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Politique

Erdogan face à la contestation populaire… et politique

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 04 juin 2013 à 20h14
Des manifestants à Istanbul renversent une camionnette de la police le 1er juin 2013.
Quelles sont les sources de la contestation en Turquie? Comment le mouvement est-il susceptible d'évoluer et avec quelles conséquences sur le pouvoir en place? Le point avec Barah Mikaïl, chercheur au FRIDE.
Lundi soir en Turquie, au bout de cinq jours d'affrontements entre les manifestants et les forces de sécurité, le bilan officiel était d'un mort et de 1 740 blessés et 1 730 interpellations. Le mouvement a été déclenché par le projet de destruction d'un parc à Istambul pour y construire un énième centre commercial. Des manifestants issus de la société civile se sont installés dans le parc, dont les forces de sécurité ont voulu les déloger avec une grande brutalité. Un blog ce week-end faisait état de deux manifestants décédés après avoir été écrasés par un char de l'armée.  Nous n'avons pas pu vérifier cette information.

Dans la foulée des affrontements, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a vivement critiqué le mouvement de protestation lui-même ainsi que l'usage des réseaux sociaux, et notamment Twitter  qu'il a qualifié de "pire menace contre la société". Il a fait allusion à des agendas étrangers et à un complot ourdi avec le soutien d'agents internes. La rhétorique est similaire à celle utilisée par chacun des dictateurs renversés depuis le début de la vague des révolutions arabes, en Tunisie, en Egypte et en Libye, elle est également proche de celle de Bachar el Assad, dont le régime fait face depuis deux ans à un mouvement de contestation réprimé dans le sang. Les affrontements entre les rebelles et l'armée régulière, de plus en plus violents , ont dégénéré en guerre civile et ont fait au total environ90 000 victimes.

Cependant, se trouve-t-on devant un "printemps turc"? Sachant que les précédentes vagues révolutionnaires ont pris les "spectateurs" par surprise, nous serions bien en peine de faire des prévisions. Cependant, quelques éléments peuvent être soulignés pour replacer les événements dans leur contexte.

"Le mouvement de contestation est assez structuré," nous explique Barah Mikaïl, analyste politique, chercheur au think tank européen FRIDE, basé à Madrid. "Moins d'une semaine après le début de la contestation, il semblait déjà particulièrement bien organisé. Il reflète en tout cas les protestations exprimées par l'opposition depuis plusieurs années."

Pour lui, ces manifestations sont en partie la conséquence du "tour de vis" autoritaire mené depuis quelques années, et surtout depuis quelques mois, par l'AKP, le parti d'Erdogan au pouvoir depuis 2002.

En février 2008, l'AKP avait poussé en avant au Parlement turc une loi autorisant le port du voile à l'université, interdit dans cet Etat laïque. Mais les amendements votés au Parlement en ce sens ont été annulés au mois de juin de la même année par la Cour constitutionnelle, qui les a jugés contraires à la laïcité. 

Il y a quelques semaines, le parti a cette fois souhaité légiférer ce qui concerne l'alcool. La nouvelle règlementation a été très critiquée par l'opposition et la société civile. Certaines des codifications concernées sont en fait assez proches de celles appliquées dans plusieurs pays occidentaux (interdiction de la vente d'alcool entre 22h et 6h, interdiction de la publicité pour l'alcool, hausse des taxes sur l'alcool). D'autres donnent davantage matière à réfléchir (interdiction des boissons alcoolisées sur les vols intérieurs de la Turkish Airlines, mais aussi en terrasse de certaines villes et dans plusieurs manifestations publiques). 

Il faut ajouter à tout cela les arrestations de journalistes et d'opposants à l'AKP menées depuis quelques années, comme par exemple en 2010, quand 21 personnes ont été interpellées par les autorités turques. Elles étaient soupçonnées d'appartenir à un réseau terroriste.

Ces différentes actions ont régulièrement été pointées du doigt par les opposants à l'AKP, comme le CHP, soulignant les dérives autoritaires d'Erdogan et accusant le parti d'origine islamiste de vouloir islamiser la société turque.

Les divergences concernent aussi les stratégies régionales d'Erdogan: l'opposition avait ainsi vivement critiqué la politique qu'il a menée pour entrer dans l'Union européenne, estimant que la Turquie abaissait son niveau et son influence internationale pour se conformer aux critères de l'UE. "L'opposition avait pris une tonalité clairement anti-européenne, pointant les réformes lancées par Erdogan" pour entrer dans le moule européen, explique Barah Mikail.

Ces deux dernières années, "l'opposition a également profondément critiqué la gestion du dossier syrien, parlant d'ingérence, et pointant la méthode diplomatique utilisée," souligne le chercheur. Erdogan a été l'un des premiers leaders internationaux à explicitement appeler son ancien allié Bachar el Assad à quitter le pouvoir. Ce dernier n'a pas hésité à lui retourner le compliment il y a quelques jours, après la répression menée par les forces de sécurité turques contre les manifestants place Taksim. Il a appelé Erdogan à quitter ses fonctions au regard de la violence dont il a fait preuve pour gérer les manifestants. Cette "pique" serait assez drôle si le contexte n'était pas aussi tragique.

Erdogan, par la violence de la réponse des forces de sécurité et le langage qu'il a utilisé pour critiquer les manifestations, a indéniablement apporté de l'eau au moulin des critiques lui reprochant son autoritarisme. Barah Mikaïl souligne que le chef du gouvernement turc a été réélu pour la troisième fois, et que cela peut favoriser une certaine "ivresse du pouvoir", tout comme le fait de se trouver devant une opposition assez divisée.

Quelle est aujourd'hui la marge de manoeuvre du Premier ministre turc?  "Il est obligé d'assouplir sa position, mais reste à savoir comment il y parviendra en gardant la tête haute", s'interroge Barah Mikail, estimant qu'on n'est pas pour l'heure en présence d'une révolution comparable à celles qui secouent le monde arabe depuis deux ans. "Les Turcs se trouvent déjà dans un fonctionnement démocratique. Si la protestation devait s'accentuer, on pourrait envisager des élections législatives anticipées, mais nous n'en sommes pas encore là," affirme-t-il en référence au scrutin prévu pour l'été 2015. "Si les délais constitutionnels sont respectés, cela peut largement donner le temps à Erdogan et à l'AKP de rectifier le tir", conclut-il. Reste à savoir comment l'opposition rebondira sur un éventuel affaiblissement de l'homme fort de l'AKP et du parti lui-même.
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#Turquie, #Erdogan, #Recep_Tayyip_Erdogan, #Révolutions_arabes, #Printemps_arabe
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