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Politique

Barah Mikaïl: "Je ne pense pas que le Hezbollah ait perdu ni de ses capacités ni même de sa popularité" avec la crise syrienne

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 06 janvier 2017 à 19h33

Après le cessez-le-feu déclaré sur toute la Syrie la semaine dernière, et le rapprochement entre Moscou et Ankara, nous avons posé quatre questions à Barah Mikaïl, Directeur de Stractegia Consulting, professeur associé à l’université Saint Louis - Campus de Madrid. Il nous livre son point de vue sur la situation.

iloubnan.info: Qu’est-ce qui réunit à ce point Poutine et Erdogan pour qu’ils parviennent à cette solution de sortie ? Sont-ils les maîtres incontestés de la région ?
Barah Mikaïl: Il y a un enchevêtrement de considérations qui semble expliquer la lune de miel russo-turque, mais je pense que les choses sont parties de la Turquie. Erdogan observe la timidité de l’approche américaine vis-à-vis de la donne syrienne, et il voit que la politique de l’Administration Obama, en Syrie notamment, a peu de réalisations à porter à son crédit ; en parallèle, le coup d’état manqué contre Erdogan et le refus à ce jour d’Obama de prendre au sérieux les demandes turques d’extradition de Fethullah Gülen ont ajouté à ce climat qui était d’ores et déjà emprunt de quelques tensions précédemment. Le choix de rapprochement de la Turquie avec la Russie est ainsi, dans une certaine mesure, le pendant de la relation bancale turco-américaine. Mais sur le fond, Ankara et Moscou partagent certains objectifs primordiaux en commun, dont celui de limiter voire de stopper les conditions d’affirmation d’une entité kurde en Syrie. C’est je crois ce qui explique comment la Turquie a pu agir militairement de manière contradictoire dans les opérations qui ont précédé la récupération d’Alep par l’armée syrienne, privilégiant une stratégie souhaitée – voire dictée – par Moscou.

Je ne pense pas pour autant que l’on puisse dire que la Russie et la Turquie sont les maîtres de la région. Les chances pour la Turquie de pouvoir s’imposer dans le monde arabe sont très faibles ; il y a un franc phénomène de rejet par les Arabes de la Turquie en général et d’Erdogan en particulier. La Russie, pour sa part, profite du relatif reflux américain en Syrie, ainsi que de la timidité de la stratégie Obama en comparaison avec les administrations précédentes. Mais cela ne veut pas dire qu’une ère propice à la Russie se soit ouverte dans la région ; les Etats-Unis ont encore leur mot à dire sur beaucoup de questions, et ils restent privilégiés par la majorité des gouvernements et gouvernants du monde arabe.

Est-ce que l’Iran est hors-jeu ?

L’Iran a acquis des gains stratégiques et une capacité d’influence considérables depuis la chute des Talibans en Afghanistan et celle de Saddam Hussein en Irak. Mais l’Iran demeure, à l’image de la Turquie, un corps perçu comme étranger par la majorité des habitants du monde arabe, et beaucoup de gouvernements de la région s’en méfient. C’est pourquoi je pense que, autant l’Iran n’est pas hors-jeu, autant elle ne fait pas la pluie et le beau temps. Ses capacités d’influence resteront considérables sur le court terme, en Irak, en Syrie et au Liban dans une certaine mesure ; mais il y a à mon sens peu de chances que l’Iran puisse compter au rang des poids lourds au Moyen-Orient, du moins sur le court terme d’entend.

Est-ce qu’on sait si le régime syrien a dû faire des concessions? Si oui, lesquelles? Est-il hors-jeu?

Premièrement, je ne pense pas que Bachar al-Assad et l’appareil d’Etat syrien soient hors.jeu, bien au contraire ; cependant que la récupération d’Alep abonde considérablement en leur sens, ils n’ont cessé d’être perçus comme légitimes par leurs soutiens actuels (Russie et Iran notamment mais pas seulement).

Je n’ai aucune idée de concessions éventuelles qu’Assad aurait faites, ni à qui il les aurait faites. Ce que je constate, c’est que d’aucuns tentent d’asseoir un pan nouveau dans les relations entre l’appareil d’Etat syrien et ses opposants, mais que l’on ne sait où celles-ci pourraient nous mener. Dans l’intervalle, on a trop eu tendance depuis le début à vouloir analyser Assad en lui supposant des aspirations politiciennes – se maintenir au pouvoir à tout prix – plutôt que stratégiques ou idéologiques – empêcher la mainmise sur le pays de forces et puissances auxquelles l’appareil d’Etat syrien s’oppose. Evidemment, Assad doit surtout ses victoires militaires récentes à la Russie, à l’Iran, au Hezbollah libanais et aux « forces de mobilisation populaire » irakiennes, toutes soutien inestimable pour l’action de l’armée syrienne. Mais comme tous ces acteurs partagent des objectifs en commun avec l’appareil d’Etat syrien – sur la question kurde, sur les orientations politiques futures du pays, sur l’Etat islamique, sur al-Qaida et consorts -, je crois que toute interrogation sur la nature du « deal » qui aurait été négocié entre Assad et Poutine est secondaire. Et si tant est qu’il y ait eu deal, je doute qu’il ait pu inclure un renoncement forcé de Assad au pouvoir, sur le court terme à tout le moins.

Qu’en est-il du Hezbollah ? Et quelles sont ses options aujourd’hui, au Liban notamment ?

Le Hezbollah a beaucoup perdu en Syrie, en termes de combattants notamment, et cela ne fait que confirmer l’aspect existentiel que ce parti-mouvement voit dans le maintien de l’intégrité territoriale et de l’appareil d’Etat actuel en Syrie. Mais contrairement à une idée que l’on voit répandue dans certains milieux, je ne pense pas que, dans les orientations globales, le Hezbollah ait perdu ni de ses capacités ni même de sa popularité en général. Le Hezbollah a même pu bénéficier, à de minces exceptions près, d’une forme d’attentisme israélien depuis 2011, les frappes israéliennes en Syrie ayant privilégié elles-mêmes les modalités d’approvisionnement militaire du Hezbollah à travers l’usage du territoire syrien, mais pas les structures vitales du Hezbollah au Liban. Je crois ainsi que le Hezbollah restera fidèle à lui-même, défendant le pendant de sa stratégie et les raisons de son investissement en Syrie, mais poursuivant aussi son agenda au Liban. Et il ne pourra que trouver dans l’affirmation d’une personnalité telle que Michel Aoun un soutien considérable. Le Hezbollah est donc loin d’être exclu des deux donnes régionale-syrienne et libanaise.

Tags
#Hezbollah, #Syrie
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1 Commentaires
houari
06 janvier 2017 à 20h25
Une bonne analyse objective.
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