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Politique

Coalition, légalité, moyens... Sept questions sur la nouvelle guerre d’Irak

Rue89 - Le 11 septembre 2014 à 15h48
Par Pierre Haski
 Etat islamique Raqqa EIIL EI ISIS
Les djihadistes de l’Etat islamique paradent à Raqqa, leur fief en Syrie (Uncredited/AP/SIPA)
Barack Obama a donné le coup d’envoi de la troisième guerre d’Irak, dans un discours télévisé en tant que « commandant en chef ». La France prendra part, malgré l’absence de résolution de l’ONU, à la coalition internationale ainsi formée pour combattre et éliminer la menace des djihadistes de l’Etat islamique (EI), tant en Irak qu’en Syrie.
Le Président des Etats-Unis a exclu l’engagement de troupes au sol, tout comme la France, limitant son intervention à des opérations aériennes, au soutien logistique et à la fourniture d’armes aux forces qui vont combattre les djihadistes.



C’est un conflit long qui s’engage quand Barack Obama parle d’éliminer cet adversaire qui, en cette journée anniversaire du 11 Septembre, a remplacé Al Qaeda dans la figure de l’ennemi public numéro un. Un conflit d’autant plus périlleux qu’il a potentiellement des retombées dans les pays occidentaux eux-mêmes, avec la présence dans les rangs djihadistes de jeunes recrues parties se battre, se former, et peut-être revenir.

Sept questions autour d’une guerre qui ne dit pas encore son nom, mais qui, après celle de 1991, et celle de 2003, constitue la troisième guerre d’Irak, pays martyrisé par les despotes, par ses sauveurs, par ses prophètes.

1/ Quelle légalité internationale ?

Dans sa déclaration martiale, Barack Obama n’a pas évoqué le cadre juridique dans lequel opèrerait la coalition internationale « dirigée par les Etats-Unis » qui va combattre les djihadistes de l’Etat islamique, tant en Irak qu’en Syrie.

Le président américain a indiqué qu’il participerait à une réunion exceptionnelle du Conseil de sécurité de l’ONU, avant la fin du mois, à l’occasion de l’Assemblée générale annuelle. Mais il n’a aucunement conditionné l’intervention de la coalition – de fait, les Américains bombardent déjà l’EI depuis un mois... – au feu vert onusien.

Les Français ont plus d’états d’âme... Lorsque les Etats-Unis ont commencé à bombarder les positions djihadistes en Irak, par drones ou par jets, la France a fait savoir qu’elle n’y participerait pas faute de résolution du Conseil de sécurité l’autorisant. Elle s’est contentée, jusqu’ici, de fournir des armes et de former les Peshmergas, les combattants kurdes, avec l’accord de Bagdad, mais aussi de tenter de contrôler le recrutement de candidats au djihad en France même.

Changement de discours aujourd’hui. La participation française, annoncée mercredi soir par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, interviendrait désormais à la demande du gouvernement irakien, et pourrait s’appuyer sur l’article 51 de la Charte des Nations unies sur la légitime défense.

Guerre froide

Ces contorsions juridiques sont le reflet du monde actuel : difficile en effet d’imaginer un accord des cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) quand un climat de guerre froide oppose les Occidentaux à la Russie à propos de l’Ukraine.

La Russie, suivie par la Chine, a systématiquement mis son véto aux résolutions sur la Syrie depuis le début du soulèvement contre Bachar el-Assad il y a trois ans, et on la voit mal s’associer, dans le contexte de bras de fer avec les Occidentaux, à une opération qui s’étend aussi à la Syrie.

Reste donc à faire des contorsions avec le droit international. La paralysie du Conseil de sécurité prive la France du parapluie qu’elle réclame à chaque fois, et qu’elle a obtenu lors des interventions au Mali et en Centrafrique. L’invocation de la « légitime défense » montre que les experts juridiques ont trouvé un moyen de contourner le Conseil de sécurité, et la formation d’un nouveau gouvernement irakien va dans ce sens.

En se rendant en Irak vendredi, François Hollande pourra mettre en avant cette demande des autorités légales du pays pour justifier son engagement.

2 / Quelle coalition pour quel objectif ?

Les contours de la coalition internationale ne sont pas connus avec exactitude, John Kerry, le Secrétaire d’Etat américain, en en tournée au Moyen-Orient pour la constituer. On n’est pas totalement dans la configuration de la première guerre du Golfe, en 1991, ou même de la force internationale en Afghanistan, où les pays s’engageaient à fournir des contingents.

Barack Obama s’est présenté comme le « leader » de cette coalition, dont les participants « naturels » sont les alliés européens des Etats-Unis, sans fausse note cette fois contrairement à la guerre de Georges W. Bush en 2003 qui avait divisé les Européens, France et Allemagne en tête.

Au-delà des Européens, le président américain a bien pris soin d’inclure des pays musulmans dans ce qui ne doit pas apparaître aux yeux du monde arabo-musulman comme une « croisade » anti-islam.

La Turquie, membre de l’Otan, voisine des terrains d’affrontement, et indirectement engagée dans ces conflits depuis le début, ainsi que l’Arabie saoudite (voir plus loin) sont clairement dans la coalition. La Ligue arabe a d’ailleurs apporté son soutien à la lutte contre les djihadistes.

Plus ambigu, le rôle d’Israël dont des informations précises, ces derniers jours, ont indiqué qu’il participait à l’effort contre l’EI en fournissant du renseignement, notamment par une présence satellitaire importante dans le secteur, et un suivi de ce qui se passe en Syrie plus précis que celui des Occidentaux. La participation d’Israël ne sera toutefois pas mise en avant pour des raisons évidentes de susceptibilité diplomatique.

En revanche, le régime de Bachar el-Assad n’est clairement pas inclus, malgré quelques spéculations récentes sur le fait que le soutien à Damas pourrait être le prix à payer pour lutter contre l’EI. Au contraire, Barack Obama a mentionné le soutien aux rebelles syriens modérés, et a souhaité que le Congrès autorise leur armement.

Eliminer les djihadistes ?


L’objectif annoncé par Barack Obama est de combattre et éliminer les djihadistes de l’Etat islamique. Un but de guerre qui devra être clarifié.
  • S’agit-il de reconquérir le territoire conquis par les djihadistes en Irak lors de leur offensive éclair du printemps et qui s’est poursuivie par quelques prises depuis ?
  • S’agit-il de faire la même chose en Syrie, ce qui est une autre paire de manches...
  • S’agit-il d’éliminer l’influence de l’Etat islamique dans ces pays mais aussi au-delà, notamment au Liban ? Ce sera plus difficile à établir.
3/ Qui soutenir en Syrie ?

Après plus de trois ans de soulèvement et de guerre, la situation en Syrie est radicalement différente du point de départ. La carte récente ci-dessous montre le puzzle syrien, sur un territoire que Barack Obama a clairement inclus dans le champs de la nouvelle guerre contre les djihadistes.


Les positions en Syrie : en rouge le régime Assad, en vert les rebelles « modérés », en gris l’Etat islamique, en jaune les Kurdes.. (@arabthomness via @olivbras)

On y voit, en rouge, les zones toujours contrôlées par les forces du régime Assad, concentrées sur la « Syrie utile », en particulier autour de Damas et le « pays alaouite », sur la côte nord-est de la Syrie.

On y voit surtout, en gris clair et foncé, l’étendue de la zone contrôlée par les djihadistes de l’Etat islamique, dans le nord et l’Est du pays, une immense étendue, dont le centre de gravité est à Raqqa, le fief du mouvement.

Les Kurdes contrôlent leurs trois enclaves (en jaune) du nord, à la frontière turque, en étroite liaison désormais avec les forces autonomes kurdes d’Irak, et avec le PKK kurde turc.

L’affaiblissement des modérés

Enfin, et c’est le phénomène marquant, les rebelles historiques de l’Armée syrienne libre (ASL), que les Occidentaux, Français en tête, ont reconnu comme légitimes sans jamais leur donner les moyens de l’emporter, ont vu leur territoire et leurs forces se réduire comme une peau de chagrin.

Les Français estiment qu’il y a eu une occasion ratée lors de la crise des armes chimiques, il y a précisément un an, lorsque les Américains et les Français étaient déterminés à bombarder les positions de l’armée régulière, mais y ont renoncé à la dernière minute en raison de la décision, ou de l’indécision, de Barack Obama.

Aujourd’hui, l’histoire repasse les plats. Obama lui-même veut soutenir ces rebelles dits « modérés », pour leur faire jouer, à l’ouest, le rôle que les peshmergas kurdes jouent à l’est, et prendre l’Etat islamique en tenaille. Mais n’est-il pas trop tard ?
  • Comment faire pour que ces combats à venir ne fassent pas le jeu de Bachar el-Assad qui n’aura qu’à attendre que ses ennemis s’entretuent pour achever le vainqueur épuisé ?
  • Ou encore, éternelle question, pour que les armes livrées n’aboutissent dans les « mauvaises » mains ?
4/ L’ami saoudien ?

C’est un des points-clé de l’intervention télévisée de Barack Obama : l’Arabie saoudite jouera un rôle important dans la coalition, notamment pour équiper et former les rebelles syriens modérés. Une base sera installée à cet effet dans le royaume.

A Washington, la presse américaine rapporte les propos d’un haut fonctionnaire de l’administration Obama :

« Nous avons reçu l’engagement du royaume d’Arabie saoudite d’être un partenaire à part entière dans l’équipement et la formation des rebelles, dans l’accueil de ce programme. »

L’Arabie saoudite était pourtant, jusqu’ici, fortement soupçonnée d’avoir financé le développement de l’Etat islamique, alors l’Armée islamique d’Irak et du Levant, comme une sorte de monstre qui échapperait désormais à ses créateurs. Et, de fait, le nombre de Saoudiens dans ses rangs serait considérable.

La motivation des Saoudiens est connue : bloquer l’influence de l’Iran qui, dans le confit syrien, soutient le régime de Damas, tout comme le Hezbollah chiite libanais, proche de Téhéran, qui a envoyé des hommes prêter main forte à Bachar el-Assad.

Dans cette partie de billard régional, la rivalité Iran-Arabie saoudite, entre la grande puissance chiite et le royaume wahabite, constitue la toile de fond de ces événements. Avec, pour ajouter à la complexité, le jeu trouble du Qatar, bailleur de fonds des Frères musulmans et de leurs déclinaisons nationales, jusqu’en Tunisie, et aussi d’une partie de la rébellion syrienne, du Hamas palestinien...

Les relations américano-saoudiennes ont connu des périodes de grand froid ces derniers temps, à mesure que Washington se rapprochait d’un accord avec l’Iran sur le nucléaire, ouvrant la voie à une réinsertion de Téhéran dans le jeu régional. L’axe Washington-Ryad recomposé ?

5/ Que fait l’Iran ?

C’est l’aspect le plus surréaliste de cette guerre contre les djihadistes. De fait, l’Iran est, dans cette bataille, l’allié objectif des Etats-Unis, le « Grand Satan » d’autrefois.

Téhéran, qui soutient activement le pouvoir chiite de Bagdad, aurait déjà des « conseillers » militaires sur le terrain, afin d’aider l’armée nationale irakienne a surmonter sa déroute du printemps et, au minimum, à contenir l’offensive djihadiste avant, éventuellement, de les repousser.

Pourtant, encore un élément de complexité régionale considérable, l’Iran est à la fois l’ennemi de l’Etat islamique dans le contexte irakien, comme les Etats-Unis, mais aussi l’allié de Bachar el-Assad en Syrie, contrairement aux Etats-Unis.

Barack Obama, dans son discours à la nation, n’a pas mentionné l’Iran. Pourtant, ce pays majeur du Moyen-Orient est au cœur de l’équation à laquelle le Président des Etats-Unis a décidé de s’attaquer.

On retrouve l’Iran dans tous les dossiers régionaux, qu’il s’agisse :
  • du dossier nucléaire ;
  • du sort du régime syrien ;
  • de l’avenir de l’Irak en tant qu’Etat ;
  • des affrontements religieux chiites-sunnites ;
  • de la sécurité régionale.
La guerre contre les djihadistes peut-elle être l’occasion d’un grand deal qui permettrait de refermer, au moins partiellement, la page de plus de trois décennies d’affrontement entre l’Iran et l’Occident ? La succession de coups de théâtre dans cette région est telle qu’on ne doit rien exclure.

6/ L’armée française sur tous les fronts ?

C’est donc Laurent Fabius qui l’a annoncé, dans un discours prévu de longue date à Sciences-Po Paris :

« En Irak, le gouvernement et les minorités ont appelé à l’aide. Nous y répondons par des livraisons de matériels militaires et par de l’aide humanitaire. [...] nous participerons si nécessaire à une action militaire aérienne ».

Au-delà de la méthode étrange et indigne d’une démocratie moderne – pas de discours à la nation du chef de l’Etat et chef des armées, pas un mot au Parlement qui avait sans doute trop à faire avec le sort de Thomas Thévenoud –, cette annonce de Laurent Fabius pose de nombreuses questions.

La France a participé à la première guerre d’Irak, en 1991, avec de solides fondements de légalité internationale, lorsque Saddam Hussein a envahi et « avalé » le Koweit, un Etat souverain. Mais elle a refusé de participer à la deuxième, pas convaincue, à juste titre, par les « preuves » de l’administration Bush (fils) sur les armes de destructions massives irakiennes.

En participant à cette troisième coalition sur le sol irakien, Paris choisit de se ranger derrière le leadership américain proclamé haut et fort par Barack Obama. Ça mérite au moins quelques explications politiques, techniques, stratégiques.

Et en Libye ?

Au même moment, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, déclarait au Figaro lundi que la France « doit agir » dans le sud de la Libye, devenue (depuis le renversement du régime de Kadhafi par... la France notamment) une zone de non-droit dans laquelle prospèrent les apprentis djihadistes.

« Le Sud libyen est une sorte de “hub” où les groupes terroristes viennent s’approvisionner, y compris en armes, et se réorganiser. Leurs principaux chefs, l’émir Droukdel ou Mokhtar Belmokhtar, y transitent régulièrement. Au nord, les centres politiques et économiques du pays sont désormais menacés d’être contrôlés par ces djihadistes. Or la Libye est à la fois la porte de l’Europe et du Sahara. »

Le ministre de la Défense juge que le dispositif militaire français en Afrique de l’Ouest, « Barkhane », pourrait être amené à « “monter” vers la frontière libyenne ».

« Tout cela se fait en bonne intelligence avec les Algériens, qui sont des acteurs majeurs de cette région et dont c’est aussi l’intérêt. »

Ainsi donc, au même moment, les forces armées françaises sont-elles engagées dans des opérations militaires au Mali (même si le dispositif a changé), en Centrafrique, en Irak, et demain peut-être en Libye. Et elles participent, en Pologne, à une opération de présence visible destinée à rassurer les pays d’Europe orientale membres de l’Union européenne inquiets de l’activisme russe.

Ça fait beaucoup pour une armée aux moyens affaiblis, dont on souligne à chaque engagement l’usure du matériel, les limites logistiques, et, évidemment, budgétaires...

Alors que la France traverse un trou d’air économique historique, que le doute traverse l’opinion sur la capacité de ses dirigeants à les conduire à bon port, cet activisme militaire sans précédent se fait sans réelle pédagogie à la nation, et sans débat politique avec le pays et avec ses instances démocratiques. Un autre signe d’épuisement de la V° République et de ce présidentialisme excessif.

7/ Irak-Palestine, deux poids, deux mesures ?

C’est le point faible de cette mobilisation générale, sabre au clair, contre les djihadistes de l’Etat islamique, dans la foulée de l’émotion suscitée par le sort des minorités religieuses irakiennes, chrétiens et yézidis, et par la mise en scène de la décapitation des deux journalistes américains, James Foley et Steven Sotloff.

Comment convaincre les opinions publiques, tant dans le monde arabo-musulman que dans les pays occidentaux eux-mêmes, de la sincérité de cette mobilisation, de la légitimité de cette nouvelle guerre, quand, au même moment, on a laissé faire sans bouger la guerre israélo-palestinienne de Gaza cet été.

Amalgame ? Pas le même problème ? Sans doute, mais il faudra en convaincre les opinions, marquées par les images, nombreuses, répétées, des enfants-martyrs de Gaza.

Comment le Président des Etats-Unis peut-il constituer une telle coalition contre les djihadistes, et rester passif face au dossier israélo-palestinien qui empoisonne le Proche-Orient, et contamine les sociétés européennes, depuis tant de temps, malgré les résolutions de l’ONU, les plans de paix et les initiatives de paix depuis si longtemps.

On connait certes la réponse à ces questions, aucun Président américain n’étant disposé à « tordre le bras » – la formule est régulièrement employée dans ce contexte – d’Israël, pays allié, disposant d’un gouvernement démocratique (même si sa pratique l’est moins), et bénéficiant de solides appuis et relais dans la société et la classe politique américaine.

Mais cette réponse n’est pas satisfaisante pour les opinions publiques qui ne réclament certes pas la mise sur pied d’une coalition armée pour aller imposer la paix aux protagonistes. Mais la crédibilité occidentale est fragile dès lors qu’on est passif dans un cas, va-t-en guerre de l’autre. Intenable éternellement.
PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
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#crise_en_Irak, #CoalitionAntiEI
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