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Politique

Après l’attentat d’Ankara, deuil, mobilisation et propagande sur Twitter

Rue89 - Le 12 octobre 2015 à 07h30
Par Raphaël Boukandoura
Manifestation à Ankara après l’attentat de samedi (OZAN KOSE/AFP)

(D’Istanbul) Depuis samedi, les réseaux sociaux turcs sont focalisés sur l’attentat qui a coûté la vie à au moins 95 syndicalistes et militants kurdes et de gauche réunis devant la gare d’Ankara pour une manifestation en faveur de la paix avec la rébellion kurde du PKK.

Dans l’après-midi, samedi, certains internautes connaissaient des difficultés pour se connecter à Facebook et à Twitter. Habitués à la censure des réseaux sociaux pratiquée depuis deux ans par le pouvoir à chaque crise majeure, ils ont rapidement su contourner le problème.

Par le biais d’un proxy ou d’un VPN (réseau privé virtuel), qui modifient l’adresse IP de leurs ordinateurs, ils se sont rendus en masse sur Twitter où ont afflué images et vidéos des circonstances du drame, avec le hashtag #AnkaraBombing, ainsi que les appels à descendre pacifiquement dans les rues.

Censure récurrente des réseaux sociaux

La Turquie, qui vient de connaître le pire attentat de son histoire, est une habituée de la censure du Net. Cette fois néanmoins, aucune décision de justice n’est venue suspendre l’accès aux réseaux sociaux. Le Conseil de la radio et de la télévision a bien rendu une ordonnance demandant aux médias de ne pas couvrir l’événement, mais celui-ci ne concernait pas les réseaux sociaux.

Pour les opposants au régime islamo-conservateur de l’AKP, la volonté de censure ne fait aucun doute.

Serkan, militant du parti pro-kurde HDP qui a rejoint le rassemblement organisé samedi soir à Istanbul et relayé sur Internet, en est convaincu :

« Ils ont voulu cacher ce qui ce passait parce qu’ils ont joué un rôle dans ce massacre. »

De tous les réseaux sociaux, c’est en priorité sur Twitter que la jeunesse turque s’informe et se mobilise. Pas moins de 10 millions de Turcs utilisent le site de microblogging. Un intérêt qui s’explique notamment par une défiance croissante à l’égard des médias traditionnels, jugés trop proches de l’AKP, tandis que les journaux d’opposition peinent à faire face aux pressions économiques, judiciaires, et même physiques orchestrées par le pouvoir.

Vendredi, Bülent Kesner, rédacteur en chef de Today’s Zaman, a été arrêté dans les locaux de sa rédaction pour une série de tweets postés en août et considérés comme relevant de l’insulte au chef de l’Etat.

Rumeurs sur la responsabilité de l’AKP

Mis en cause dans un scandale de corruption en 2014, le président Recep Tayip Erdogan promettait « d’éradiquer Twitter » d’où filtraient de nombreuses révélations. Fidèles à leur mentor, les politiciens et les militants de l’AKP sont longtemp restés éloignés du réseau social. Mais conscients de sa capacité de résonance dans la société, ils l’ont peu à peu investi à leur tour. Et Twitter est ainsi devenu le champ de bataille de la propagande des deux camps.

C’est en effet en priorité sur les réseaux sociaux que les débats font rage depuis l’attentat sur la responsabilité du massacre de samedi. Les soupçons se portent en premier lieu vers Daech. L’organisation islamiste est déjà soupçonnée d’avoir organisé deux attentats dans l’est du pays contre des rassemblements pro-kurdes, à Diyarbakir le 5 juin, et à Suruç le 20 juillet.

Les forces de sécurité ont indiqué qu’elles imputaient le carnage à l’action de deux kamikazes, dont l’un pourrait être une femme, et l’autre le frère du kamikaze de Suruç.

Ahmet, militant turc d’extrême gauche, réagit :

« L’Etat islamique est peut-être derrière, mais ils ont commis ce massacre en collaboration avec l’AKP. »

Pour Serpil Kemalbay, candidate aux élections législatives du 4 novembre sur une liste du HDP qui a rejoint la fouille endeuillée dans le centre d’Istanbul, l’identité du coupable ne fait aucun doute :

« C’est l’Etat qui en est responsable, que ce soit l’AKP ou l’Etat profond. »

« L’Etat profond », expression héritée des années 90, désigne l’Etat dans l’Etat fait de membre des services de sécurité, de militants d’extrême droite et de mafieux, qui continuent à opérer pour leur compte. Pour une partie de l’opinion publique qui défile dans les rues et appelle à la mobilisation au travers du hastag #Yastayız (nous sommes en deuil), l’Etat a forcément sa part de responsabilité dans les évènements.

Selahattin Demirtas, le chef du parti pro-kurde HDP à Ankara, a posté une photo avec ce message :

« #Yastayız Nous sommes abattus, en larmes. »

La riposte de l’AKP en tweets

Une version contredite évidemment par les soutiens du gouvernement. Dès l’annonce de l’explosion, Alpaslan Karabay, un procureur d’Ankara, se fendait d’un tweet désignant les responsables comme des membres de la communauté de l’imam Fethullah Gülen, ancien allié d’Erdogan, en conflit ouvert avec lui depuis un an. Devant le tollé de réactions suscité par ces accusations aussi rapides que peu étayées, le diligent procureur a depuis supprimé son compte.

Au lendemain de l’attentat, c’est le PKK qui est désigné comme responsable par la presse pro-gouvernementale.

Pour conforter leur thèse, les journaux Yeni Safak et Yeni Akit font notamment état de tweets rédigés par un compte pro-HDP la veille et parlant de leur crainte de voir se reproduire un scénario semblable à celui de Suruç, lorsqu’un attentat avait frappé un rassemblement pro-kurde près de la frontière syrienne et entraîné la reprise des hostilités avec le PKK. Le compte a depuis été supprimé.

Réaction d’un pro-AKP, à propos de Selahattin Demirtas et des leaders kurdes :

« Ces gens sont d’une telle bassesse qu’ils sont prêts à poser des bombes au milieu de leur peuple pour gagner des voix. »

Ce dimanche en fin d’après-midi, alors que les défilés continuent en hommage aux victimes et que se tiennent les premières funérailles, il était à nouveau impossible de se connecter à Twitter, alors que de nombreux twittos rendaient hommage aux victimes en publiant leur photo.

Une militante kurde exilée en Allemagne, Cahida Desrim, a par exemple tweeté une photo de chaque personne ayant péri dans les attentats. Ici, un journaliste poste celle d’un père, Ibrahim, et son fils de 9 ans, Veysel.

PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
Tags
#Turquie, #AnkaraBombing
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