BADDAOUI - La victoire de l’armée sur les islamistes dans le camp de Nahr al-Bared, fêtée par les Libanais, laisse un goût amer aux réfugiés palestiniens qui ont tout perdu dans la dévastation provoquée par trois mois de violents combats. "60 ans de travail sont partis en fumée", dit Akram, un comptable qui après le début de la bataille le 20 mai, s’est installé chez des amis dans le camp de réfugiés de Baddaoui, distant d’une dizaine de kilomètres de son camp de Nahr al-Bared, dans le nord du Liban. Lui qui gagnait bien sa vie se retrouve avec 10 membres de sa famille dans un espace de 50 m2, où ils dorment dans un minuscule salon empilés les uns sur les autres. "Il y avait de grosses fortunes dans le camp. C’était un marché vital non seulement pour ses habitants, mais pour tout le Nord. Rien à présent ne pourra compenser ces pertes", déplore ce cinquantenaire. Rien, même pas, selon lui les promesses du Premier ministre libanais Fouad Siniora de reconstruire le camp en réunissant les donateurs le 10 septembre à Beyrouth pour discuter des aides à cette opération de taille.
La plupart des 31.000 habitants de Nahr al-Bared se sont rués les premières semaines dans le camp de Baddaoui, avant de se disperser pour certains dans des écoles voisines, des maisons louées ou chez des proches. Mais 12.000 réfugiés sont toujours hébergés à Baddaoui, entassés aux côtés des 16.000 habitants du camp, selon l’agence de l’ONU pour l’aide aux réfugiés de Palestine (Unrwa). Et leur retour à Nahr al-Bared reste lointain, l’armée, continuant de ratisser les ruines du camp parsemées d’explosifs, leur ayant aussi demandé d’attendre que le camp soit totalement nettoyé avant d’y revenir.
Des abords du camp qui donne sur la Méditerranée, on n’aperçoit que des immeubles en ruines ou à moitié effondrés. Selon l’Unrwa, il faut déblayer 500.000 m3 de décombres avant d’entamer la reconstruction. "Nous sommes contents que l’armée nous ait débarrassés de cette racaille du Fatah al-Islam, mais aurait-elle détruit le camp de cette manière s’il s’agissait d’une ville libanaise ?" demande Saïd, un électricien de 40 ans. Saïd a eu moins de chance. En guise de maison, il s’est installé avec sa femme et ses 10 enfants dans un garage, situé dans une des ruelles crevassées du camp de Baddaoui, couverte de flaques d’eau d’égout. Le garage a été "aménagé" avec des matelas, un sofa, un petit réchaud à gaz, le tout prêté par les voisins. "A la nuit tombée, j’envoie mes huit garçons dormir dans plusieurs coins du camp", explique-t-il. "Nous étions en famille. Aujourd’hui nous sommes dispersés". De temps à autre, des associations caritatives leur apportent de la nourriture, qui reste insuffisante. "Comment imaginez-vous que nous pourrions supporter cette situation encore plus longtemps ?" s’indigne-t-il. "Il faut que la reconstruction commence sur-le-champ, pour être sûrs que cette fois-ci que l’on va faire quelque chose pour nous".
Exaspérés, les réfugiés de Nahr al-Bared expriment leur désarroi face à leur sort, d’autant plus qu’ils estiment n’avoir aucune autorité à laquelle se référer. "Ces dernières années, c’était le désordre total à Nahr al-Bared", explique Abou Mahmoud, un retraité. "Des étrangers entraient comme bon leur semble, les organisations palestiniennes donnaient l’impression de ne pas contrôler la situation". Serait-il prêt à accepter une autorité libanaise à l’intérieur du camp, comme l’a annoncé le gouvernement ? "Peut-être oui, s’il est prêt à nous défendre, comme il le fait pour les Libanais", répond-il, pas très convaincu.