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Politique

Attentat dans une église : le mot martyr partout sur les réseaux

Rue89 - Le 27 juillet 2016 à 15h35

C’est d’abord une image qu’on voit circuler. Jacques Hamel est de dos, il lit son livre de prières, la tête baissée. En légende, ses années de naissance et de mort. Ainsi que cette phrase :

« Martyr de France »

La photo, qui a été vue plus d’un million de fois sur Facebook, a été réalisée par Aleteia, une revue généraliste et religieuse. Alexandre Meyer, qui dirige la rédaction web en France, nous explique comment le mot martyr s’est imposé :

« Nous avons fait cette légende de façon très spontanée.

Il s’agit d’un prêtre tué dans l’exercice de ses fonctions et à ce titre il a confessé sa foi jusqu’au dernier instant. Il est mort pour elle comme les premiers martyrs que sont les apôtres : à part Jean qui est mort de sa belle mort, tous les autres ont été tués pour leur foi. »

Dans un article, Padreblog a aussi utilisé l’expression. L’Abbé Grosjean, prêtre et figure de Twitter, qui y collabore explique :

« Pour nous chrétiens, un martyr est une personne qui meurt en témoignage de sa foi. On peut dire que ce prêtre a vécu son martyre. Il est mort au nom de la foi chrétienne qu’il portait. Je crois que, par respect pour lui, il ne faut pas nier ce pour quoi il est mort. »

« Le mot martyr est glorieux »

Plusieurs comptes importants de la sphère catholique ont utilisé l’expression martyr.

Le premier tweet utilisant le mot provient d’un compte se présentant comme un « catholique engagé, père de six enfants ».

Nicolas Vanderbiest, assistant universitaire à l’université catholique de Louvain, a étudié la progression du mot martyr sur Twitter suite à l’attentat. Selon lui, c’est un second tweet qui « allume vraiment la mèche » : celui du compte catho Madame Michu.

Le mot martyr se diffuse ensuite, surtout en début d’après-midi.

8 465 tweets ont mentionné le mot martyr entre 9 heures du matin et 18 heures ce mardi.

Du côté des médias, seul le journal La Vie emploie l’expression dans ses papiers.

Selon Alexandre Meyer, la photo d’Aleteia doit être perçue comme un « hommage » :

« Jacques Hamel est mort en homme humble, pieux, abandonné à son sort. Il les a laissés seuls à vouloir la barbarie. Il y a dans le mot martyr quelque chose de glorieux, un don de sa vie, et non pas une fuite en avant mortifère ou un appel à la vengeance. »

Manipulation sémantique

Le rédacteur en chef admet pourtant « qu’il faut se méfier du mot martyr » qui a été beaucoup détourné, « notamment par Daech, qui le met souvent dans ses communiqués ». Lui tient à préciser :

« Cet assassinat n’est pas une raison pour déclarer la guerre civile : ces gens là sont des paumés. Il faut prier pour ces bourreaux qui nous persécutent, ce sont eux qui en ont le plus besoin. »

Mais toute la journée, la fachosphère a utilisé l’expression accolée à des termes guerriers. Comme ici, le compte d’un identitaire :

« Il faut remonter au XVIe siècle pour retrouver un martyr chrétien sur notre terre #SaintEtienneDuRouvray : nouvelle guerre de religion. »

Le mot a aussi été utilisé par Alexandre Gabriac, militant nationaliste d’extrême droite qui nous a fait parvenir un communiqué très violent écrit par Alain Escada, de l’organisation Civitas.

Dans ce communiqué, il est écrit :

« Notre devoir est de prier pour le repos de l’âme de ce prêtre, de prier pour le fidèle blessé, de prier pour leurs familles. Mais il est aussi de notre devoir de laisser éclater une sainte colère. »

C’est avec une « sainte colère » que le communiqué réclame l’arrêt de toute immigration d’origine extra-européenne et son « grand rembarquement ».

Un terme ambigu

Selon le dictionnaire Littré, le terme martyr désigne historiquement d’abord celui ou celle « qui a souffert des tourments ou la mort pour soutenir la vérité de la religion chrétienne ».

Mais la définition s’est ensuite élargie à « celui ou celle qui souffre pour une religion quelconque, pour ses opinions », voire à « souffrance et/ou mort endurées pour une cause, un idéal », ou « grande peine, immense douleur ».

Dans ce dernier sens, les médias l’utilisent d’ailleurs régulièrement : ainsi lit-on dans France TV info « Torturés, massacrés, poussés à l’exode : le martyre des yézidis d’Irak », ou encore « Daech : le martyre des coptes d’Egypte » dans le Figaro.

Visualisation de l’utilisation du terme depuis 1900 - Capture d’écran

Surtout, comme le soulignait plus haut Alexandre Meyer, le terme est régulièrement utilisé par Daech (comme beaucoup d’autres organisations terroristes avant lui) pour désigner ses combattants.

« Dernier plat avant opération martyr », écrivait en novembre 2014, sur Snapchat, un français de l’Etat islamique.

Mobiliser les émotions

Le terme est ambigu, comme le soulignent deux chercheuses dans un numéro de la revue Signes consacré aux martyrs terroristes :

« Le martyr peut être héros comme victime ; la signification donnée au geste, à ses conséquences et à sa portée dépendent pour beaucoup de l’investissement dont ils font l’objet par les entrepreneurs politiques qui s’en saisissent. »

Car l’idée du martyr mobilise les émotions et permet de souder les communautés :

« L’évocation des martyrs devient en effet performative, c’est-à-dire qu’elle transforme le réel. Elle peut donner un nouveau sens à l’action collective, tout comme contribuer à recadrer des discours idéologiques dont l’attractivité a pu diminuer dans un contexte de lutte enracinée dans la longue durée. »

Même si les chercheuses parlent ici des martyrs terroristes, la réflexion peut peut-être éclairer ce qui se joue en ce moment sur les réseaux autour du terme martyr. Beaucoup appellent d’ailleurs à ne pas utiliser ce mot et à lui préférer celui, plus neutre, de victime.

PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
Tags
#Daech, #EI, #JacquesHamel, #Martyr, #Terrorisme
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