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Fatmeh, 60 ans : le témoin du passé
Par Agnès Matha
Le 12 janvier 2008
 
Fatmeh vit à Chatila depuis plus de vingt ans… mais elle n’est pas sûre de ce chiffre. Elle ne sait pas non plus exactement son âge, « dans les soixante ans, je n’ai jamais su précisément quand j’étais née ». Elle a le regard fatigué de quelqu’un qui a eu peur souvent mais affiche la sérénité d’une existence accomplie : celle d’une femme dévouée à son mari et qui a élevé cinq beaux enfants. « Quand je repense à mon enfance, je me rappelle surtout des difficultés endurées, le manque d’argent, l’insécurité, les déménagements » dit-elle. Entre invasions et guerres, sa vie a été faite de départs et de recommencements dans les quatre camps où elle a vécu avant de s’installer à Chatila, s’octroyant alors le triste luxe de cumuler les qualificatifs de « réfugiée » et de « déplacée ».

Au quotidien, Fatmeh aurait « aimé travailler, mais mon mari a toujours refusé » avoue-t-elle, sans amertume. Sa sœur ajoute avec tendresse : « Fatmeh voulait être couturière, elle avait des doigts de fée, maniait le fil et l’aiguille comme aucune de nous ». Fatmeh acquiesce d’un doux sourire, presque gênée de ces compliments. Elle s’est contentée de coudre pour elle-même et pour les siens. Les deux sœurs ne le disent pas, mais on comprend que le poids des traditions ne permettait pas à Fatmeh d’imposer ses choix. A son époque, seules les femmes originaires des villages travaillaient dans les champs, en famille. Lorsqu’on venait de la ville, il n’était pas pensable pour un homme de laisser sa femme s’exposer au regard des autres ; et puis il aurait eu honte de montrer qu’il ne pouvait pas subvenir seul aux besoins de sa famille. Le mari de Fatmeh affirme d’ailleurs comme pour se justifier : « J’ai toujours eu la chance d’avoir du travail contrairement à beaucoup d’autres dans les camps ». Il ajoute avec fierté, considérant sa femme : « C’est moi qui l’ait choisie, elle était si belle lorsqu’elle était jeune que j’avais peur qu’un autre homme me l’enlève ». On ne sait pas si c’est la jalousie ou la fierté qui a réellement primé dans son refus de laisser sa femme travailler. Ce mystère-là les flatte tous les deux.

Dans un « avant » qui lui semble lointain, Fatmeh se souvient : « Nous allions quelquefois au théâtre et au cinéma, au cirque aussi. On se promenait plus librement ». Et puis la télévision a remplacé les grandes sorties, elle a permis de « s’évader » et de se distraire lorsque la peur empêchait de franchir les portes du camp, avec la situation politique trop instable et l’argent qui commençait à manquer. Aujourd’hui, Fatmeh sort peu de Chatila, les occasions se raréfient de toute façon. « Je cuisine des plats de mon pays, bavarde avec mes filles, m’occupe de mes petits-enfants ». Une vie de grand-mère assez classique finalement. Elle s’achète parfois des vêtements, un voile coloré, met « seulement un peu de « rouge » pour mon mari, de temps en temps ».

Lorsqu’on évoque la Palestine, Fatmeh se souvient avec nostalgie des histoires que sa mère lui racontait sur son pays quand elle était enfant, des photos de leur village qu’elle lui montrait régulièrement. « Toutes ces images ont brûlé dans la destruction de notre maison en 1985 » dit-elle avec tristesse. Elle s’inquiète un peu que la disparition des anciens tarisse la source orale de leur histoire d’exilés, qui constitue leur unique patrimoine et leur « acte de résistance ». « Les jeunes d’aujourd’hui passent leur temps devant des écrans et ne s’intéressent plus aux récits des aînés » regrette-t-elle. Elle, elle a bercé ses enfants avec des chansons palestiniennes qu’elle chante maintenant à ses petits-enfants. C’est sa manière de transmettre un peu de son identité.

Qu’espère-t-elle aujourd’hui ? « Quand j’étais petite, je rêvais d’une vie simple, comme celle de ma mère et de ma grand-mère : me marier, avoir des enfants, vivre avec ma famille ». Un rêve exaucé. La vie lui a appris à ne pas se laisser bercer d’illusions, mais après un moment d’hésitation, elle ajoute avec un soupçon d’audace : « J’aimerais peut-être avoir de nouveaux meubles… et puis découvrir le monde ». Un jour aussi elle voudrait revoir son pays et, de ses doigts de fée, toucher sa terre.

 
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