de sons et de la texture collante de la halawa, cette pâte à base de sucre et de citron utilisé pour s’épiler. Drôle, parce qu’il décrit des situations comiques comme si on y était. Et cru, parce qu’on y est souvent à poil, et qu’on y parle beaucoup de sexe, en particulier celui des femmes, en n’ayant pas peur des mots. Zahra. Dans l’intimité d’un salon de beauté à Beyrouth, article publié dans le numéro 20 de La Pensée de Midi (revue littéraire et de débat d’idées sur les pays du Sud), dont iLoubnan est partenaire à l’occasion de la sortie de son numéro Spécial Beyrouth : dans un dossier consacré à la capitale libanaise, La Pensée de Midi a choisi de donner la parole à une nouvelle génération d’auteurs, écrivains, journalistes ou cinéastes profondément impliqués dans le devenir de cette ville aux multiples visages. Le portrait de Beyrouth qui apparaît dans ce numéro est réellement inédit. Loin des clichés et des images toutes faites, ces textes nous donnent à vivre, à aimer et parfois à détester une ville à la fois désespérante et qui suscite tant d’espoirs.
 


iloubnan.info: Votre article est entièrement autobiographique ?

Darina Al Joundi: Presque ! C’est bien Zahra qui m’a toujours épilée au Liban. Aujourd’hui, j’ai 39 ans, je vis depuis deux ans en France et j’ai en effet été choquée par la différence entre les salons parisiens et celui que j’ai toujours connu ! Oui, ce récit est inspiré de mon vécu… comme pas mal de mes travaux, d’ailleurs.

Qu’est-ce qui vous choque en particulier ?

Ce qui m’a paru bizarre, c’est que c’est nous, femmes orientales, qui sommes d’habitude perçues comme enfermées, comme esclave du regard de l’homme. Alors que dans ce salon de Beyrouth, nous nous montrons beaucoup plus libres et expansives que les Françaises, nous avons plus de liberté avec notre corps : que ce soit en Syrie, en Tunisie ou au Maroc, les femmes au salon de beauté se regardent entre elles sans pudeur, elles se sentent à l’aise. En Occident, quand les femmes s’occupent d’elles, elles pensent souvent qu’elles ne le font que pour plaire à leur homme. Elles semblent avoir perdu le goût de s’occuper d’elles pour leur propre plaisir ! Finalement, les femmes d’ici portent leur féminité comme un fardeau et se réfère toujours à l’homme. La féminité, c’est pour soi-même ! Quand j’étais petite, mon oncle avait parfois des petites amies occidentales. J’étais très choquée de voir que certaines avaient les aisselles non faites, sous prétexte de liberté ! Ne pas faire quelque chose juste pour se prouver qu’on n’est pas esclave du regard de l’autre, c’est finalement se montrer tout aussi esclave. C’est dommage, dans un pays où il y a autant de liberté, de ne pas profiter de celle de se faire belle juste pour soi.

Les femmes seraient plus libres en orient qu’en occident ?

Ah non, pas du tout ! Je veux juste dire que les femmes occidentales sont, je trouve, ont sous prétexte de liberté, perdu le plaisir de s’occuper de leur corps et de le regarder. D’ailleurs, au Moyen Orient, ce plaisir de prendre soin de soi et de sa féminité est en train de laisser la place à une recherche forcenée de la plastique parfaite pour trouver un mari. On le voit très bien au Liban avec le recours de plus en plus fréquent à la chirurgie esthétique, qui aboutit à tant de visages identiques (et pas toujours réussis). C’est triste. Non, aujourd’hui, quelque soit la petite critique que j’émets sur cette façon de considérer la féminité, c’est en occident que la femme est vraiment libre, libre de parler, libre de créer.

D’où vous vient cette réflexion sur la liberté, que ce soit celle de la femme ou celle de la pensée, tout simplement ?

Mon père m’a appris la liberté. Syrien, mon père a dû s’exiler au Liban où je suis née. Je suis moitié libanaise, moitié syrienne. J’ai grandi à Beyrouth. Mon père a toujours vécu à l’oriental et c’est lui qui m’a appris à être libre. Dans nos sociétés orientales, les femmes ont toute leur vie besoin d’une protection masculine. Quand mon père est décédé il y a cinq ans, ça a été très dur pour moi de continuer à vivre ma liberté au Moyen Orient comme je le faisais jusqu’alors. J’ai écrit une pièce intitulée Le jour où Nina Simone a cessé de chanter. Elle raconte l’histoire d’une jeune femme qui, au soir de l’enterrement de son père, s’enferme avec lui dans une chambre, en laissant toute la société de l’autre côté de la porte. La jeune femme demande à son père ce qu’elle va bien pouvoir faire de toute cette liberté qu’il lui a donnée, dans cette société de barbares. Encore une fois, il s’agit d’une histoire fortement inspirée de mon vécu ! Tout à l’heure nous disions qu’en Occident, la femme est vraiment libre. Mais c’est vrai aussi pour l’artiste. Au Liban, j’ai souvent été censurée, le service administratif chargé de la censure lisait mes pièces de théâtre avant leur mise en scène et disais quels mots je devais enlever. Ils venaient ensuite à la répétition, vérifier que tout était en ordre. Et une fois par semaine, ils assistaient à la représentation pour les mêmes raisons. Ici à Paris, je me sens libre de créer.

Darina Al Joundi présentera sa pièce Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, mise en scène par Alain Timar , du 7 au 31 juillet 2007 au Festival d’Avignon, au théâtre des Halles.

Lire aussi dans notre rubrique Art et Culture l’interview de Mohamed Kacimi, coordinateur du dossier « Beyrouth XXIe siècle » de La Pensée de Midi.

 
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