Retour Page d'Accueil
Activités des ONG     Droit de l’homme     Émigration     Femme     Politiques sociales     Société    
iloubnan.info > Social > Toutes les interviews > Samir Frangié : « La jeunesse libanaise d’aujourd’hui a du mérite »
  Raccourcis
  Interview
Samir Frangié : « La jeunesse libanaise d’aujourd’hui a du mérite »
Le 10 janvier 2007, Par Élodie Morel Lebbos
 
Député depuis 2005, Samir Frangié, 60 ans, est aussi un homme qui porte un regard optimiste sur l’évolution de la société libanaise. Il nous recevait en juin 2006 dans son bureau du Parlement, place de l’Etoile à Beyrouth. Il arrive en retard au rendez-vous. Pendant quarante minutes, on se demande s’il n’a pas tout simplement oublié notre entretien. Mais non. Il arrive, s’excuse humblement. L’homme est désarmant d’humilité et de simplicité. Il explique qu’il était retenu « pour des condoléances. C’est fou, les condoléances. C’est une tradition qui a pris une valeur sociale pendant la guerre, dans ces moments où il était devenu impossible de se rencontrer dans les cafés pour discuter. Il fallait bien se retrouver ensemble quelque part ! Les obsèques, puis les condoléances le 7e et le 40e jour suivant un décès, c’était une occasion idéale pour se rassembler ». Il en profite quand même pour fustiger un peu l’aspect hypocrite de cette tradition, et l’utilisation électoraliste qu’on en fait parfois en politique. Puis il propose un café turc, s’installe, allume une cigarette. Il en grillera trois ou quatre pendant les deux heures de la conversation. Il explique avoir arrêté de fumer… quelques temps. « J’ai pourtant essayé de suivre les conseils d’une équipe médicale qui aide ceux qui veulent abandonner la cigarette ! Ils se sont intéressés à mon état d’esprit et m’ont demandé si je fumais pour compenser une angoisse, un stress ou une inquiétude quelconque. Finalement, je leur ai expliqué que je fumais juste… pour le plaisir ». d’ailleurs, il se souvient que c’est parce qu’il fumait qu’il a été renvoyé de chez les Jésuites, au début de l’année du bac.
 


iloubnan.info : Simplement parce que vous fumiez ?

Samir Frangié : Non, aussi sans doute parce que j’étais un peu trop contestataire à leur goût. A ce moment là, je suis parti en France, où j’ai pu m’inscrire au lycée de St Germain en Laye. C’est là que j’ai passé mon bac. Puis je suis rentré au Liban, où j’ai fait mes études à l’Ecole Supérieure des Lettres (les futures Sciences Humaines de l’USJ). J’ai ensuite travaillé comme journaliste, notamment pour L’Orient Le Jour et en tant que correspondant pour des journaux français.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la société libanaise ?

Depuis quelques années, j’ai le sentiment que les gens sont frustrés d’avoir été cloisonnés et compartimentés pendant si longtemps dans leurs différentes communautés. C’est ce qui est apparu de façon flagrante avec le phénomène du 14 mars 2005, sociologiquement très intéressant. Il révèle, pour la première fois, l’émergence d’une opinion publique. Le tiers de la population a participé, dont environ 30 % étaient là pour des raisons partisanes. Ce qui nous laissent 70 % de participants présents par choix personnel et individuel. L’événement a montré l’affirmation de la volonté des Libanais de revivre ensemble.

Vous pensez que les Libanais deviennent plus responsables, plus citoyens ?

Oui. Aujourd’hui, les gens sont davantage concernés, ils ont un avis sur le pays. Il y a deux débats télévisés par jour au Liban. Parfois, il ne s’y dit rien d’intéressant, mais cela a permis aux Libanais de s’approprier la politique : à travers la télévision, la politique est entrée dans le quotidien des gens. Du coup, si aujourd’hui je sors dîner au restaurant avec mon épouse et que je donne ma voiture au valet parking, il va me demander ce que je pense de la situation. Le garçon chargé de m’accompagner à ma table va m’interroger sur ma vision des choses. Et le patron du restaurant va venir me voir, pour savoir ce qu’il faudrait faire selon moi. Dans la plupart des cas, toute la salle finit par se lancer dans un grand débat.

Ca doit finir par être fatiguant, non ?

Un peu. C’est vrai qu’au Liban, les gens ne se posent pas de limites quand il s’agit d’interpeller quelqu’un ! J’ai parfois été entraîné dans des querelles de ménage par des maris furieux des choix politiques de leur femme : ils me prenaient à témoin de ce qu’ils considéraient comme les erreurs électorales de son épouse !

Enfant, vous étiez déjà confronté à cette proximité ?

En fait, je viens du village chrétien de Zghorta, dans le nord, qui était considéré comme la Sicile du Liban à cause de sa violence ! Des clans familiaux et rivaux s’y affrontaient et s’y massacraient. Mon père, Hamid, a été député et ministre. Il est tombé malade quand j’avais dix ans et s’est retiré de la vie politique en 1957. Je pense qu’il a beaucoup marqué les esprits. [Il prend sur son bureau une carte d’invitation qui lui est adressé par une association culturelle. De l’index, il souligne le nom qui figure sur la carte : « Samir Hamid Frangié »] Faire apparaître ainsi à côté de mon nom celui de mon père, si longtemps après son retrait de la vie politique, c’est pour moi un hommage très touchant.

Et vous-même, quel souvenir gardez-vous de votre père ?

Dans le contexte de l’establishment maronite, mon père était assez atypique à l’époque. Il était très ouvert aux autres cultures. Enfant, je n’ai jamais été confronté au clivage communautaire. Ses amis, et tous ceux qui venaient le visiter étaient de toutes les confessions. Jamais je n’ai entendu dire que untel était musulman, untel chrétien. Ca n’avait aucune d’importance. Il m’a transmis son ouverture d’esprit. Je n’ai jamais eu peur de l’Islam. D’ailleurs, pendant la guerre, je vivais à Beyrouth Ouest, et je n’ai jamais eu l’impression d’être un intrus en terre étrangère. Ni de vivre « chez l’autre ». Cette ouverture à l’autre donne un sentiment de légèreté, loin de l’emprisonnement et de l’étouffement que constitue l’enfermement dans un groupe communautaire faisant face à un autre groupe communautaire.

Comment considérez-vous les jeunes d’aujourd’hui, quand vous repensez à votre propre jeunesse ?

Les jeunes m’intéressent toujours beaucoup. J’essaie de ne pas perdre le contact avec eux, de leur être accessible. Quand ils discutent avec moi, ils me disent souvent que la génération de ma jeunesse a fait beaucoup de choses. Et que eux, jeunes d’aujourd’hui, ont moins de mérite. Je leur répond que je ne suis pas d’accord. La génération de ma jeunesse a été particulièrement gâtée. Quand j’avais vingt ans, il n’y avait pas eu de guerre. On ne baignait pas dans cette morosité. Les jeunes d’aujourd’hui ont davantage de problèmes que nous, surtout concernant la question de leur avenir. Avant la guerre, les fils faisaient le métiers de leur père. Les filles se mariaient. Les Libanais étaient riches, il ne faut pas l’oublier ! Aujourd’hui, le niveau de vie a baissé, il est devenu difficile de trouver un travail. J’ai de l’admiration pour la jeunesse d’aujourd’hui : quand nous manifestions à la fin des années 60, nous étions auréolés de nos héros de gauche. Les jeunes d’aujourd’hui, quand ils manifestent, sont auréolés de leur seul attachement à leur pays. J’irais jusqu’à dire que la jeunesse d’aujourd’hui se sent encore davantage concernée par le pays que la génération de ma propre jeunesse.

On entend pourtant parfois parler d’un retour en religion des jeunes…

Je pense que cela correspond juste à une recherche de valeurs morales qu’ils ont parfois l’impression d’avoir perdues. Pas à une recrudescence du phénomène communautaire. J’ai confiance en la jeunesse du pays. Ma génération est assez sclérosée. La génération actuelle, beaucoup moins. Par mail, je reçois des tas de courriers humoristique, d’images ou de textes, en rapport avec la situation politique d’aujourd’hui. Selon moi, cela montre que les jeunes d’aujourd’hui ont plus de recul que ceux d’hier sur les événements.

Finalement, vous êtes optimiste pour la jeunesse libanaise ?

Oui. Mais… c’est dans ma nature !

 
envoyer
sauvegarder
imprimer retour

(Publicité)