iloubnan.info: Pensez vous que « le dialogue national » puisse véritablement résoudre la crise actuelle ?
Carlos Eddé : Je n’ai jamais cru à
ce dialogue bien que je sois, dans l’absolu, un fervent défenseur des négociations entre deux parties pour parvenir à une solution. J’ai pris position avant le premier tour de table en affirmant que « ce dialogue national » ne réussirait pas. Il en été de même après la guerre. J’ai finalement également fait montre de scepticisme quant aux chances de succès des réunions entre le président de la Chambre et le député Saad Hariri. Le motif est qu’il n’y a pas de dénominateur commun entre le 8 mars et le 14 mars. Le 14 mars a en effet un agenda libanais, c’est-à-dire la recherche de la souveraineté nationale, laquelle passe obligatoirement par le démantèlement de l’Etat du Hezbollah, son désarmement et la récupération, au nom du peuple libanais représenté par son parlement et son ministère, de la décision nationale et notamment de celle de faire la guerre. De plus, le 14 mars tient à être en harmonie avec la communauté internationale, ce qui implique le respect des accords passés avec les Nations Unies et la création d’une stabilité qui encouragerait le développement économique, les investissements, l’emploi et la réduction de la dette.
Au contraire, le 8 mars, avec en tête de file le Hezbollah, est complètement dépendant de l’Iran et inféodé à la Syrie. Cette opposition est prête à déclencher une guerre destructrice, à saper l’économie, à enfreindre la loi par la fermeture illégale des routes… Elle est prête à créer un climat interconfessionnel hostile par des déclarations irresponsables et par la menace de recourir à la force- comprendre, les armes du Hezbollah et des milices prosyriennes. Ces attitudes ne peuvent pas provenir de dirigeants libanais, même dans l’opposition, car les seuls à profiter de cet état de choses sont les responsables des assassinats pour lesquels l’arrêt du tribunal international est une question de vie ou de mort. Car c’est là où réside le vrai problème. Si l’opposition, ou certains de ses membres, n’avaient rien à se reprocher, le tribunal serait passé comme une lettre à la poste.
L’opposition demande, entre autres, la modification de la composition du tribunal à caractère international ; les craintes quant à l’impartialité du tribunal sont-elles justifiées ?
Carlos Eddé : La communauté internationale, représentée par les Nations Unies, contrôlera l’impartialité du tribunal afin que cette procédure puisse non seulement régler le problème du Liban mais également tous les problèmes de par le monde qui pourraient l’être par cette institution. Dans tout tribunal, l’accusé est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Or les Syriens, de par leur expérience dans leur propre pays des tribunaux, dans lesquels est prédéterminée la culpabilité de l’accusé avant même son procès (si procès il y a), pensent, par cette déformation, que c’en sera de même avec le tribunal à caractère international. Or ce n’est pas le cas.
Quel bilan dresser des vsistes de Michel et de Sultanov et des contacts entre le Secrétaire Général des Nations Unies et le président syrien ?
Carlos Eddé : Tous ces contacts ont démontré aux responsables des Nations Unies et au vice-ministre des Effaires Etrangères russe qui est de bonne foi et qui est de mauvaise foi – c’est d’ailleurs le terme utilisé par certains responsables étrangers dans des conversations particulières. Déjà le Sommet arabe avait déchargé la majorité de toute obligation de dialogue et avait pavé la voie pour aller aux Nations Unies et pour que soient prises des mesures concrètes sans qu’un retard soit encore accusé dans la conformations aux résolutions adoptées par le Conseil de Sécurité concernant le procès à caractère international. Les différentes rencontres avec les responsables de l’opposition n’ont de surcroît abouti à aucun des changements souhaités quant au tribunal international. Les différents émissaires se sont rendus en Syrie, à la source, pour connaître les restrictions du donneur d’ordres. Comme attendu, ils n’ont obtenu pour seule réponse que l’expression du souhait de la Syrie de voir une solution commune de tous les Libanais. C’est là une situation que les Américains qualifient de « catch twenty-two » ou de cercle vicieux parfait. Le fait est que la seule solution acceptable pour les Syriens et pour l’opposition est la non création du tribunal. La nervosité des porte-parole libanais des Syriens montre à quel point leur situation est fragile. Ne pouvant officiellement refuser le tribunal, ils tentent de gagner du temps en demandant des clauses impossibles, espérant par là que les changements de présidence en France et aux Etats-Unis rendront le climat politique moins hostile au régime syrien et finiront par faire tomber dans l’oubli la question du tribunal.
A ce sujet, quel serait l’impact des élections présidentielles en France sur la politique étrangere francaise au Liban et dans la région ? Des deux candidats au second tour, quel serait, selon vous, le plus favorable pour le Liban ?
Carlos Eddé : La relation entre le Liban et la France dépasse le cadre des personnalités compte tenu des liens séculaires entre les deux pays. Je n’ai aucun doute que la relation ne changera pas et qu’il existe une véritable stabilité de la politique étrangère française vis-à-vis du Liban. Naturellement, il sera difficile de trouver un président français qui se donnera autant pour le Liban que s’est donné le président Chirac. Mais je suis sûr qu’aucun des deux candidats ne s’écartera de cette politique qui a été tracée jusque-là.
Ne craignez-vous pas qu’un recours au Chapitre VII n’aggrave les divisions et ne provoque un surcroît de tensions ?
Carlos Eddé : L’opposition, par son comportement et son rejet de solutions équitables, a forcé la majorité à recourir au Conseil de sécurité des Nations Unies. Ce dernier décidera des mesures opportunes à prendre et si la seule option qui reste est le recours au Chapitre VII, alors les forces prosyriennes en seraient responsables.
Vous dites que si l’opposition, ou certains de ses membres, n’avaient rien à se reprocher, le tribunal serait passé comme une lettre à la poste. Vous parlez d’une responsabilité directe ou indirecte ?
Carlos Eddé : Etant un fervent défenseur du droit et de l’indépendance des tribunaux, je ne peux pas m’aventurer dans des accusations sans preuves. Par contre, tous les faisceaux de preuve pointent dans une seule direction, tel qu’il apparaît dans le dernier rapport du procureur Brammertz et dans les précédents rapports du procureur Mehlis. Il existe plusieurs genres de responsabilité : celle de ceux qui ont donné l’ordre, celle de ceux qui ont exécuté les assassinats, celle de ceux qui ont facilité d’une façon ou d’une autre les attentats et celle de ceux qui, connaissant la vérité, se sont tus ou ont aidé à brouiller les pistes. Indiscutablement, il y a des Libanais et des non Libanais impliqués dans toutes ces responsabilités. L’importance du tribunal consiste à mettre à jour ce qui a été découvert jusqu’à maintenant, à prendre les mesures nécessaires et surtout à mettre chaque Libanais devant ses responsabilités car, le moment venu, un choix devra être fait par chacun d’entre nous : prendre la défense des assassins ou celle de l’Etat de droit.
Qu’en est-il de la question de la présidence ?
Carlos Eddé : Nous aurions souhaité qu’il y ait un retour à la légalité et à la normalité avec des élections présidentielles juste après les élections législatives. Malheureusement, le président Lahoud a vu son mandat prorogé par une mesure arbitraire et sous imposition syrienne alors qu’il ne jouit plus d’aucune popularité. Le retournement du général Aoun qui s’est dévoilé au moment de son retour au Liban a empêché que la révolution du Cèdre puisse aboutir à un vrai changement. Nous sommes maintenant face à une échéance présidentielle et je suis confiant que, le moment venu, les élections se feront conformément à la Constitution, et que ce parlement élira le prochain chef de l’Etat. Il y aura naturellement beaucoup de tensions et de menaces, peut-être même une nouvelle tentative de coup d’Etat, par la force cette fois, mais les Libanais sont suffisamment responsables pour ne pas vouloir se lancer dans une aventure pareille. De plus, la communauté internationale, qui sert de pare-choc, veillera, comme elle l’a fait dans plusieurs pays, à ce que le processus électoral soit conforme à la loi. Il faut remarquer que la Constitution requiert un quorum de 2/3 pour le premier tour des élections mais qu’elle prévoit pour le second tour la majorité absolue (soit 50+1). De nombreuses études ont déjà été effectuées par d’éminents constitutionalistes étrangers, lesquels ont mis en évidence que dans un Etat et une société comme les nôtres les 2/3 immobilisent en permanence la prise de décision.
Quelle serait, selon vous, la meilleure loi électorale ?
Carlos Eddé : L’opposition cherche à renverser l’ordre des priorités et les élections législatives, dans le meilleur des cas, avec un changement de la loi électorale, pourront se faire après l’élection du président de la République. Personnellement, je suis contre les élections anticipées, même après l’élection du président de la République, et cela malgré le fait qu’ayant perdu en 2005, j’ai tout intérêt à ce que des élections aient lieu, d’autant plus que je jouis aujourd’hui d’une popularité ascendante. Le Libanais doit apprendre à se conformer à la loi, quelle qu’elle soit. S’il veut, il doit d’abord changer la loi ou changer de position. De plus, pour qu’un régime démocratique fonctionne, il ne doit pas y avoir seulement des institutions équitables ; il doit y avoir également des institutions stables. L’opposition, trop influencée par le régime baassiste syrien, pense que la volonté du dirigeant prime les institutions qui ne font qu’entériner cette volonté. Alors, on proroge un mandat présidentiel quand on le juge opportun, on veut réduire un mandat de la Chambre quand cela arrange… Bref, on veut continuer à gouverner le Liban à la façon totalitaire de la famille Assad et compagnie alors que nous avons déjà goûté à cette cuisine durant le mandat syrien. Cela dit, je suis pour la circonscription uninominale. Il y a de cela deux ans et demi, nous avons présenté un projet de loi complet (le seul projet complet) défendant ce mode de scrutin qui simplifie le choix à l’électeur, permet une meilleure transparence au moment des élections, garantit la reddition des comptes au cours du mandat de l’élu et évite, comme c’est le cas dans les systèmes de liste, que de grands financiers monopolisent le parlement. C’est la seule façon par laquelle des personnes qui ont un futur politique prometteur peuvent se faire élire directement par le peuple. Ce système est utilisé par les deux tiers des pays, dont ceux qui ont la plus ancienne tradition démocratique, tels les Etats-Unis, la France le Royaume-Uni… De plus, nos sondages indiquent que c’est le système électoral que les Libanais, dans leur grande majorité, et à leur tête le patriarche maronite, préféreraient voir adopté.
Qu’en est-il aujourd’hui de votre proposition de modifier la loi sur le secret bancaire pour lutter contre la corruption ?
Carlos Eddé : La lutte contre la corruption est partout difficile. La corruption existe sous plusieurs formes, dans tous les pays du monde, même les plus transparents. Cependant, grâce au développement de l’informatique, il devient de plus en plus difficile de dissimuler l’argent. Au Liban, la difficulté de faire la guerre à la corruption est due à plusieurs facteurs. Jusqu’ à présent, le régime syrien, qui était derrière toutes les nominations dans l’Etat libanais et qui intimidait nos tribunaux, n’avait aucun intérêt à ce que la corruption soit combattue. De temps en temps des voix s’élevaient contre telle ou telle personne mais elles étaient immédiatement combattues par des contre-accusations. Par conséquent, tout tombait dans un oubli provisoire pour reprendre à nouveau sans aucune solution. J’estime que pour combattre la corruption il faut que les éléments suivants soient réunis :
- une nette volonté de la part du peuple libanais pour obtenir de vrais résultats. Ceci ne peut se faire qu’en élisant des députés qui soient intègres et déterminés à parvenir à des résultats ;
- une certaine stabilité dans le pays afin que cette procédure puisse aboutir ;
- un judiciaire indépendant. Pour le moment, c’est le seul élément encourageant au regard des efforts faits par les magistrats, lesquels semblent être déterminés à récupérer leur indépendance. Malheureusement, ceci a été pour le moment bloqué par le président de la République qui refuse de ratifier une décision prise à l’unanimité par le Conseil Supérieur de la Magistrature et par le ministre de la Justice ;
- le secret bancaire libanais, dont Raymond Eddé a été l’artisan et le promoteur, et qui a fait la gloire des banques libanaises, est une arme à double tranchant en ce qu’il permet aussi que des transactions financières liées à la corruption soient couvertes. Je propose donc qu’il y ait un amendement à la loi sur le secret bancaire qui autoriserait la levée d’office du secret bancaire pour ce qui est des députés, ministres et fonctionnaires publics. Cette mesure n’aura pas d’impact négatif sur notre système bancaire, bien au contraire ; elle lui donnera une nouvelle respectabilité et ouvrira la porte à de nouveaux capitaux.
Pour finir, quel bilan dresser aujourd’hui au regard du projet du Bloc National ? Quels sont les acquis ?
Carlos Eddé : Nous sommes passés par plusieurs petites crises internes dues à ma méconnaissance des us et coutumes du Liban et des Libanais, de ma méconnaissance des personnes au parti et de la scène politique libanaise, et surtout dues au fait que j’arrivais sans préparation dans une période de bouleversements des données libanaises et de la politique régionale et internationale. En effet, 14 jours après mon élection, les Israéliens se sont retirés après 22 ans d’occupation ; un mois après mon entrée en politique, le président syrien change ; 3 mois après le décès de Raymond Eddé, les négociations israélo-palestiniennes s’arrêtent et l’Intifada reprend de plus belle, et, un peu plus d’un an après, le 11 septembre est venu marquer le début d’une ère politique nouvelle. Devant tous ces changements dans ma vie, dans mon activité et dans le monde, je crois que, tout compte fait, je m’en suis bien sorti. A l’intérieur du parti, j’étais confronté à une mentalité selon laquelle l’objectif premier du parti était de réunir des « familles » et de continuer une campagne d’hostilité envers les adversaires passés, alors que pour ma part je suis convaincu que la politique se fait tournée vers l’avenir, avec des objectifs clairs et nets, que la conformité à ces objectifs et à l’éthique personnelle et politique est plus importante que des résultats électoraux. J’ai réussi à remettre en évidence une politique de principes et d’objectifs et à briser les zizanies passées et les petites querelles vindicatives.