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Politique

Le Hamas peut-il passer de guerrier à négociateur de la paix ?

Rue89 - Le 21 août 2014 à 21h04
Par Pierre Haski
Passage d'Erez: Des hommes arabes israéliens protestent le 11 février 2010. Le groupe appelle le Hamas à libérer le soldat israélien capturé Gilad Shalit en échange de retour de prisonniers palestiniens en Israël.
Après quelques jours de trêve, le conflit a repris entre Israël et le Hamas, avec tirs de roquettes et bombardements de représailles. Et suscite de nombreuses questions :
  • qu’est-ce qui fait tenir le Hamas après plusieurs semaines de raids israéliens, et même la mort de plusieurs de ses chefs militaires ?
  • le Hamas est-il comparable à l’Etat islamique qui commet des horreurs en Syrie et en Irak comme le disent les dirigeants israéliens ?
  • l’Etat hébreu fera-t-il un jour la paix avec le mouvement islamiste comme il l’a fait un jour, contre toute attente, avec l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) ?
Ces questions montrent que le Hamas reste encore mal connu, au-delà de quelques éléments factuels, comme sa filiation avec les Frères musulmans égyptiens, sa charte qui appelle à la destruction d’Israël, et les images d’attentats-suicides en Israël qui ont fait des ravages dans les années 90 et 2000.

Retour sur un mouvement au cœur d’un conflit sans solution.

1/ Les origines

La naissance du Hamas, acronyme en arabe de Mouvement de résistance islamique, remonte au 14 décembre 1987 et au déclenchement de la première Intifada quelques jours plus tôt.

Mais dans les faits, le Hamas est inscrit dans l’histoire palestinienne, et singulièrement celle de la bande de Gaza, depuis des décennies.

D’abord en tant que branche palestinienne de la Confrérie des Frères musulmans, le mouvement fondé en Egypte en 1928 par Hanna el-Banna. La branche palestinienne de la confrérie qui jouera un rôle majeur dans l’ensemble du monde arabo-musulman jusqu’à nos jours, a été fondée en 1946 à Jérusalem, deux ans avant la naissance d’Israël.

Khaled Hroub, l’auteur de la seule monographie en français sur ce mouvement (« Le Hamas », éd. Demopolis, 2008), souligne qu’après la création d’Israël, les Frères musulmans de Palestine se sont trouvés partagés en deux, ceux de Cisjordanie rattachés à la branche jordanienne, et ceux de la bande de Gaza rattachés à l’Egyptienne, Le Caire ayant alors autorité sur ce territoire.

Après la guerre des Six-Jours, en juin 1967, et l’occupation des territoires palestiniens par Israël, les partisans des Frères ont pu fusionner leurs structures.

« Dans les années 70 et 80, les Frères ont progressé, établissant des bases dans les principales villes de Palestine. »

A cette époque, toutefois, ce sont les mouvements de gauche et nationalistes qui retiennent l’attention, pas les groupes islamistes, plus discrets, plus centrés, aussi, sur un travail caritatif et religieux.

Les années 70 et 80 sont celles de l’Organisation de libération de la Palestine, la confédération des différentes tendances, le Fatah nationaliste de Yasser Arafat, le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine) d’extrême gauche de Georges Habache, etc.

A Gaza, un tétraplégique se déplaçant en fauteuil roulant depuis l’age de 12 ans attend son heure. Le cheikh Ahmed Yassine est né dans un village arabe près d’Ashkelon, détruit lors de la guerre d’indépendance d’Israël en 1948. Il a grandi et vécu dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza. Il rejoindra les Frères musulmans pendant ses études.

En 1987, avec une poignée d’autres personnalités des Frères musulmans, il lancera le Hamas et sa branche armée Ezzedine el Qassam, quelques jours après le déclenchement de l’intifada, un tournant dans l’histoire de la résistance palestinienne. Personne ne fait trop attention à l’époque

2/ Ambiguïtés israéliennes


Dans son livre, « Le grand aveuglement, Israël et l’irréstistible ascension de l’islam radical » (éd. Albin Michel, 2009), le journaliste Charles Enderlin ouvre sur la scène suivante, quelque peu irréelle quand on pense aux événements actuels :

« La scène n’est pas tirée d’un film de politique-fiction. Le général gouverneur militaire [israélien, ndlr] aura bien participé à l’inauguration de l’immeuble des Frères musulmans à Gaza, aux côtés du cheikh Ahmed Yassine. Ces images ont été tournées en septembre 1973. A l’époque, Yassine n’était pas le chef du Hamas mais le protégé des Israéliens.

Un seul officier, en charge des affaires religieuses, avait refusé d’aller assister à cette petite cérémonie : lui seul avait pris la peine d’aller vérifier ce que prêchait la confrérie. Une stratégie en deux temps...

D’abord le prosélytisme, prendre le contrôle des mosquées de Gaza, puis, lorsque la situation s’y prêterait, lancer le djihad, la guerre sainte contre Israël. »

Mais la priorité, à l’époque, était de lutter contre l’OLP, ses réseaux, ses attentats, pas contre un religieux tétraplégique. Et Enderlin de citer un officier responsable des renseignements militaires :

« Yassine expliquait qu’il combattait la gauche palestinienne... notre ennemi. Certains disaient qu’il était l’antidote à l’OLP. Notre erreur a été de le laisser faire. »

Pour être tout à fait honnête, l’erreur d’Israël est largement partagée dans le monde. Dans les années 70, nombreux ont été les régimes qui ont encouragé les forces religieuses pour s’opposer aux « marxistes », avant de réaliser qu’ils avaient permis la naissance d’ennemis implacables. Des campus marocains aux faubourgs du Caire et d’Islamabad, le scénario a été le même.

C’est en Afghanistan et au Pakistan que cette politique a été poussée à son paroxysme, avec l’appui de la CIA américaine aux courants islamistes les plus radicaux pour s’opposer à l’armée soviétique engagée au côté du régime de Kaboul. Pour voir apparaître, dans les années suivantes, des ennemis déterminés de l’Amérique, et en particulier Al Qaeda et Oussama Ben Laden.

Mais dans le cas d’Israël, il y a un véritable aveuglement qui durera des années. Les Accords d’Oslo, en 1993, qui marquent la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP, feront apparaître le risque qu’a couru l’Etat hébreu en laissant prospérer le Hamas dans la sphère sociale et caritative pour affaiblir son adversaire principal : le Hamas rejettera cette « paix des braves » et se lancera dans une vague d’attentats suicides en Israël qui en auront raison.

En particulier, en 1995, après l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin par un extrémiste religieux juif, le Hamas déclenche une série d’attentats-suicides contre des bus israéliens, qui jetteront l’électorat dans les bras du Likoud.

Avec mon confrère Christophe Boltanski, nous avions rendez-vous pour une interview avec Shimon Pérès, Premier ministre par interim, à la veille des élections de 1995. La semaine avait été marquée par trois attentats sanglants, et nous avons en face de nous un homme épuisé, défait, qui savait à la fois que son échec électoral était déjà écrit, mais aussi que le processus de paix qu’il avait enclenché était mort et enterré.

Le Hamas était devenu l’ennemi public numéro un à la place de l’OLP. Cheikh Yassine avait bien su endormir les Israéliens. Ils prendront leur revanche en l’assassinant le 22 mars 2004 à Gaza.

3/ Hamas vs Fatah

Il n’y a jamais eu beaucoup d’amour entre le Hamas et le Fatah, deux histoires palestiniennes parallèles, et souvent opposées.

Mais lorsqu’en janvier 2006, Le Hamas remporte les élections palestiniennes en battant le Fatah dans la bande de Gaza, c’est un coup de tonnerre. D’autant que les élections sont jugées raisonnablement libres et fiables.

Dix-huit mois plus tard, ce succès est suivi d’un coup de force : le Hamas chasse le Fatah et l’Autorité palestinienne, et devient seul maître de la bande de Gaza, désormais coupée de la Cisjordanie et soumise à un blocus plus sévère encore de la part d’Israël.

Pourquoi ce basculement ? Le Palestinien Khaled Hroub, chercheur à Cambridge et auteur du livre « Le Hamas », apporte un début de réponse :

« Si surprenante qu’elle ait pu être, la victoire du Hamas à ces élections était pour ainsi dire inévitable. Car au fil des années, l’impuissance à stopper les attaques brutales d’Israël contre le peuple palestinien n’a eu pour résultat que d’attiser la frustration, et partant le radicalisme. »

De fait, l’impasse des Accords d’Oslo, l’absence de « dividendes de la paix » pour les Palestiniens, la disparition de Yasser Arafat (mort en 2004 à Paris), et l’échec de l’Autorité palestinienne à fournir aussi bien une administration propre et efficace qu’un réel espoir de paix, ont conduit les Palestiniens dans les bras de la seule alternative qui leur restait : la plus violente, la plus radicale.

On ne comprendrait pas ce glissement de l’opinion palestinienne en faveur du Hamas et de sa ligne dure si on ne prenait pas en considération ce double facteur de discrédit de l’Autorité palestinienne :
  • l’Autorité présidée par Mahmoud Abbas depuis la disparition d’Arafat incarne la nouvelle bourgeoisie palestinienne, les notables, là où le Hamas reste dans une posture « révolutionnaire » ;
  • l’Autorité est perçue comme trop complaisante vis-à-vis d’Israël, désormais incapable d’obtenir la moindre concession et moins encore un véritable Etat, là où le Hamas incarne encore une « résistance » et les promesses qui vont avec.
Le Hamas n’est toutefois pas monolithique – il a ses durs, jusqu’au boutistes, et ses pragmatiques ou réalistes –, et il sait apprécier les rapports de force. Après plusieurs tentatives ratées, dans un contexte local particulièrement défavorable aux Palestiniens, et régional de divisions et de profonds clivages au sein du monde arabe dans la foulée des « Printemps », Hamas et Fatah se sont finalement mis d’accord pour un « gouvernement d’union nationale ».

Cette entente entre deux courants que tout oppose, dont l’un reconnait Israël et l’autre le combat, dont l’un est d’essence laïque et l’autre fondamentaliste religieux, provoque la colère du gouvernement Netanyahou en Israël.

C’était avant la guerre de l’été 2014, qui, une nouvelle fois, brouille les cartes : que restera-t-il de cette « entente nationale » après la bataille, et surtout, à quoi servira-t-elle ? A la paix ou à la guerre ?

4/ Négocier avec le Hamas ?

Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, manie habilement la communication, c’est même comme ça qu’il a percé en politique. Dans la foulée de la décapitation du journaliste James Foley par les djihadistes de l’Etat islamique, mardi, il a tenté l’amalgame :

« Le Hamas est comme l’EIIL [ancien nom de l’Etat islamique, ndlr]. L’EIIL est comme le Hamas. Ce sont les branches d’un même arbre et je peux dire que le monde entier a été choqué par les atrocités commises par l’EIIL. Nous avons vu la décapitation d’un journaliste américain, James Foley. Cela montre la barbarie, la sauvagerie de ces gens. Nous faisons aussi face à cette même barbarie. »

De cette manière, Netanyahou disqualifie à tout jamais le Hamas comme un interlocuteur. Mais, sans doute, pourrait-on retrouver des déclarations aussi fortes à l’encontre de Yasser Arafat... avant la poignée de mains avec Yitzhak Rabin à la Maison Blanche.

Mais Israël peut-il et doit-il parler au Hamas, dont la Charte préconise toujours la destruction de l’Etat hébreu ?

Depuis des années, certains le pensent. Des diplomates français, comme Yves Aubin de la Messuzière, ou l’ancien Président Jimmy Carter, ont eu des contacts avec le mouvement islamiste et encouragent un dialogue prudent.

Dans Le Figaro en 2008, de retour de Gaza, Yves Aubin de la Messuzière déclarait :

« Ce n’était pas une mission officielle, j’ai dit au Hamas qu’il devait se rapprocher au maximum des conditions imposées par l’Occident pour qu’on leur parle [mettre fin au terrorisme, reconnaître l’Etat hébreu et entériner les accords signés entre Israël et l’Autorité palestinienne, ndlr].

Ils m’ont répondu qu’ils étaient prêts à accepter un Etat palestinien dans les frontières de 1967, ce qui équivaut à une reconnaissance indi­recte d’Israël. Ils se sont dits prêts à arrêter les attentats kamikazes, et ce qui m’a surpris, c’est que les dirigeants islamistes reconnaissent la légitimité de Mahmoud Abbas. »

Toujours en 2008, Khaled Hroub, le chercheur de Cambridge, déclarait lors d’un colloque de la Fondation Res Publica de Jean-Pierre Chevènement :

« Le risque est aujourd’hui une scission à l’irakienne. Des cellules Al Qaeda existent déjà dans la bande de Gaza. Or le Hamas est aujourd’hui plus modéré qu’en 1987. Il s’est rapproché de la position du Fatah en faveur de deux Etats.

Le seul rempart contre Al Qaeda c’est le Hamas qui veut faire de la politique, qui peut discuter avec le monde extérieur. Le Hamas redoute l’émergence d’Al Qaeda. Si la pression continue sur le Hamas, la frustration va conduire à une scission au sein du mouvement et on verra émerger des groupes Al Qaeda dévoués à Ben Laden et non à la Palestine.

Comme le dit [le chercheur français, ndlr] Jean-François Legrain, l’Etat, la nation, la Palestine ne sont pas au cœur des préoccupations de ces groupes qui visent le projet islamique global, l’instauration du djihad partout dans le monde. [...]

Aujourd’hui, le Hamas est plus palestinien que religieux. »

Remplacez aujourd’hui Al Qaeda et Ben Laden par Etat islamique et Al-Bagdadi, et vous avez un bon résumé de la situation actuelle dans le monde arabe. Contrairement à ce qu’affirme Netanyahou à des fins propagandistes, Hamas et Etat islamique ne sont pas de même nature. En tous cas pas aujourd’hui.

Difficile de croire qu’une paix puisse être établie entre Israéliens et Palestiniens en traitant avec la seule Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, à bout de souffle et à la crédibilité bien mince, tandis que ceux qui réunissent des foules considérables autour de leurs « martyrs », comme ce jeudi aux funérailles des chefs militaires du Hamas tués la veille, seraient ostracisés et combattus. Cette paix-là serait de faible durée.

Alors que les roquettes et les bombes se croisent dans le ciel de Gaza, un dialogue entre Israël et le Hamas parait largement utopique. Mais comme aimait à le répéter Shimon Pérès dans les années 90, on fait la paix avec ses ennemis, pas avec ses amis.
PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
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#crise_a_gaza
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