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Politique

L'après-Daech est mal parti au Moyen-Orient

PARIS | Le 23 octobre 2017 à 14h14
Par Pierre Haski

Après Mossoul, Raqqa : l'Etat islamique a perdu en quelques semaines ses deux places fortes en Irak et en Syrie. Pour autant, le paysage du Moyen-Orient n'en est pas moins sombre et inquiétant : l'après-Daech est mal parti, que ce soit en Irak ou en Syrie, et plus largement dans l'ensemble de la région. Les conflits, les victimes, les cohortes de réfugiés, le sectarisme et l'autoritarisme ne sont pas près de disparaître.

Ce qui vient de se passer à Kirkouk, la grande ville et région riche en pétrole, contestée entre Kurdes et gouvernement central irakien, est, de ce point de vue, très révélateur.

En 2014, l'armée irakienne s'était effondrée quasiment sans combattre à Mossoul, dans le nord de l'Irak, face à l'offensive du tout nouvel autoproclamé Etat islamique. Elle laissait sur place une bonne partie de l'équipement militaire flambant neuf fourni par les Etats-Unis, et des centaines de millions de dollars dans les coffres de la banque centrale…

La perte de Kirkouk

Dans la foulée de cette débâcle, ce sont les peshmergas, ces redoutables combattants kurdes, qui ont assuré une ligne arrière pour accueillir les réfugiés, et garanti un temps l'épine dorsale d'un Etat au bord de l'effondrement. Ils en ont profité pour faire main basse sur Kirkouk, une métropole de plus d'1 million d'habitants, en majorité kurdes, mais qui n'appartenait pas jusque-là à la région autonome du Kurdistan irakien. 

En prenant cette ville à la faveur de cette crise majeure, les Kurdes réalisaient à la fois un vieux rêve territorial – Kirkouk est surnommée la "Jérusalem kurde"… –, et s'assuraient l'accès à d'importantes ressources pétrolières, permettant à la région autonome de se financer et de prendre de l'assurance.

Ce faisant, le gouvernement de la région kurde savait qu'il posait les jalons de futurs conflits avec le gouvernement central, une fois la menace principale de l'EI repoussée. C'est ce qui se passe aujourd'hui, à peine deux mois après la reprise de Mossoul par les forces coalisées anti-djihadistes. 

Tout comme Mossoul était tombée comme un fruit mûr aux mains des djihadistes en 2014, c'est cette fois Kirkouk qui a été reprise lundi, quasiment sans combattre. En quelques heures, l'armée fédérale et les milices chiites qui l'accompagnaient ont fait flotter le drapeau irakien sur la ville, sous les applaudissements de ses habitants non kurdes, turkmènes et arabes, reprenant au passage le contrôle des champs pétrolifères aux mains des Kurdes depuis trois ans.

PDK contre UKP

Que s'est-il passé ? Les Kurdes ont subi à Kirkouk une défaite inattendue, lourde de conséquences pour eux dans un environnement hostile. Ils le doivent à la fois à une erreur de jugement sur les rapports de force, mais aussi, et peut-être surtout, à leurs propres divisions historiques entre deux grandes familles, les Barzani, au pouvoir à Erbil, et les Talabani, dont le doyen, Jalal, qui fut président fédéral d'Irak, vient de mourir.

Le gouvernement d'Erbil, la capitale de la région autonome kurde, dirigé par le légendaire et dynastique Massoud Barzani, a pensé en effet que les conditions étaient remplies pour réaliser le rêve ancestral des Kurdes : devenir indépendants, comme le traité de Sèvres le leur avait promis en 1920, sans jamais le concrétiser. Au passage, il pouvait légitimer son pouvoir qui n'a plus vraiment de base légale.

Barzani a organisé il y a seulement trois semaines un référendum sur l'indépendance dont la réponse était déjà connue d'avance : oui ! Les Kurdes, peuple morcelé entre quatre Etats (Irak, Syrie, Turquie, Iran), figurent parmi les victimes du XXe siècle, n'ont jamais pu exercer durablement leur droit à l'autodétermination et la réponse ne faisait aucun doute.

Pour autant, le moment n'était sans doute pas le bon, il n'est jamais le bon… Le référendum lui-même s'est heurté à l'hostilité de tous : le gouvernement de Bagdad, les voisins influents comme la Turquie et l'Iran qui ne veulent pas d'un Etat kurde à leurs portes, les Occidentaux qui, malgré leur sympathie pour la cause kurde et leur admiration pour ses combattants, ne veulent pas déstabiliser l'Irak, et même la Chine qui redoute que ça donne des idées aux Tibétains ou aux Ouïgours… Même Emmanuel Macron, président d'une France traditionnellement "kurdophile", a tenté de décourager Erbil.

Massoud Barzani n'a pas voulu écouter les conseils de ceux qui lui disaient d'attendre, estimant que les Kurdes attendent depuis trop longtemps. Il paye aujourd'hui chèrement son refus de lire le rapport de force, tant international qu'inter-kurde, avec la défection de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) dirigée par Bafel Talabani, le fils de l'ancien président décédé. C'est l'UPK, en effet, qui a ouvert les portes de Kirkouk aux forces de Bagdad…

Non seulement le rêve d'indépendance kurde semble s'éloigner, ou, s'il se réalise, ce sera dans un contexte de crise politique, économique, régionale, mais en plus le Kurdistan est menacé d'une reprise de la "guerre civile" PDK-UKP qui avait éclaté dans les années 1990.

Instabilité en vue

La gestion calamiteuse de cette crise par tous les acteurs constitue un mauvais signe pour l'après-Daech qui, de toute évidence, ne verra pas l'Irak, pas plus que la Syrie dans le contexte actuel, sortir de ces années noires avec un véritable espoir de stabilité et de solution politique durable.

En Irak, le rôle des milices chiites dans les combats de Mossoul ou dans la reprise de Kirkouk, tout comme l'influence grandissante de l'Iran, ne sont pas de nature à rassurer les minorités, et en particulier les sunnites dont la marginalisation avait permis l'essor de l'Etat islamique sur les ruines du régime de Saddam Hussein.

En Syrie, le rétablissement du rapport de force en faveur de Bachar al-Assad, le responsable de la descente aux enfers de ce pays martyr, n'augure rien de bon dans la mesure où les plaies ouvertes depuis le début du soulèvement démocratique de 2011 ne sont pas près de se refermer, et le communautarisme armé ne disparaîtra pas du jour au lendemain.

C'est d'autant plus inquiétant que les Etats-Unis de l'administration Trump ont du mal à produire une politique cohérente dans cette région, comme l'illustre le fait que tous les protagonistes de la crise de Kirkouk disposaient d'armes américaines ; que la Russie de Poutine, efficace pour la guerre, n'est guère porteuse de solution de paix autre que le retour des "hommes forts" ; que l'influence iranienne génère l'hostilité "pavlovienne" d'un "camp sunnite" sur la défensive.

Il était relativement simple – et encore, pas toujours – de s'entendre contre Daech ; c'est plus complexe dans le monde d'après…

L'"hiver" moyen-oriental risque donc d'être encore long dès lors qu'aucun des acteurs de cette zone de conflits, local ou international, n'est en mesure de formuler ou d'imposer une solution. De quoi sérieusement assombrir un horizon qui semblait pourtant prometteur après la reprise de Mossoul, puis de Raqqa, des mains du groupe responsable de tant d'atrocités au Moyen-Orient et au-delà, jusqu'au cœur de l'Europe.

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#Daech
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1 Commentaires
houari
25 octobre 2017 à 01h41
En juillet 2011, Eric Chevalier, Ambassadeur de France à Damas déclare que le régime de Damas ne tomberait pas.
Le gouvernement français le fait taire. Tant de mort et de souffrance POUR RIEN.
http://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/video-un-oeil-sur-la-planete-syrie-quand-l-ambassadeur-de-france-a-damas-disait-que-le-regime-n-allait-pas-tomber_1297299.html
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