iloubnan.info
( Publicité )
Politique

Samir Frangieh : Des raisons d’espérer

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 18 juillet 2015 à 14h09
Par Elodie Morel
Samir Frangieh, le 16 juillet 2015 dans son bureau, à Achrafieh.

Blasés, lassés, démotivés. Les Libanais endurent une crise économique, sociale et politique qui dure. Guerre en Syrie, afflux de réfugiés syriens, chômage au plafond, absence de président. La situation est d’une gravité absolue, nous dit Samir Frangieh, tout récemment élu président du Conseil national du 14 Mars. Mais incorrigible optimiste, il nous confie aussi ses raisons d’espérer.

Chaque fois qu’on entre dans la salle de réunion du secrétariat général du 14 Mars à Achrafieh, on doit croiser le regard de ses morts. Au fil des dix dernières années, après chaque assassinat d’un membre de la coalition née en 2005, un portrait de la victime a été accroché au mur. Maintenant, les photos font presque tout le tour de la pièce. De Rafic Hariri à Mohammad Chatah, en passant par Samir Kassir, Gebran Tueni et Wissam al Hassan, il y en a douze.

On peut se demander si les membres de la Coalition du 14 Mars, quand ils se réunissent dans cette salle, sentent peser sur eux le regard de tous ces hommes, assassinés pour leur choix politique.  

Ces regards sont autant de pression sur ceux qui, jusqu’à aujourd’hui, tentent de porter ce mouvement, qui s’est essoufflé ces dernières années. De très nombreux partisans s’en sont détachés. Ils en ont eu assez. Assez des multiples voltefaces opérées par les membres de la Coalition. Assez de leurs contradictions, des associations contre-nature (qu’ils effectuaient parfois sans même en avoir informé leurs partenaires respectifs), que ce soit sur le plan international (rapprochement de Saad Hariri avec la Syrie) ou domestique (position de Geagea en faveur de l’aberrante loi électorale dite « orthodoxe »).  Ce manque d’unité et de cohérence au sein même du mouvement a fini par lasser. La traditionnelle manifestation de commémoration du 14 mars 2005, dont les premières éditions réunissaient au centre-ville de Beyrouth plusieurs centaines de milliers de personnes, s’est peu à peu réduite à un événement aux airs de meeting politique, organisé au BIEL.

C’est dans ce contexte que des proches de la coalition ont récemment décidé de créer le Conseil National du 14 Mars, pour revenir aux fondamentaux du mouvement. « Nous cherchons à faire renaître un moment qu’on a tous vécu », nous disait Samir Frangieh, son tout nouveau président, juste après son élection le 28 juin dernier.

Situation critique

Reste à savoir comment ils comptent s’y prendre, alors que beaucoup de Libanais, proches ou non du 14 Mars, ont cessé de croire en une quelconque solution pour le pays. Le Liban accueille près d'1,5 million de réfugiés syriens et a été entraîné dans la guerre en Syrie par l’intervention du Hezbollah, qui défend le régime de Bachar el Assad contre les rebelles. Le taux de chômage atteint les 20%. Le tourisme est en berne. Le pays n’a toujours pas de président. Bref.

« La situation est d’une gravité absolue » reconnaît Samir Frangieh. Assis dans son bureau à Achrafieh, il parle comme toujours très doucement, et pèse ses mots. « Cette démotivation des gens est aussi due à l’absence de politique claire du 14 Mars. Il n’y a eu que des réactions à des choix politiques faits par d’autres.  Pas de perspectives, pas de projection dans l’avenir. On est resté dans la lutte au jour le jour. Jusqu’à présent nous n’avions que des revendications… voire des recommandations. »  C’est vrai que les communiqués du 14 Mars commencent souvent par des  formules comme ‘Il faut que…’ ou ‘Le Hezbollah doit’. Une façon de s’adresser à ses opposants, mais de manière indirecte.

« Et puis, les gens se sont sentis marginalisés, » continue le président du Conseil national. « Ils ne sont pas sentis inclus dans les discussions. Alors, je veux leur dire que oui, la situation est d’une gravité absolue, mais le pire ne va pas forcément gagner. Je veux aussi leur dire qu’on ne peut compter que sur nous-mêmes pour affronter ce pire. Et que la bataille que l’on mène pour reprendre en main notre destin concerne l’ensemble des Libanais. »

« Les droits des Chrétiens s’incarneraient subitement dans l’élection du président et du chef de l’armée ? »

Par ‘l’ensemble des Libanais’, entendre ‘les Libanais au-delà des clivages communautaires’. Une référence à ce fameux ‘vivre ensemble’,  l’un des chevaux de bataille de Samir Frangieh depuis longtemps. C’était aussi l’un des principes fondateurs du 14 Mars. Et l’un de ceux du tout jeune Conseil national. « Vivre ensemble, ça concerne aujourd’hui plus que jamais les chiites et les sunnites. Le Liban est le seul pays où ces deux communautés se parlent encore: le dialogue entre le Courant du Futur et le Hezbollah, on peut le critiquer autant qu’on veut mais il a le mérite d’exister. »

Si aujourd’hui la notion de vivre ensemble au Liban concerne de manière cruciale les communautés sunnites et chiites et pas seulement la convivialité islamo-chrétienne, celle-ci est toujours en jeu, avec des leaders chrétiens qui tentent de faire flamber le sentiment d’appartenance communautaire de leurs partisans. Parmi ces leaders, Michel Aoun, chef du Courant patriotique libre, a fait des droits des chrétiens son leitmotiv. « Il y a quand même quelque chose de caricatural dans l’argumentation de Michel Aoun, » dit Samir Frangieh. « Les droits des Chrétiens s’incarneraient subitement uniquement dans l’élection d’un président de la République et dans celle du chef de l’Armée ? » Le président du Conseil national va plus loin. « Dans un Liban moderne il n’y a pas de droits des Chrétiens. Il y a les droits des citoyens libanais ».

La fin d’un monde

Pour lui, le discours communautaire est une absurdité : « C’est quand même incroyable de réduire un individu à sa communauté d’origine. C’est fou de dire à quelqu’un ‘Vous autres’, au lieu de lui dire ‘Toi’. Quand on commence à dire ‘Vous autres’, ça y est, le discours communautaire est enclenché. L'un des aspects essentiels du Conseil national, c'est précisément de ne pas prendre en compte les clivages communautaires.»

Mais selon Samir Frangieh, il y a de l’espoir. « On m’accuse souvent d’être optimiste. Mais il existe bel et bien des éléments positifs. D’abord, les Libanais ne réagissent plus aux slogans communautaires qui ont dressé les communautés les unes contre les autres pendant les cinquante dernières années. La dernière preuve à cela, c’est l’événement du 9 juillet, que je considère comme fondateur. La mobilisation communautaire chrétienne lancée par Aoun a échoué. Pourtant il avait utilisé tous les registres de la thématique des droits des chrétiens ! Cette absence de mobilisation est fondatrice d’une nouvelle ère. »

Samir Frangieh dit ainsi qu’ « une page se tourne, une page âgée d’un demi-siècle. En fait c’est la fin d’un monde. La difficulté majeure, c’est que le nouveau monde n’est pas encore clairement défini à nos yeux. Et qu’il faut avancer malgré tout.»

Tags
#14Mars, #Conseil_national_du_14_Mars, #SamirFrangieh
Donnez votre opinion
0 Commentaires
( Publicité )
( Publicité )
( Publicité )
( Publicité )
( Publicité )
                        
© COPYRIGHT 2018 Par Proximity Agency