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  Interview
Roger Eddé: « Il faut construire un équilibre des forces entre le Liban et la Syrie »
Le 14 août 2008, Par Virginie Vilar
 
Marquant la reprise des relations entre le Liban et la Syrie, au point mort depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005, la visite à Damas du président libanais Michel Sleimane à son homologue syrien Bachar El Assad a suscité des réactions mitigées au Liban. Les deux chefs d’Etat ont décidé, à l’issue de leurs discussions, de nouer des relations diplomatiques pour la première fois depuis l’indépendance des deux pays, proclamée il y a soixante ans à la fin du mandat français. Roger Eddé, partagé entre espoir de réconciliation et méfiance à l’égard de la Syrie, nous livre sa vision d’un éventuel rapprochement syro-libanais. Cet avocat international a fondé en 2006 Assalam, un parti libéral « à l'occidentale », dont la priorité est la « déconfessionnalisation » de l'État.
 


iloubnan.info: Que pensez-vous de la reprise des relations entre Le Liban et la Syrie?
Roger Eddé: La démarche est positive car la grande crise que connaît le Liban depuis des années découle en partie de ses relations conflictuelles avec la Syrie. En plus, ce rapprochement syro-libanais a trouvé un contexte favorable pour se réaliser : le président Michel Sleimane est un personnage politique capable de lancer une réconciliation avec la Syrie, contrairement à son prédécesseur Emile Lahoud, qui avait perdu toute crédibilité sur la scène internationale et au Liban à cause de la paralysie de l’enquête sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri.
Mais il ne faut pas s’enthousiasmer trop vite car les ouvertures des ambassades respectives ne sont pas suffisantes. Pour envisager une véritable réconciliation, il faut que d’autres points soient réglés. Je pense évidemment au statut des détenus libanais en Syrie et à la délimitation des frontières entre les deux pays. Ces problématiques sont beaucoup plus importantes qu’une reprise des relations diplomatiques. Si la Syrie admet que les «Fermes de Chebaa», appartiennent au Liban, ce sera une étape importante pour la reconnaissance de la souveraineté du pays du Cèdre. Mais sur cette question comme sur celle du statut des détenus libanais, tout dépendra de la sincérité de Damas.

Vous semblez sceptique sur les bonnes intentions affichées par la Syrie. Pourquoi ?
L’histoire nous a montré qu’il fallait rester sur nos gardes avec la Syrie car elle pourrait à nouveau tenter une manœuvre stratégique. Cependant, cette fois, c’est différent car elle est sous pression internationale ; c’est peut être la meilleure opportunité pour un rapprochement en bonne et due forme.
Mais la vraie question à se poser c’est pourquoi la Syrie tient tant à se rapprocher de la communauté internationale ? Depuis des mois, Bachar El Assad s’adoucit face à l’occident et se met à négocier avec Israël. La Syrie veut jouer un rôle dans la région et ne plus être sous la tutelle iranienne. Pour l’instant elle joue sur les deux tableaux en maintenant des relations cordiales avec l’Iran tout en se rapprochant petit à petit de l’occident.
Je suis persuadé que Damas est en train de se préparer au scénario d’une guerre contre l’Iran. Si ce scénario se réalise, la Syrie se dit qu’elle aura amorcé son retour sur la scène internationale.

Le rapprochement de la Syrie avec la communauté internationale passe notamment par l’instauration de bonnes relations avec le Liban. Quels sont, selon vous, les chantiers à mettre en œuvre pour envisager une entente durable entre Damas et Beyrouth ?

Il faut d’abord revoir tous les traités que la Syrie et le Liban ont signés, sur l’eau, les échanges économiques, les collaborations sécuritaires… Ces textes n’ont plus de raisons d’être si Damas reconnaît la souveraineté libanaise car jusqu’ici les traités ont été conçus de telle manière que la Syrie avait la mainmise sur le Liban. Il faut éplucher ces textes et détecter toutes les failles qui pourraient permettre à la Syrie de réaffirmer un jour son pouvoir autoritaire sur notre pays. Aujourd’hui, il faut construire un équilibre des forces entre le Liban et la Syrie.
Il faudrait d’ailleurs supprimer le conseil syro-libanais parce qu’à la base cette instance a été créée en 1991 pour remplacer le réseau d’ambassades. Si demain les relations diplomatiques sont relancées, il n’a plus de raison d’être.

La Syrie peut-elle aider le Liban sur le plan sécuritaire ?
Absolument, je pense que c’est même une nécessité. Elle doit apporter son soutien à l’armée libanaise pour aider notre pays à lutter contre l’islamisme à la fois sunnite et chiite qui en train de prendre de l’ampleur. Et la Syrie a d’ailleurs tout intérêt à aider le Liban car elle est dans la ligne de mire de beaucoup pays du monde arabe comme l’Arabie Saoudite qui n’a toujours pas digéré son rapprochement avec l’Iran ni le fait que Damas soit pointée du doigt dans l’assassinat de Rafic Hariri. Certains mouvements sunnites radicaux ont la Syrie dans leur viseur.
En plus de ces mauvais sentiments du coté sunnite, Damas agace de plus en plus Téhéran en s’en détachant. L’Iran n’accepte pas que la Syrie soit autre chose qu’un vassal. Pour moi, il ne fait aucun doute que l’Iran est derrière l’attentat de Tripoli (du 13 août). A l’occasion de la visite de Michel Sleimane en Syrie, la république islamique a voulu adresser un message clair à Bachar el Assad, pour lui faire comprendre que ce n’est pas à lui de décider de mettre de l’ordre au Liban. Nous nous attendons à d’autres incidents de ce genre dans un futur proche. La Syrie et le Liban doivent donc mutualiser leurs efforts si elles veulent enrayer ce terrorisme.

Pensez-vous que la reprise des relations entre le Liban et la Syrie permettra d’avancer sur la question des armes du Hezbollah ?

Non, car le Hezbollah n’est pas une affaire qui se règlera entre la Syrie et le Liban. C’est l’Iran qui décide pour ce qui concerne ce mouvement, qui est devenu en quelque sorte son armée au Liban. L’arsenal du Hezbollah sera peut être abordé dans des négociations plus large sur le nucléaire iranien par exemple.
Mais le Hezbollah n’abandonnera jamais ses armes, sauf peut-être si le régime iranien chutait après une attaque américaine par exemple. Une attaque qui me semble de plus en plus plausible.
 
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