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Politique

Samir Frangié évoque les espoirs libanais en cas de chute du régime syrien

PARIS | Rue89 - Le 31 mars 2012 à 12h11
Par Pierre Haski
Samir Frangié lors de son passage à Paris en mars 2012, interviewé par Pierre Haski de Rue89. Crédit photo: Pierre Haski/ Rue89
Dans son livre « Voyage au bout de la violence », Samir Frangié, intellectuel et homme politique libanais, revisite quarante ans d’histoire tragique du Liban. De la guerre civile au sursaut de 2005, lorsque les Libanais ont réagi en masse à l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri et ont obtenu le départ des Syriens du Liban. Un événement selon lui précurseur des révolutions arabes et surtout de la révolte syrienne contre la dynastie Assad.
Ancien député très critique vis-à-vis du système politique libanais, qui en a beaucoup vu et continue d’être actif dans la coalition antisyrienne du 14 Mars, Samir Frangié se demande surtout comment faire émerger, au Liban, « l’idée du “vivre-ensemble‘ par opposition à celle de coexistence communautaire jusque-là dominante’.

Cela passe sans doute, sur un plan géopolitique, par le succès du soulèvement syrien que Samir Frangié appelle de ses vœux. Il avait déjà évoqué ces questions avec iloubnan.info à l'occasion du Salon du Livre de Beyrouth. Il s’en est également expliqué dans un entretien avec notre partenaire Rue89 lors d’un passage à Paris.

Rue89 : Quelles sont les conséquences de la crise syrienne sur le Liban ?

Samir Frangié :
Dans la guerre libanaise, c’est-à-dire au cours des quarante dernières années, ce régime syrien a joué un rôle essentiel. S’il faut répartir les responsabilités, il doit en assumer 70%, et les 30% restant aux Libanais, leur manque de maturité, etc.

Je n’ai pas peur personnellement que les événements de Syrie aient des répercussions sécuritaires au Liban. Mais une des questions posées par la chute annoncée de ce régime est : qu’allons nous faire, nous Libanais ?

Nous pouvons aller dans deux directions :

- soit reprendre nos guerres permanentes et perpétuelles ;
- soit choisir une paix permanente et perpétuelle !

Ce choix n’est pas encore tranché. Je dirais même que si on laisse les choses à leur cours habituel, la chute du régime syrien ne serait qu’une étape dans ce processus de guerre permanente au Liban.

Le Hezbollah et ses alliés vont être affaiblis par la chute de ce régime, le 14 Mars [coalition antisyrienne, ndlr] pourra s’estimer victorieux. Mais en pensant de cette manière, nous sommes en train de préparer la reprise tôt ou tard de ce conflit permanent.

L’autre choix, qui n’est pas encore élaboré ou suffisamment réfléchi, c’est de dire : on arrête, on fait la paix. Et pour cela il faut que nous bâtissions un ‘vivre-ensemble’ aux conditions de l’Etat et pas d’une communauté particulière.

Il faut réhabiliter cet Etat et le libérer du carcan communautaire dans lequel il se trouve, jeter les bases d’un Etat civil. C’est une période charnière.

En attendant le dénouement en Syrie, est-ce le status quo au Liban, ou certains préparent-ils l’après Assad ?

Les forces politiques en général, toutes orientations confondues, avancent lentement. On a au Liban, comme dans le reste du monde arabe, des partis anciens sur une réalité nouvelle. Il y a l’émergence d’une société civile importante au Liban comme dans le reste du monde arabe. Il y a donc une course entre les partis traditionnels et une jeunesse plus mobilisée.

La question syrienne a beaucoup mobilisé la jeunesse libanaise. Il faut dire que les Libanais ont redécouvert la Syrie, le peuple syrien, à l’occasion de ces événements. On avait deux sociétés qui se tournaient totalement le dos, un peu comme la France et l’Allemagne pendant des dizaines d’années.

Il y a un phénomène d’empathie fabuleux, une énorme compassion, qui se traduit par des actions de soutien, d’appui. C’est cette jeunesse qui pourrait faire basculer les choses.

Et comment le camp du Hezbollah, allié à la Syrie, vit-il cette situation ?

Il y a un grand questionnement au sein de la communauté chiite. Historiquement, l’élément central du chiisme est de combattre l’oppression, et donc cela pose au Hezbollah des problèmes énormes de se retrouver dans le camp des oppresseurs.

On a ainsi vu sur Facebook un groupe de soutien aux habitants de Homs, créé par quelques jeunes en majorité chiites, qui se sont vite retrouvés des milliers.

Quelque chose bouge. Même au niveau du Hezbollah lui-même : il existe, comme dans toutes les expériences miliciennes, un esprit mafieux qui commence à dominer dans les régions qu’il contrôle, notamment dans la banlieue sud de Beyrouth, avec la drogue, la prostitution, les trafics... Ce parti paye le prix de cette évolution, et reconnait lui-même que c’est à l’Etat de remettre de l’ordre.

Vous parlez de ‘chute annoncée’ du régime syrien : vous ne croyez pas à sa possible victoire par la force ?

Non. A chacune de ses victoires, comme à Homs, c’est reparti dans un autre quartier. Il ne peut pas y avoir de coup décisif dans cette lutte. Les deux camps ont le dos au mur, ils ne peuvent plus reculer. Si l’opposition recule elle se fera massacrer.

Un changement de régime en Syrie est-il nécessairement à l’avantage du Liban ?

Samir Kassir [journaliste libanais assassiné par la Syrie en 2005, ndlr] avait initié ce débat en liant l’indépendance du Liban à la démocratie en Syrie. Il disait qu’un régime démocratique en Syrie ne pouvait pas faire ce qu’a fait la Syrie dans notre pays.

Mais depuis, on a essayé de faire peur aux Libanais en disant : ‘Si ce régime tombe, on ne sait pas ce qui va arriver, les minorités sont en danger, etc.’

Personnellement, je pense que si un régime salafiste arrivait au pouvoir en Syrie, hypothèse hautement improbable, il ferait beaucoup moins de tort qu’un régime ‘laïque n’en a fait au Liban et dans toute la région.

Vous ne partagez donc pas les craintes exprimées, notamment par une partie des chrétiens syriens, sur un possible pouvoir islamiste à Damas ?


Il y a des risques de guerre civile entre sunnites et alaouites, pas avec les chrétiens. Et dans l’opposition commencent à émerger des figures chrétiennes, comme Michel Kilo ou Georges Sabra.

La Syrie n’est pas dans le cas du Liban. Il y a un sentiment national syrien, sauf dans le cas des Alaouites, qui sont directement concernés par le maintien de la dictature.

Le Liban a semblé le moins concerné par la vague du printemps arabe, comment l’expliquer ?

Le printemps libanais [de 2005, après l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, ndlr] a été précurseur. La première fois qu’on a commencé à parler de manifestations de masse, c’est à Beyrouth en 2005.

Le printemps de Beyrouth a été freiné par une réaction très forte de la Syrie et du Hezbollah, et par les erreurs commises par le mouvement du 14 Mars qui n’a pas su aller jusqu’au bout.

Avec le printemps arabe, il y a un réveil du printemps libanais. Lors de la place Tahrir, au Caire, tous ceux qui ont participé au printemps de Beyrouth ont retrouvé les mêmes sensations et ont suivi ces événements avec sympathie et nostalgie.

Votre livre plaide pour un vivre-ensemble’ libanais réinventé : n’est-ce pas une utopie ?

On m’accuse d’être un optimiste invétéré... Si on observe le parcours libanais, d’une guerre si longue, jusqu’au soulèvement de 2005, tout est possible. Le tout est d’y croire.

Les gens n’ont pas changé d’identité ou d’appartenance communautaire, mais ils ont compris qu’ils devaient faire avec. Tout en restant identitaires, ils ont commencé à découvrir l’autre. C’est le seul remède à cette situation.

Les gens gardent une énorme nostalgie pour les retrouvailles spontanées qui se sont produites en 2005 à Beyrouth. C’est un moment unique dans leur histoire, qu’ils ne sont pas prêts d’oublier, et qu’ils ne savent pas trop comment traduire en politique.

Mais le fait de retrouver ‘l’autre’ est un événement fondateur, sur lequel on ne peut plus revenir. Malgré tous les efforts faits par le Hezbollah ou la Syrie pour revenir à la période de la guerre, avec beaucoup d’armes, personne de l’autre côté n’a songé à se réarmer. C’est fini, c’est une page tournée.
PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
Tags
#SamirFrangié, #Syrie
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