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iloubnan.info : D’où vient votre persévérance dans l’engagement politique ?
Nicolas Sehnaoui: Peut-être du fait que je baigne dans cette atmosphère depuis toujours. La famille de ma mère a depuis tout temps développé une forte culture de l’engagement qu’il soit social, politique ou culturel. Un engagement qui doit être vécu comme un devoir et la poursuite du bien public comme étant le seul chemin menant aux intérêts particuliers bien compris.
Ma grand-mère maternelle Evelyne Bustros née Tueini, était une féministe et une intellectuelle engagée : elle a notamment écrit La main d’Allah, qui traite de la coexistence entre chrétiens et musulmans. Arabisante et laïque, elle militait pour la libération de la femme. Elle était membre du cénacle libanais et a défilé en tête des femmes qui manifestaient pour l’indépendance en 1943.
Son père Gerios Tueini était le wali de Beyrouth. Il s’est opposé à la puissance mandataire et a fermé la ville durant trois jours. Les turcs ont brûlé notre maison et il s’est refugié en Egypte pour échapper à la mort.
Mon aïeul Youssef El Hani a été pendu sur la place des canons par les Ottomans.
Ma mère Mouna Bustros était très active auprès du Mouvement social et de l’artisanat Libanais avec Grégoire Haddad. Elle est partie trop tôt à 43 ans suite aux bombardements d’Achrafieh par l’armée syrienne en 1989.
Mon père a été ministre de l’Energie dans le gouvernement Karamé et a mis au point un plan pour le secteur de l’électricité qui reste la référence à ce jour. Mon grand-oncle Antoine a été député de Beyrouth pour deux mandats entre 1960 et 1968.
Tout cet héritage de militantisme pour des causes sociales ou politiques, cela pèse ?
Au contraire, c’est un héritage dont je suis fier. S’il pèse, il le fait positivement parce qu’il impose un standard éthique des plus rigoureux. De toutes les manières la culture de famille n’est pas un conditionnement fatal. Il ne l’est que dans la mesure où on décide de l’accepter tel quel. Or j’ai développé depuis que je suis jeune une culture propre, qui consiste à filtrer et à développer mon libre arbitre. Les critères éthiques et la recherche du bien public font partie des héritages que je me devais de garder et même de développer. Pour rendre à César ce qui lui revient, cette capacité de s’affranchir des déterminismes sociaux et culturels me vient également de mon père qui a été précurseur à ce niveau.
De toute façon, mon propre parcours m’aurait amené à m’engager aussi. De mes 8 ans à mes 22 ans, comme beaucoup de Libanais, je n’ai vécu que la guerre. Toute mon enfance a été habitée par des questionnements : pourquoi est-on toujours obligé de se cacher, pourquoi est-on bombardé, pourquoi détruit-on ma maison… Le fait de subir tout ca m’a sans doute conditionné à vouloir devenir militant, puis carrément acteur de la vie politique, pour en quelque sorte essayer de peser sur le cours des choses, et ne pas les observer passivement, ni les subir.
A l’est, où nous vivions pendant la guerre, soit on était sympathisant des forces qui contrôlaient la région, soit il fallait se taire. On n’avait pas le droit de ne pas être d’accord avec ce qui se passait. Quand le général Aoun a pris la présidence du Conseil des ministres intérimaire, j’ai senti qu’une brèche s’ouvrait qui permettrait peut-être de retrouver la marche vers un pays démocratique et indépendant. Il s’adressait directement aux citoyens. Il communiquait tous les bons signaux. Le drapeau, l’Etat de droit, l’éthique, la souveraineté, le refus du sectarisme. Il introduisait aussi la nuance. C’est ce qui m’a beaucoup touché chez lui. Je suis entré au CPL dès 1989.
Vous étiez alors à Paris ?
Oui, je faisais mes études de Sciences Economiques. J’ai vécu à Paris de 85 à 93. En 89 j’y ai fondé « Loubnan », une association qui regroupait des gens de toutes confessions. D’ailleurs, notre slogan à l’époque, c’était « Ma religion, c’est le Liban ». 1989, c’est aussi la date de mon entrée au CPL. Deux ans plus tard, j’ai cofondé le Mouvement du citoyen libanais, imprégné d’idéaux purs de souveraineté et de citoyenneté. Un mouvement avant-gardiste dont faisait partie des personnalités de renom comme Georges Corm, Borhane Alaouie, Ghassan Mkhaiber, Karim Kobeissi et Ziad Baroud. On a édité un mensuel pendant cinq ans en France, puis pendant deux ans au Liban. En 1996, désespérés par la chape de plomb que faisaient peser sur le pays les forces d’occupation et le système Hariri, nous avons dissous le mouvement et avons décidé de nous consacrer à nos parcours et carrières respectives pour une fois établis revenir à la chose publique pour faire avancer de nouveau nos idéaux.
Quand avez-vous décidé de vous replonger dans la vie militante et politique ?
En 2004, quand j’ai commencé à percevoir un changement dans la politique internationale et dans les mouvements régionaux. Il y avait une chance pour que le Liban retrouve sa souveraineté et il ne fallait pas la rater. Toute l’énergie à cette époque était tournée en ce sens. Retrouver notre souveraineté, c’est ce qu’on a réalisé le 26 avril avec le retrait du dernier soldat syrien. Dés ce moment, de notre point de vue, il s’agissait de traiter les problèmes inter-libanais de participation équitable dans les institutions et de consolidation du pacte sociale.
A ce moment, malgré tous ces changements, personne ne pensait que les chrétiens pourraient retrouver un niveau de partenaire de plein droit sur la scène libanaise. Tout au plus certains espéraient qu’ils pourraient aspirer au rôle de pivot entre les deux blocs. C’est pourtant le cas aujourd’hui après l’accord de Doha. Grâce aux efforts inlassables du Général et à son sacrifice au niveau de la présidence, nous avons gagné une loi électorale permettant une meilleure représentation. Ce point départ plus équitable permet un jeu plus équilibré au sein de la démocratie consensuelle dans laquelle nous vivons.
Vous parlez du retour de la communauté chrétienne sur la scène politique, mais vous vous exprimez souvent contre le confessionnalisme…
Oui, car il empoisonne autant la politique que l’économie. C’est un cancer qui vide le Liban de sa substance et qui l’empêche de devenir un pays moderne et stable. Même un pays tout court. Cependant, devant chaque situation, un homme politique citoyen doit juger de la meilleure marche à suivre. Quelle est celle qui va minimiser les conséquences négatives et maximiser les impacts positifs ? Quelle est la "road map" qui a des chances d’aboutir dans un pays où on tourne rationnellement en rond même quand nos intentions sont bonnes, quand on ne marche pas carrément à reculons ?
Il est évident que la proportionnelle est plus favorable à l’édification de partis modernes et de l’intégration citoyenne. Mais chaque période dicte son approche. A notre sens aujourd’hui, étant donné la perte de confiance exacerbée et la crispation communautaire prononcée, il faut passer par une période où chaque communauté se sens bien représentée et confortée dans le fait qu’elle ne peut pas être écartée du pouvoir. Par la suite, il faudra passer par une nécessaire revue et consolidation du pacte national qui a prouvé qu’il était incapable de résister aux pressions extérieures ou de constituer un mécanisme d’absorption des crises. Une fois ses étapes traversées, nous pourrons amener les Libanais à migrer ensemble vers les mécanismes plus modernes et plus équitables indispensables pour construire un Etat de droit. Mais il est important selon nous de ne pas brûler les étapes pour ne pas diminuer les chances d’aboutir.
Comment comptez-vous instaurer cette confiance entre les communautés ?
En multipliant les discussions et les documents d’entente et les accords écrits entre les différents partis. Il faut favoriser la culture de l’écrit parce qu’elle diminue l’impact de la forme au profit du fond. Commencer par valider et inscrire les points communs entre bilatéraux et multi latéraux est déjà un grand pas en avant. Bien sûr, il existe des divergences et il est bon de les lister et d’en discuter. On doit s’habituer à affronter les problèmes parce que les soucis des uns au Liban, s’ils sont dénigrés, finissent toujours par rejaillir sur les autres.
Et puis, il faut que chaque communauté se sente à l’aise économiquement. Le fondamentalisme et l’extrémisme ont plus facilement prise sur les populations appauvries. Si j’étais un sunnite du nord du Liban, à qui l’état ne donne rien, je serais une cible de choix pour n’importe quelle idéologie extrémiste.
Que faut-il faire selon vous pour l’économie du pays ?
Suivre trois grands principes : le premier, c’est de commencer par s’entendre sur un modèle économique viable. Le Liban a vécu 15 ans avec la « machine Hariri », qui a fonctionné sur un business model précis, qui s’avère ne pas être un bon compromis pour les Libanais car il laisse les trois quarts d’entre eux sur le bord de la route. Selon ce modèle, le Liban doit s’appuyer sur une économie de services. Je n’ai rien contre les services, qui sont en effet un véritable atout pour le Liban, mais je pense qu’appuyer l’économie libanaise exclusivement sur les services est un mythe, et que cela ne fonctionne pas ! Il s’agit d’une idée simpliste et dangereuse, contre laquelle il faut lutter. Par exemple, Chypre est un pays hautement touristique, mais il a parallèlement développé son agriculture et son industrie, ce que le Liban n’a pas fait. Et puis, aujourd’hui, le Liban est assisté financièrement : si 3,5 milliards de dollars ne sont pas injectés par l’étranger chaque année, la dette ne peut pas rouler. L’économie libanaise doit impérativement devenir productive et compétitive.
Que proposez-vous pour sortir de ce modèle ?
Commencer par changer les priorités. Actuellement, la priorité, c’est le système monétaire. Dès que le pays a de l’argent, il le met dans la dette. Ca n’est plus possible ! On privilégie les rentiers par rapport à ceux qui produisent.
L’Etat doit reprendre sa place. En nous protégeant par exemple contre les pays qui subventionnent leurs produits. Le gouvernement doit planifier, non pas au sens soviétique du terme, mais au sens « macro économique ». Je ne crois pas qu’il s’agisse pour le secteur public de désigner au niveau micro quels métiers sont destinés à réussir. Il s’agit de mettre en place des plans directeurs par secteur, qui prennent en compte les objectifs de compétitivité et d’économie de ressources. Deux documents existent déjà dans l’administration qui peuvent constituer une bonne base : le « Developement Program and Public Investment Planning over 10-15 years » de 2006 du CDR présenté sous la direction de Fadel Chalak et le Schéma d’Aménagement du territoire Libanais réalisé par l’IAURIF et le CDR. Malheureusement ils ont été enterrés dans les tiroirs de l’administration parce qu’ils ne sont pas en harmonie avec le modèle dominant, celui de l’économie de la rente et de la priorisation de la dette.
Vous parliez de trois principes ?... quels sont les deux autres ?
Le second est de prendre en considération les régions défavorisées qui ne pourront pas êtres suffisamment servies par le modèle économique adopté. Les laisser à l’écart de la croissance et de l’emploi ne peut aboutir qu’à des manifestations du type Fath El Islam et autres mouvements salafistes qui foisonnent aujourd’hui au Nord du Liban. Le troisième est de réhabiliter l’Etat dans son rôle. Le pacte socio-économique implique de prendre en compte tous les Libanais, de toutes les régions. C’est à la puissance étatique de procéder à une relative redistribution des richesses au profit des laissés pour compte.
Concernant la réhabilitation de l’Etat, il y a urgence. Aujourd’hui, personne parmi les Libanais ne veut l’Etat. C’est compréhensible car ils n’en ont rien reçu. Mais là encore je pointe la période Hariri, pendant laquelle on a assisté à une vaste décrédibilisation de l’Etat. Il aurait fallu selon lui tout privatiser. Par exemple, EDL. Une décision gouvernementale y a interdit toute embauche. Aujourd’hui, la moyenne d’âge des 2500 employés d’EDL est de 60 ans. Une étude réalisée par EDF il y a quelques années avait estimé le nombre d’employés optimal pour un bon fonctionnement d’EDL à 4500. EDL fonctionnant donc forcément mal, tout le monde veut la privatiser ! Autre exemple : MEA. Elle fonctionne très bien et pourtant elle appartient toujours à l’Etat ce qui prouve que les entreprises publiques peuvent réussir si on leur assure les conditions du succès. Je ne dis pas qu’il ne faut jamais privatiser, mais il faut résister à l’idée que l’Etat doit régresser à sa forme minimum et à l’illusion qu’on peut s’en passer. L’Etat assume des fonctions incontournables et vitales pour une société comme la redistribution et l’arbitrage entre les intérêts privés. Ceux qui flirtent avec la notion de l’Etat minimum ne se rendent peut-être pas compte qu’ils affaiblissent l’entité libanaise et précipitent peut-être sa fin.
Peut-être est-ce le laminage systématique de la classe moyenne qui a aboutit à l’érosion de la notion d’Etat au Liban. Dans tous les pays c’est elle qui est porteuse du projet étatique et national. Il faut à tout prix la recréer.
Envisagez-vous de vous présenter aux élections législatives de 2009 pour la circonscription de Beyrouth 1 ?
Maintenant qu’Achrafieh peut choisir ses représentants sans se les faire dicter par des courants politiques étrangers dans cette région, c’est une possibilité que j’envisage sérieusement.
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