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Politique

Les rebelles chiites à Sanaa : pour comprendre ce qui se joue au Yémen

Rue89 - Le 23 septembre 2014 à 15h49
Par Pierre Haski
 Yemen combattants
Dans l’antiquité, le Yémen était surnommé l’« Arabie heureuse ». Cette époque est depuis longtemps révolue, et la prise de Sanaa, la capitale, dimanche par les rebelles chiites, qui ont imposé la signature d’un accord politique, n’est pas gage de retour à une stabilité qu’il n’a guère connue par le passé.
De fait, le Yémen, la « révolution oubliée » de la vague des Printemps arabes, concentre la plupart des contradictions explosives du monde arabe :
  • fracture religieuse entre une minorité issue du chiisme et une majorité sunnite ;
  • structure tribale très forte ;
  • rivalité des grandes puissances régionales – Arabie saoudite et Iran principalement ;
  • sous-développement (le Yémen fait partie des pays les moins avancés).
Dans un pays qui compte environ quatre armes par habitant en moyenne, les affrontements tribaux, religieux ou politiques prennent vite un tour violent. Le Yémen a connu plusieurs guerres civiles, des interventions étrangères, l’émergence d’une branche locale d’Al Qaeda, un terrorisme suscitant un contre-terrorisme appuyé par les Américains, un soulèvement chiite...

Dernière péripétie, dimanche, lorsque les rebelles « houthistes » du mouvement Ansar Allah, des chiites zaïdites originaires du nord du pays, ont pris le contrôle de la radio nationale et assiégé plusieurs installations de l’armée à Sanaa, la capitale.

Ce coup de force, après quatre jours d’affrontements faisant au moins 200 morts, a précipité la signature d’un « accord pour la paix et un partenariat national » avec le Président Abd Rabbo Mansour Hadi, sous l’égide d’un représentant des Nations Unies, le Marocain Jamal Ben Omar.

Cet accord met fin en principe aux affrontements entre les rebelles « houthistes » d’Ansar Allah, et les combattants sunnites du parti Al-Islah. Le Premier ministre démissionne et un nouveau gouvernement neutre sera formé, le chef de l’Etat s’entourant de « conseillers » issus des deux factions hostiles.

« Désarmer les milices »

Ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Les contradictions yéménites n’ont pas disparu, et la cohabitation des contraires risque d’être difficile, en l’absence de structures d’Etat fortes.

De passage à Paris début septembre, Tawakkol Karman, personnalité marquante de la « révolution yéménite » de 2011 et prix Nobel de la paix, membre (éclairée) du parti islamiste Al-Islah, mettait en garde contre les « contre révolutions ».

Elle déclarait à nos confrères du Monde (avant les derniers événements) :

« Il faut changer ce gouvernement qui est miné par les divisions et ne parvient pas à un consensus sur la mise en œuvre du plan du Conseil de coopération du Golfe [de novembre 2011, pour une transition politique] et des recommandations de la Conférence du dialogue national [de janvier]. Les mesures les plus importantes sont le désarmement des milices et l’instauration de l’Etat de droit, ce que rejettent les houthistes.

La révolution yéménite a eu lieu pour mettre fin à ces problèmes et offrir des solutions. L’une d’elles était la chute du régime Saleh. L’instauration d’un régime fédéraliste est une autre solution. Plus de 2 000 solutions aux problèmes du Yémen ont été formulées lors de la Conférence sur le dialogue national. Le mouvement houthiste et Al-Qaeda remettent tout cela en question. Mais le peuple yéménite est déterminé à y faire face. »

Les forces en présence

Qui sont les rebelles « houthistes » ?

Les « Houthistes » se rattachent à un clan tribal du nord du Yémen, rattachés à l’école théologique Zaïdite, une branche du chiisme. Leur branche armée porte le nom de : Ansar Allah, les partisans d’Allah.

Le Zaïdisme regroupe environ un tiers de la population totale du Yémen. Le site spécialisé OrientXXI.info rappelle que l’opposition entre les Zaïdites du nord, et les sunnites de la branche chaféite du sud « a historiquement joué un grand rôle et c’est bien l’imamat zaïdite qui a dirigé tout ou partie du Yémen du Nord pendant plus d’un millénaire, jusqu’à la révolution républicaine de 1962, alors que le Sud, où résident un quart environ des Yéménites, était peuplé de façon exclusive de chaféites ».

Pendant une longue période, ces identités religieuses ont « convergé », mais le réveil chiite provoqué par la révolution iranienne, puis l’émergence du Hezbollah libanais, ont réveillé les Zaïdites au Yémen.

Ce « réveil » entre alors en conflit avec le pouvoir de Sanaa, allié des Etats-Unis dans la « guerre contre le terrorisme », et se transforme en conflit armé à partir de 2004. En 2009, l’Arabie saoudite, obnubilée par tout ce qui s’apparente à l’influence de l’Iran, envoie des troupes au Yémen lutter contre l’insurrection.

Dans la dernière période, les Zaïdite se sont rapprochés paradoxalement de l’ancien Président Saleh, et ont contesté certaines décisions du pouvoir de Sanaa, notamment la fin des subventions sur le prix des carburants.

Le mouvement d’obédience zaydite est dirigé par un descendant du clan Houthi, Abd Al-Malik Al-Houthi, né en 1982, décrit comme charismatique. Il avait été donné pour mort lors d’un raid aérien américain en 2009, mais cette information était visiblement fausse...

Qui représente les sunnites ?

En face, le principal mouvement sunnite est le parti Al-Islah (Rassemblement yéménite pour la réforme), considéré comme la branche yéménite de la Confrérie des Frères musulmans.

Soutenu activement par l’Arabie saoudite et le Qatar, le parti a joué un rôle important dans le mouvement révolutionnaire de 2011 qui a conduit au départ du Président Saleh après un long règne de 33 ans.

Le chercheur Laurent Bonnefoy, spécialiste de la péninsule arabique, souligne sur OrientXXI.info que, depuis 2011, « le leadership d’Al-Islah a adopté une démarche prudente ». Il développe :

« Les ressources et la légitimité accumulées au cours du processus révolutionnaire n’ont guère été dilapidées.

A aucun moment, le mouvement n’a souhaité apparaître en première ligne : le Premier ministre du gouvernement d’unité nationale est issu du rang des indépendants, Al-Islah n’a pas exigé de ministère “régalien” et, au sein du Forum commun, des figures issues de formations plus marginales ont été valorisées.

Le parti s’est également le plus souvent fait le champion de la légitimité de l’accord de transition, n’appelant pas à des élections générales et se révélant rapidement un soutien privilégié du nouveau président Abd Rabbo Mansour Hadi, pourtant issu des rangs du même parti que Saleh. »

Néanmoins, il ajoute que, parmi les nostalgiques de l’ancien régime, « Al-Islah s’est vu accuser d’avoir “confisqué” la révolution [PDF] mais aussi d’avoir mis en place une stratégie d’entrisme dans l’appareil militaire et la fonction publique ».

Il est également confronté à la surenchère d’un parti salafiste, et surtout d’AQPA, la branche régionale d’Al Qaeda dans la péninsule arabique, active au Yémen et en Arabie saoudite.

Les djihadistes d’AQPA ne sont pas partie prenante dans le processus politique à Sanaa, contrairement aux autres forces, et demeurent une menace sécuritaire que les attaques de drones américains n’a pas réellement entamée.

Entente fragile

En prenant de fait le contrôle de points stratégiques de Sanaa, les rebelles houthistes se sont placés en position de force. Ils ont profité de leur avantage pour forcer le pouvoir à signer un accord politique qui leur donne voix au chapitre.

Reste à savoir combien de temps durera ce nouvel équilibre. Les Houthistes ont accepté la nomination d’un « gouvernement de technocrates », avec la participation de « conseillers » des deux principales forces, eux-mêmes et les sunnites d’Al-Islah.

Ibrahim Sharqieh, chercheur au Brookings Institute à Doha, cité dans le New York Times lundi, relève :

« L’accord reflète évidemment la nouvelle réalité sur le terrain, dans laquelle les Houthistes sont bien plus forts qu’avant. Mais les Houthistes ne sont pas encore assez forts pour prendre le contrôle sans les autres partis. »

Ils savent aussi qu’ils ne sont pas en territoire « ami » : le 29 août, plusieurs centaines de milliers de Yéménites s’étaient rassemblés à Sanaa pour protester contre la rébellion houthiste...

La nouvelle donne à Sanaa modifie également brutalement le jeu régional, suscitant vraisemblablement la crainte de l’Arabie saoudite de voir l’Iran avancer ses pions via les chiites yéménites...

Mais au moment où une coalition hétéroclite se met en place en Irak pour lutter contre les djihadistes sunnites de l’Etat islamique autoproclamé, dans laquelle, de fait, l’Arabie saoudite et l’Iran ont le même ennemi, l’expérience tentée à Sanaa mérite d’être suivie avec plus d’attention.

Lors de son passage à Paris, Tawakkol Karman commentait les soubresauts du monde arabe après l’espoir des « Printemps » de 2011. Elle ajoutait :

« Il y a une rechute qui est le résultat des contre-révolutions. C’est angoissant, mais nous ne sommes pas désespérés. La France est devenue ce qu’elle est grâce à une révolution qui a duré des dizaines d’années. Nous sommes déterminés à donner au Yémen la liberté, l’égalité, la citoyenneté et l’Etat de droit. »
PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
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#Crise_au_Yémen
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