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Politique

Des analyses, des textes, des liens pour comprendre d’où vient Trump

PARIS | Rue89 - Le 10 novembre 2016 à 09h51
Par Claire Richard
Photo: Shutterstock

Donald Trump n’est pas qu’une météore médiatique et on ne peut pas résumer son élection à la colère des pauvres blancs. Sélection d’analyses parues ici et là pour replacer le candidat Trump dans son contexte. Et avoir la gueule de bois informée.

Parce que l’incompréhension est encore la pire des choses, voici une petite sélection de textes et d’articles, beaucoup parus dans la presse anglo-saxonne, qui permettent d’éclairer le vote Trump, en le replaçant dans un contexte historique, et dans des dynamiques plus larges.

Non, Trump n’est pas un clown, et ce sont des courants profonds de la société américaine qui l’ont porté au pouvoir. 

Qui a voté Trump ? 

Au milieu de la nuit, l’économiste et éditorialiste du New York Times prend acte de la fracture profonde entre le monde qu’il connaît («  et qui est probablement celui de la plupart des lecteurs du New York Times  ») et celui qui a voté Trump.

«  Nous pensions que, même si le pays était encore loin d’avoir transcendé les préjudices raciaux et la misogynie, celui-ci était tout de même devenu bien plus ouvert et tolérant.

Nous pensions qu’une large majorité d’Américains étaient attachés aux normes démocratiques et à l’état de droit.

Mais nous avions tort. Il s’avère qu’il existe un très garnd nombre de gens – des Blancs, vivant surtout dans les zones rurales – qui ne partagent pas du tout notre idée de l’Amérique. Pour eux, l’Amérique, c’est le sang et la terre, c’est le patriarcat traditionnel et les hiérarchies raciales. Et il y a aussi des gens qui, sans forcément partager ces valeurs anti-démocratiques, étaient tout de même prêts à voter pour quiconque portait l’étiquette républicaine.  »

Pour faire sens de cette fracture profonde, le quotidien a publié dans la journée une excellente infographie, détaillant les votes pour Trump et Clinton selon de nombreux critères, socio-démographiques mais aussi d’opinions.

Quelques chiffres qui dressent un portrait plus nuancé de l’électorat de Trump.

L’Amérique blanche (58 % des Blancs pour seulement 8% des Noirs et 29% des Latinos), plutôt âgée (plus de la moitié des gens ayant voté Trump ont plus de 45 ans), vivant dans les zones rurales et les petites villes, inquiète pour l’immigration et le terrorisme et convaincue que le pays va dans le mur à moins d’un changement profond, que seul Trump pourrait amener.

Trump a convaincu les Blancs non-diplômés de l’université (67% de votes dans cette catégorie). Mais sa victoire n’est pas écrasante chez les plus pauvres, contrairement à ce qu’on a pu dire  : 53 % des gens dont le revenu minimum est inférieur à 30 000 dollars par an ont voté pour Hillary Clinton.

Il a convaincu aussi plus de la moitié des chrétiens (protestant et catholiques) et 81 % des évangélistes et born-again.

Ses électeurs sont très pessimistes : ils pensent que l’économie du pays va très mal, que leurs enfants vivront moins bien qu’eux, que la mondialisation, sont pour déporter les immigrés sans-papiers qui travaillent aux etats-Unis,

Ils ont des réserves sur leur candidat (20 % estiment qu’ils n’a pas le caractère pour être président des Etats-Unis et 21 % qu’il n’est ni honnête ni intègre) mais affirment de façon écrasante, qu’il peut provoquer le changement espéré.

Comme le montrent ces chiffres, on ne peut pas réduire le vote Trump à un vote « white trash », de Blancs pauvres non éduqués. Le vote Trump est très largement blanc : mais les racistes ne se trouvent pas que chez les pauvres, loin de là. 

C’est ce qu’explique un article sur le site de La Vie des Idées (note : que j’ai traduit mais non écrit). Il existe aux Etats-Unis une longue tradition qui associe le racisme aux Blancs pauvres, comme si c’étaient eux la face honteuse de l’Amérique. Or, sociologiquement, l’électorat de Trump est aussi aisé et riche et ce sont les Blancs riches qui ont les vrais moyens de perpétuer le racisme institutionnel : ce sont eux qui siègent dans les lieux de pouvoir et perpétuent le racisme de façon moins visible mais plus efficace. 

A lire pour mettre en perspective le rôle des « white trash » dans la campagne de Trump et les réelles dynamiques de classe à l’oeuvre dans cette élection.

Le phénomène s’explique aussi par l’histoire du parti républicain, explique un article du Times Literary Supplement. Il est l’aboutissement d’un long conflit entre deux tendances, qui remontent à sa formation  :

  • d’un côté les «  Yankees  », anciens aristocrates et barons industriels militants de l’abolition de l’esclavage et plutôt internationalistes,
  • et de l’autre «  les cowboys  », les nouveaux riches ayant fait fortune dans l’industrie du pétrole, l’aérospatiale et la défense, et le commerce, largement plus conservateurs. 

La radicalité de Trump s’explique aussi par le changement de composition du parti démocrate. Celui-ci s’est opéré dans les années 1960. Auparavant, une partie des Démocrates du Sud ne votaient ainsi parce que c’était un Républicain, Abraham Lincoln, qui avait aboli l’esclavage. Cet électorat a basculé lorsque les Démocrates ont signé le Civil Rights Act, qui mettait fin à la ségrégation de fait dans les Etats du Sud.

« Quand la droite et la gauche étaient présents dans les deux partis, l’art du compromis était l’essence même de la politique. »

Mais une fois que tous les tenants d’une droite dure (radicaux, religieux et très largement Blancs) se sont retrouvés dans le même parti, « le fait de coopérer avec les Démocrates est devenu impensable ». 

C’est cette histoire là qui a rendu possible l’émergence, puis la victoire, d’un candidat comme Trump.

Guerres culturelles et alt-right

Outre le rejet des élites (telle la ploutocratie incarnée par Clinton, comme l’écrit Slate) et de la mondialisation financière, comme l’explique La Tribune, le candidat Trump répondait aussi à de puissantes tendances culturelles chez tout une partie du peuple américain.

Sur la Vie des Idées, un autre article décrit les partisans évangélistes de Trump d’une petite ville du Midwest, Pleasant Fields. Là, le secteur industriel ne s’est pas effondré, au contraire et des emplois ont récemment été créé.

« De nombreux évangélistes soutenant Trump parmi ceux que j’ai interviewés font partie de classes sociales plutôt aisées », écrit l’auteur.

Persuadés que s’est engagée une guerre pour la sauvegarde de la civilisation chrétienne, ils votent Trump contre l’Islam et les LGBT. Pour eux, rapporte l’auteur, les musulmans sont des gens d’une autre civilisation, qui maltraitent leurs femmes et veulent partout faire régner la charia. Quant aux LGBT, ils incarnent un relativisme moral qui est la fin de l’Amérique. 

« Tandis que la proportion de chrétiens évangéliques blancs dans la population américaine décroît, leur sentiment d’appartenance et leur attachement à la nation demeurent très fort.

Ils continueront ainsi de se battre pour leurs croyances et leurs valeurs en dépit du résultat de l’élection. »

Voici une enquête (en version abonnés) sur «  l’alt-right  », l’extrême-droite extrêmement active sur le Net (où, comme le rappelle le Monde, les partisans de Trump ont été particulièrement actifs) qui soutient Trump.

Ceux-ci partagent un rejet de ce qu’ils appellent

« le mensonge égalitaire, aussi bien comme fait que comme valeur, un goût pour l’ordre hiérarchique, ainsi qu’une grille de lecture raciale de la société. »

Dans cette mouvance, certains sont des «  néoréactionnaires  », libertariens purs et durs échappés de la Silicon Valley, autoritaristes convaincus que les libertés du peuple doivent être encadrés. D’autres – la plupart – sont des nationalistes blancs, qui «  rêvent tous de restaurer la grandeur de la civilisation occidentale, aujourd’hui engluée dans la médiocrité égalitariste, consumériste et multiculturelle  ». Ils sont obsédés par la question de l’identité blanche et militent pour limiter l’immigration et expulser tous les étrangers en situation illégale. Deux points qui figurent dans le programme de campagne de Trump.

Ce court article de la revue Books rappelle quelques-unes des raisons historiques et culturelles pour lesquelles l’anti-intellectualisme, sur lequel a tant surfé Donald Trump, est si fort aux Etats-Unis.

Crise des médias et le monde « post-faits »

Au lendemain d’une victoire que la plupart des grands médias et des instituts de sondage avaient déclarée impossible, les grands médias ont commencé à faire leur examen de conscience.

Le New York Times le reconnaît ce matin  : ses équipes n’ont pas pris la mesure de ce qui se passai

« Les journalistes n’ont pas remis en question les chiffres des sondages quand ceux-ci confirmaient ce que leur disait leur instinct : que Trump n’arriverait jamais, jamais, à la Maison Blanche, et de loin. Ils ont décrits les partisans de Trump qui croyaient à la victoire comme totalement déconnectés de la réalité. Mais c’étaient eux qui avaient tort. »

  • La démocratie après les faits (divers)

Depuis le Brexit et la campagne Trump, la presse anglo-saxonne s’interroge profondément sur le statut des faits dans les démocraties contemporaines.

La campagne pro-Brexit a été menée avec des arguments factuellement faux, aussi faux qu’environ 70 % des arguments de Trump selon les fact-checkers. 

De plus en plus d’analystes avancent que nous sommes entrés, en grande partie avec les réseaux sociaux, dans une ère « post-faits », où les faits ne comptent pas, la vérité est une donnée annexe, et seuls pèsent dans la balance le spectacle et l’émotion.

Cela s’explique par, entre autres, 

  • la montée de populismes centrés sur des individus charismatiques jouant sur l’émotion,
  •  le rôle des réseaux sociaux et des « chambres d’écho » ce phénomène qui fait que les filtres algorithmiques ont tendance à montrer des contenus homogènes à ceux des utilisateurs. Plusieurs voix dénoncent depuis longtemps ce filtrage algorithmique qui éclate le public en « bulles », et selon certains, menace la sphère publique démocratique telle qu’on la connaît,
  • la crise du secteur des médias, qui privilégient les titres sensationnels assurés de faire cliquer, et les contenus viraux.

C’est, selon de nombreux analystes, une des clés du succès de Trump. Il a été le spécialiste des contenus qui polarisent et qu’on adore ou qu’on déteste. Dans les deux cas, ils sont partagés sur les réseaux sociaux, par ses partisans et ses adversaires, puis repris à la télé. Tout ce cycle de viralité produit énormément d’argent, et de publicité pour Trump, qui a déboursé pour sa campagne bien moins qu’un Jeb Bush, par exemple. 

Face à cela, le fact-checking est de moins en moins efficace, expliquait le Washington Post

Dans ce monde, les sentiments comptent plus que les faits et les chiffres valent comme indicateurs de ces sentiments (que ressentent les électeurs ?) non comme marqueurs de la vérité, expliquait un article du New York Times, intitulé « L’époque de la politique post-faits ».

Dans ce contexte, comment encore s’accorder sur des faits partagés, sur l’existence de vérités communes, sociales, économiques, environnementales ? 

C’est ce que se demandait cet été la rédactrice en chef du Guardian cet été dans un long article désabusé. « Le statut de la vérité chute  », écrivait-elle. 

La logique des réseaux sociaux a avalé tout le reste, dit-elle, et imposé une culture de la viralité et de l’équivalence, où tout contenu s’équivaut comme potentiellement doté d’une mesure de vérité, variable selon ses opinions.

Et le secteur qui était chargé d’informer le public est moribond :

« Nous sommes en train de vivre un bouleversement fondamental dans les values du journalisme : une transition vers le consumérisme. Au lieu de renforcer les liens sociaux, ou de créer un public informé, l’idée que l’information est un bien public et une nécessité en démocratie, il suscite des gangs, qui répandent des rumeurs qui les confortent comme des traînées de poudre,renforcent les opinions prééxistantes et s’auto-entraînent dans un univers d’opinions partagées plutôt que de faits établis. »

Rejet des élites, sursaut des Blancs, conservatisme qui vient de loin, dynamiques de race et de classe, guerre de culture sur fond de changement profond de l’écosystème des médias : voilà partiellement de quoi Trump est le nom.

Et pour le reste, il faudra voir. 

PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
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#DonaldTrump
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