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Politique

Gaza : la guerre est finie, mais la paix n’est pas encore pour demain

Rue89 - Le 08 août 2014 à 16h48
Par Pierre Haski
Dans la ville de Rafah, au sud de Gaza, une fillette devant les ruines de maisons détruites lors des affrontements. Photo UNICEF/El Baba
Près de 2 000 morts en un mois de guerre pour rien ? Les troupes israéliennes se sont unilatéralement retirées ce mardi de la bande de Gaza, et, dans un climat toujours tendu, le conflit devrait théoriquement revenir à d’hypothétiques négociations. Retour sur une impasse.
L’optimisme n’est évidemment pas de rigueur. Ce troisième conflit en six ans entre le Hamas, retranché dans la bande de Gaza, et l’armée israélienne n’a fondamentalement rien changé, sinon ajouté une couche de rancœur et de haine de part et d’autre, et fait régresser le territoire palestinien en termes de conditions de vie, d’infrastructures, de viabilité économique.

Plus du quart de la population palestinienne du territoire a été déplacée par la guerre au pic des hostilités, beaucoup ont perdu leur logement, leurs biens.

Et cette guerre a été la plus meurtrière des trois derniers conflits, des deux côtés malgré la disproportion du nombre de victimes : 1 850 Palestiniens tués, dont une importante proportion d’enfants, et 64 soldats israéliens tués et trois civils. En 2008-2009, Israël n’avait perdu que deux soldats.

Le mot-clé côté israélien est l’unilatéralisme. Israël veut que tout le monde comprenne que l’Etat hébreu a retiré ses troupes de Gaza de sa propre décision, et pas aux termes d’un quelconque accord, avec le Hamas, l’Egypte ou les acteurs internationaux.

Il s’agit clairement de conserver les mains libres, plutôt que de se retrouver lié par les termes d’un accord – même si l’accord précédent n’a jamais été respecté.

Une fois ce préalable unilatéral clairement énoncé, Israël a finalement accepté d’envoyer une équipe de négociation au Caire, où se trouvent également des négociateurs palestiniens, ceux de l’Autorité de Mahmoud Abbas autant que ceux du Hamas et du Jihad islamique.

Négocier quoi ? Il y a au moins deux voies possibles

1 / En attendant la prochaine guerre


Paradoxalement, deux des revendications du Hamas ont déjà été satisfaites : un cessez-le-feu, et un retrait des troupes israéliennes de la bande de Gaza. Pour le reste, les négociations s’annoncent ardues.

D’abord parce que les deux parties ne se parleront pas directement : le Hamas et Israël ne se reconnaissent pas, et donc ne se parleront que par l’intermédiaire des Egyptiens.

Ensuite, parce que les autres revendications du Hamas, contenues dans une (longue) liste publiée à la veille de l’arrêt des combats, sont plus difficilement négociables, qu’il s’agisse de :
  • la levée du blocus israélien de la bande de Gaza ;
  • la levée des restrictions à la pêche ou à l’agriculture ;
  • la libération des prisonniers...
Deux points semblent plus facilement négociables :
  • la possibilité d’importer via Israël des produits destinés à la reconstruction des destructions de la guerre. Ça s’est fait par le passé : après les destructions, la reconstruction – « business as usual » ;
  • la réouverture, sous conditions, du point de passage de Rafah entre la bande de Gaza et l’Egypte, même si cette dernière n’a guère de sympathie pour les islamistes gazaouis, émanation des Frères musulmans égyptiens, bête noire du régime du Caire.
Mais tout ceci ne peut que servir de « rustine » à une situation de crise. Cela ne résoudra aucun des problèmes de fond du conflit israélo-palestinien, et le seul acquis d’Israël aura été de gagner du temps en ayant détruit les fameux tunnels et largement entamé l’arsenal de roquettes du Hamas.

Mais qui peut douter que le conflit ressurgira sous une forme ou sous une autre dans les prochaines années, tant que le capital de haine accumulée de part et d’autre n’aura pas été vidé ?

2 / Reprendre un processus de paix

L’alternative, c’est de saisir l’occasion douloureuse d’une guerre inutile pour tenter de sortir de l’impasse.

On peut faire plusieurs lectures de ce qui vient de se passer. Celle des « faucons » en Israël comme en Palestine, est que la paix et la cohabitation sont impossibles, et que seule l’éradication de l’autre camp est envisageable. Ils sont hélas nombreux.

Une autre lecture serait au contraire qu’une solution militaire est impossible, même pour une hyperpuissance militaire comme Israël qui a subi dans ce dernier conflit limité de sérieuses pertes de son point de vue. A fortiori pour le Hamas, qui se vante d’avoir « résisté », et c’est factuellement exact, mais a eu un taux de « réussite » de ses tirs sur Israël proche de zéro...

Après l’échec d’Oslo

Reste la voie ardue de la paix. Elle n’a pas bonne presse depuis l’échec des accords d’Oslo de 1993, qui n’ont débouché ni sur un Etat palestinien, ni sur l’arrêt de la colonisation, ni sur la paix.

Il en reste un héritage ambigu :
  • une Autorité palestinienne, celle de Mahmoud Abbas, affaiblie et en perte de vitesse, y compris en Cisjordanie et perçue par beaucoup comme trop complaisante avec Israël ;
  • un morcellement territorial entre les colonies juives envahissantes, qui rend chaque jour moins possible un Etat viable ;
  • une absence de « désir de paix » de la majorité des Israéliens échaudés par l’échec d’Oslo, et qui ont opéré, ces deux dernières décennies, un sérieux glissement vers la droite dure reflété par l’actuelle coalition gouvernementale.
Pour autant, des voix existent, en Israël même, qui critiquent le travail de sape effectué par le gouvernement Netanyahou contre le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, alors que ce dernier a fait des gestes palpables qui auraient pu être saisis par Israël.

Signe de ce débat : la sortie, lundi, du ministre des Affaires étrangères israélien, Avigdor Liberman, situé à l’extrême droite de la coalition, qui a attaqué toute idée de remettre Mahmoud Abbas en selle en l’impliquant dans un arrangement permettant de rouvrir la frontière de Rafah entre Gaza et l’Egypte. Il a déclaré :

« Penser qu’Abou Mazen [le nom de guerre de Mahmoud Abbas, ndlr] puisse être un allié dans la bande de Gaza est une erreur sérieuse. »

D’autres responsables israéliens, notamment militaires, étaient pourtant allés dans ce sens ces derniers jours. Les responsables des services de renseignement plaident également dans ce sens, eux qui ont des contacts permanents avec leurs homologues de l’Autorité palestinienne.

Netanyahou pragmatique ?

Pour remettre en route la mécanique de la négociation, que Benyamin Netanyahou avait clairement torpillée lors de la tentative de John Kerry il y a seulement quelques mois, il faudrait un véritable séisme politique dans le monde politique israélien. Netanyahou, pragmatique si on le compare aux extrémistes de sa coalition, peut-il être l’homme de ce revirement ? Difficile d’y croire à ce stade.

Du côté palestinien, on est un peu plus avancé, avec la formation d’un gouvernement d’union nationale, juste avant cette dernière guerre, entre le Fatah et le Hamas. Un processus peu convaincant jusqu’ici, aux bases et aux objectifs flous, mais qui peuvent être activés pour négocier une paix en incluant les moins jusqu’au-boutistes des islamistes dans un exercice inédit.

La communauté internationale a évidemment un rôle-clé dans cette improbable équation. La sortie sans précédent de Laurent Fabius, lundi, en faveur d’une solution imposée par la communauté internationale, fait entendre une musique nouvelle, non seulement au sein d’un gouvernement français qui a été aux abonnés absents pendant trois semaines, mais aussi au sein du monde occidental qui n’a jamais rien voulu imposer à Israël.

Pour autant, une proclamation française ne suffit pas à changer la donne, même si elle montre que rien n’est immuable. L’attitude des Etats-Unis, qui viennent de signer l’envoi de munitions pour plus de 200 millions de dollars pour renforcer la défense antimissiles israélienne, ne semble pas susceptible d’évoluer aussi vite, et dans cette direction.

« Dès que cette guerre aura pris fin »

Reste l’opinion israélienne et palestinienne. Côté israélien, le durcissement du temps de guerre peut-il céder la place à la réflexion, au débat, à l’ouverture ? On partagera l’optimisme inné (malgré la mort d’un fils à la guerre) d’un David Grossman, l’écrivain talentueux, fondateur dans les années 80 du mouvement La Paix maintenant, qui écrivait en pleine guerre dans le New York Times (traduit par Libération) :

« Ici, en Israël, dès que cette guerre aura pris fin, il nous faudra créer le processus d’un nouveau partenariat, une alliance interne capable de déstabiliser les petits groupes d’intérêt qui nous contrôlent. L’alliance de ceux qui ont pleinement conscience du risque fatal à continuer de tourner autour de la meule, de ceux qui comprennent que nos frontières ne séparent plus les juifs et les Arabes, mais les gens qui souhaitent vivre en paix de ceux qui nourrissent idéologiquement et émotionnellement la violence éternelle.

Je crois qu’Israël contient déjà une masse critique de gens, de droite comme de gauche, religieux ou athées, capables de s’unir – avec sobriété et sans illusions – autour de quelques points de convergence pour résoudre le conflit avec nos voisins. Beaucoup d’entre eux “se souviennent du futur” – expression bizarre mais pertinente dans ce contexte – le futur qu’ils souhaitent pour Israël et pour la Palestine.

Il y a – mais pour combien de temps encore ? – des gens en Israël qui comprennent qu’en basculant dans l’apathie, nous laissons le champ libre à ceux qui nous entraînent inexorablement vers la prochaine guerre. Si nous ne nous unissons pas – Israéliens et Palestiniens du même bord – alors les yeux bandés et la tête basse, attelés au même désespoir, nous continuerons à tourner la meule de ce conflit qui use nos vies, nos espoirs, notre humanité. »

Une troisième intifada ?

Côté palestinien, on sent bien la montée des ressentiments, la tentation d’une « troisième intifada » (ce mardi matin, des jeunes cagoulés ont bombardé de pierres les gardes-frontières israéliens à partir de l’esplanade des mosquées à Jérusalem ; la veille c’est un attentat à la pelleteuse qui faisait un mort dans une des rues de la ville « sainte »), voire pire.

Comment recréer l’espoir ? Si cette option du retour au cycle vertueux de la paix n’est pas réamorcée, alors le compte à rebours aura commencé pour la guerre suivante. Et la suivante encore.
PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
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#crise_a_gaza
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