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Politique

Révolution arabe: des experts barbouzards au secours des dictateurs

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 22 février 2012 à 11h56
Par Antonin GREGOIRE
Rencontre entre le président syrien Hafez el Assad (père de l'actuel président Bachar) et son homologue américain Richard Nixon le 16 juin 1974.
Un récent rapport présenté comme écrit par des "experts indépendants" sur la Syrie expose le fameux complot étranger des frères musulmans salafistes voulant destabiliser le régime progressiste et réformateur de Bachar al Assad. Les auteurs du rapport avaient déjà, il y a quelques mois, écrit un document du même style sur Kadhafi avant la chute du guide libyen. Décryptage du rapport et de sa "commission d'experts indépendants", entre barbouzes, journalistes et agents secrets en mission privée surfant sur la vague de l'anti-terrorisme islamiste
Comme chacun sait, le moyen-orient succombera au terrorisme islamiste dès lors que les dictateurs « laics », les seuls capables de mettre au pas les masses arabes naturellement et culturellement fanatiques, auront disparu. C'est de cet axiome que vivent non seulement les dictateurs mais aussi un nombre considérable de think tanks, experts autoproclamés en terrorisme, conseillers en renseignement privé, analyste de risques, lobbyiste et politiciens d'extrême droite etc.

Un marché particulièrement juteux (la remarquable enquête du Washington Post: Top Secret America donne une petite idée du business), mais qui menace de s’effondrer avec la révolution arabe. Si les dictateurs qui emprisonnent et torturent les « islamistes » depuis des décennies tombent et ne sont plus là pour radicaliser les islamistes, que ces islamistes deviennent des partis politiques bien obligés de faire face aux citoyens et à la sanction des urnes, que les mukhabarat d'Assad ou de Kadhafi ne sont plus là pour infiltrer, manipuler et protéger les salafistes et créer des tensions confessionnelles dans les pays alentours, qu'au lieu « d'islamiser chez nous » comme le craignent les extrêmes droite européennes, les Arabes se mettent à démocratiser chez eux, alors c'est tout l'édifice de la lutte contre le terrorisme, l'immigration et l'islam telle qu'il a été conçu depuis dix ans qui s'écroule.

Parmi les acteurs de ce marché de l'expertise en terrorisme, deux associations française, le CIRET-AVT (Centre International de Recherche et d'Etude sur le Terrorisme et d'Aide aux Victimes du Terrorisme) et le CF2R (Centre Français de Recherches sur le Renseignement) ont attiré notre attention via les deux récents rapports qu'elles ont réalisés sur les événements en cours dans le monde arabe. Ces deux structures viennent en effet de produire coup sur coup deux rapports, un sur la Libye et un sur la Syrie. Ces deux documents reprennent les propagandes des deux dictateurs avec une telle conviction qu'on en vient à s'interroger sur les motivations réelles de leurs auteurs.

Le CIRET-AVT n'avait jamais beaucoup fait parlé de lui avant la publication d'un rapport à la gloire de Kadhafi co-signé par Yves Bonnet, ancien patron de la DST, le contre -espionnage français. Yves Bonnet est président du CIRET-AVT dont le secrétaire général, fondateur et membre le plus actif est un dénommé Jean Paul Ney à la fiche wikipédia bien remplie. Il est au centre d'une sombre histoire de putsh raté en côte d’ivoire: dans cette affaire, (voir ici l'article de Télérama sur l'affaire: "Jean-Paul Ney: Barbouze, reporter ou marionette?"), il est mis en prison par Gbagbo en 2007 et défendu  par Maitre Gilbert Collard (qui est aujourd'hui aussi l'avocat du Front National de Marine le Pen).

Jean-Paul Ney et Yves Bonnet sont aussi en business étroit avec Intelink, une filiale du groupe français Digital Network qui fait de la surveillance et sécurité de communications électroniques ce qui peut être intéressant pour des dictateurs mégalomanes en fin de vie.

On a aussi au CIRET-AVT, Charles Cogan qui a passé 37 ans de sa vie à la CIA et qui fait expert sur le site de droite français Atlantico, des militaires russes d'un think tank anti-terroriste (la Russie est confronté à un grave problème de "terrorisme" en Tchétchénie), des anciens du FBI... (une petite liste ici)

L'autre association est le CF2R, présidé par Eric Dénecé qui s'est rendu en Syrie et est co-auteur du rapport. Eric Dénecé fait du renseignement privé, un métier qui rapporte bien selon ses propres dires. (ici une interview de L'Etudiant dans laquelle il explique son métier)

Il intervient dans les media en tant qu'expert du renseignement, expert en histoire du renseignement, expert en recherches sur le renseignement, expert en forces spéciales, expert en terrorisme...
Il travaille aussi dans le conseil sur le risque islamiste en entreprise, ainsi qu'il l'explique sur le site d'extrême droite Riposte Laïque qui semble très intéressé par ses théories sur les islamistes infiltrant les PME françaises.

Pour Dénecé, les révolutions ne sont des coups d'état militaires masqués. En se basant sur le fait que les manifestants arabes ne se sont pas comporté selon les clichés auxquels il s'attendait, il en déduit que ces révolutions n'en sont pas: « Il est tout de même étonnant que dans ce pays où existent un militantisme islamiste et un net sentiment anti-israélien, aucun slogan anti-israélien ne soit apparu pendant les manifestations. C’est bien l’indice d’une "révolution" sérieusement encadrée, » explique-t-il dans une interview à La Tribune.

Sur la Libye, le rapport pro-kadhafi du CIRET-AVT et CF2R avait déjà commis une belle "bourde". Un des auteurs du rapport, Dirk Borgers, avait été pris la main dans le sac en compagnie de deux  barbouzes, un de la CIA et un néoconservateurs, à proposer à Kadhafi un plan de lobbying aux Etats-Unis pour la modique somme de 10 millions de dollars.

Yves Bonnet, coauteur de ce rapport "indépendant" sur la Libye s'était alors fendu d'un démenti, assurant que Dick Borgers ne faisait pas vraiment partie de la délégation et n'avait « apporté aucune contribution à la rédaction du document dont il a même désapprouvé les termes, par écrit. »
Le nom de Borgers figure malgré tout deux fois, comme coauteur du rapport et comme membre de la délégation.

Sur la Syrie, la "commission d'experts indépendants",  regroupe, en plus d'Eric Dénecé, d'autres personnages interessants.

Richard Labévière, journaliste licencié par RFI après une interview de Bachar el Assad en 2007: la direction, apprenant que c'était Bachar el Assad qui avait spécifiquement choisi Labévière pour son interview, avait demandé au journaliste de ne pas faire l'entretien. Labévière avait malgré tout réalisé l'interview et du coup avait été licencié pour faute grave. Il était alors défendu par le fleuron de l'extrême droite et du conspirationnisme français : Thierry Meyssan, Alain Soral ou sur le site fdesouche, il se réfugie au Liban pour sa conférence de presse. Le site MédiArabe.info raconte comment il est depuis devenu très proche des courants aounistes, eux mêmes aujourd'hui favorables au régime syrien.

Il est aussi l'auteur de La tuerie d'Ehden ou la malédiction des arabes chrétiens, avec une 4e de couverture très claire sur l'objectif d'un livre publié en mai 2009, juste avant les legislatives libanaises: «la tuerie d'Ehden resserre le " noeud maronite " entre les phalangistes alliés à Israël et les Arabes chrétiens qui revendiquent leur pleine et entière appartenance au monde arabe. Trente ans plus tard, le noeud n'est pas desserré. Le général Aoun et Sleimane Frangié, le fils du député assassiné, incarnent l'avenir des Arabes chrétiens. »

Actuellement, Labévière est en train de vendre son dernier livre, Le jour où la Syrie s'éveillera, hymne au régime réformateur, laic et égalitaire de Bachar al Assad et qui plait là aussi beaucoup à l'extrême droite. Son livre est ici présenté par Phillipe Conrad, membre historique du GRECE (Groupement de Recherche et d'Etude de la Civilisation Eurpéenne, officine d'extrême droite qui alimente les courants civilisationels, identitaires et fascisants français depuis 1968)

Il y a aussi parmi les membres de cette commission, Saida Benhabyles, algérienne, traductrice et ancienne ministre de la Solidarité présidant depuis Alger une association pour les femmes rurales dont le siège se situe à 800 kilomètres et qu'on soupçonne de chercher à récupérer les subventions des familles victimes du terrorisme. El Watan dresse un portrait au vitriol du personnage.

En Syrie, la délégation du CIRET a rencontré pour alimenter son rapport soeur Marie-Agnès de la Croix. Elle a déjà été prise en flagrant délit de neutralité objective par deux fois : lors d'une conférence où elle admet tenir ses infos directement du mukhabarat, organisant des visites de délégations préparés par les aounistes (très objectifs sur Assad), obtenant des visas officiels pour les journalistes qu'elle envoie à Homs pour des visites guidées visant à observer les attentat terroristes du complot qui veut déstabiliser la Syrie. En janvier, le journaliste Gilles Jacquiers invité, avec d'autres représentants des media, par soeur Marie-Agnès, est mort, tué à Homs dans des circonstances que ses collègues trouvent très troubles. Le rapport indique pudiquement par une petite note qu'il a été rédigé avant la mort de Gilles Jacquier.

Outre les innombrable erreurs et approximations du rapport (relevées par Ignace Leverrier sur son blog, un œil sur la Syrie), le document est une sorte de mode d'emploi indiquant comment lire les événements pour accréditer les théories du régime. On y apprend que :
  • La Syrie est un pays tribal. La Syrie, comme la Libye dans le rapport des mêmes auteurs, est un pays tribal et les chefs de tribus sont les organisateurs des premières manifestations "Humiliés publiquement, les parents saisissent les chefs de tribus qui organisent des manifestations devant le gouvernorat."
  • L'Islam est la seule et unique forme de conscience et d'organisation politique. Ainsi, la toute première manifestation des « enfants de Deraa » a eu lieu « devant une mosquée du centre ville ». Puis « Les mosquées sunnites jouent indéniablement un rôle de catalyseur tandis que les représentants des Frères musulmans à l’étranger (Aix la Chapelle, Londres et Washington) appellent à un élargissement de la mobilisation, mais sans véritables mots d’ordre précis. »
  • Bachar al Assad est un réformateur contraint et forcé d'être méchant par les autres. Ainsi après Deraa, « Bachar al Assad ne saisit pas l’occasion pour calmer le jeu et réouvrir un débat national. sous l’influence des ultras du régime, il choisit la répression et accuse l’étranger. »
  • La conspiration par la géographie : Deraa est le foyer des « tribus transfrontalières sunnites» et « sur la route qui mène à Amman et en Arabie Saoudite », ce qui suffit à expliquer pour les auteurs que Deraa est « un passage obligé de la subversion islamiste et a toujours été une tête de pont des frère musulmans jordaniens soutenus par Riyad, qui sont bien implanté dans cette ville. »
  • Le mouvement a échoué pacifiquement et a donc pris les armes. Au fil du rapport cela intervient différemment dès Avril en page 13 puis dès le 18 mars page 15, depuis l'été (dans la même page) en mai/juin à un autre endroit ou parfois même les groupuscules armés existaient déjà avant les manifestations... Au final on ne sait pas trop quand mais les « revendications légitime » du peuple syrien sont devenu, à un moment, un affrontement de groupes armés salafistes payé par la conspiration des Etats-unis Israël Quatar Arabie Séoudites cherchant à déstabiliser la Syrie...
  • La nature de l'arabe permet d'expliquer beaucoup. Ainsi, l'arabe est déserteur : « les désertions constituent un phénomène classique, sinon structurel de toutes les armées arabes de conscription. L’armée syrienne ne fait pas exception et y est habituée. » L'arabe est aussi très tribal : la gestion sécuritaire de la crise fut « vraisemblablement inspirée par certains vieux chefs alaouites de la montagne »
  • Truffer l'« analyse » d'adjectifs confessionnels : le mot sunnite apparaît 31 fois, alaouite et chrétien 23 fois chacun, chiite 8 fois, druze 4 fois, confession ou confessionnel 24 fois, religieux ou religion 24 fois, kurde 26 fois, tribus 13 fois... Soit environ 176 références aux confessions, religions, communautés etc. sur un rapport de 55 pages annexes comprises... Si après ça vous n'avez pas compris que la Syrie était divisée en différentes communautés et que seul un dictateur pouvait empêcher l'éclatement...
Il est difficile de comprendre véritablement les intentions du rapport mais il semble animé par trois convictions conjointes : d'abord, la croyance de fond que l'Arabe est heureux en dictature et qu'il ne lui viendrait pas à l'idée de vouloir la démocratie ou la liberté sans qu'un complot extérieur ne le manipule dans l'ombre. Ensuite, une certaine satisfaction de jouer les apprentis géopoliticiens dans cet Orient complexe où se fondent les religions, les confessions, les intérets et influences des puissances en une pâte à modeler gépopolitique que les auteurs aiment malaxer. Enfin, un réel désir de plaire à Bachar al Assad.

C'est déjà le deuxième dictateur traité par l'équipe des experts indépendants du CIRET-AVT et CF2R, dont on attend impatiemment le prochain rapport.

Ici le rapport "Syrie: une libanisation fabriquée" du CIRET-AVT et du CF2R

Ici le rapport précédent "Libye, un avenir incertain"
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