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Politique

Double véto à l'ONU : pourquoi Pékin et Moscou défendent Assad

Rue89 - Le 06 février 2012 à 13h58
Par Pierre Haski
Un dessin de Crazy Crab sur http://www.cartoonmovement.com/cartoon/5107
Bienvenue au monde de la realpolitik, où le jeu des grandes puissances émergentes n'a rien à envier au cynisme dont ont fait preuve, historiquement, les maîtres du monde d'hier. Ce monde s'est dessiné sous nos yeux samedi soir, au Conseil de sécurité de l'ONU, avec le double véto chinois et russe à une résolution sur la Syrie.
Le double véto a tué le texte sur les massacres syriens pourtant soutenu par les treize autres membres de la plus haute instance des Nations unies.

Le projet de résolution soutenait le plan de la Ligue arabe qui prévoit la mise à l'écart du président syrien Bachar al Assad, et dénonçait les violations des droits de l'homme commises par le régime syrien.

Susan Rice, l'ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU, a eu des mots très durs pour Pékin et Moscou lors du débat du Conseil de sécurité sur la Syrie :

« Ils (les dirigeants russes et chinois) auront sur les mains toute effusion de sang supplémentaire ».

Cet échec diplomatique prive la communauté internationale de tout levier légal pour peser sur la situation intérieure en Syrie, qui a vu une accélération de l'ampleur des massacres ces derniers jours, avec l'emploi d'armes lourdes contre les manifestants à Homs, ou le déploiement de chars dans les environs de Damas.

Pourquoi la Chine et la Russie prennent-elles le risque d'apparaître ainsi comme les protectrices d'un dictateur qui cherche à écraser sans merci son peuple qui demande inlassablement son départ depuis des mois ? La réponse est double :

1 Le rapport de force international

Il y a près d'un an, le 18 mars 2011, le Conseil de sécurité de l'ONU adoptait par dix voix sur quinze, sans vote négatif ni véto, la résolution 1973 qui autorisait le recours à la force contre le régime du colonel Kadhafi en Libye.

On connait la suite, six mois plus tard, Tripoli tombait entre les mains des rebelles soutenus et armés par l'Otan, et Kadhafi, un vieil ami despotique de Moscou, était achevé après sa capture.

Vu de Pékin et Moscou, les Occidentaux les ont roulés dans la farine, utilisant une résolution destinée à « protéger les populations civiles » pour renverser un régime légal et reconnu. A aucun moment, en effet, la résolution 1973 que Pékin et Moscou ont laissé passer sans véto, n'autorisaient l'armement des rebelles, ou le rôle plus actif qu'il n'a été admis, des armées étrangères dans le renversement du pouvoir de Kadhafi.

Ce marché de dupes de 2011, qui a donné à l'Otan une de ses plus éclatantes victoires militaires de son histoire, sans la moindre victime dans ses rangs, sert de leçons aux dirigeants chinois et russes qui continuent d'observer la planète en termes de rapports de force.

Ils ont marqué samedi leur refus de voir se répéter, un an plus tard, le même scénario avec une résolution aux apparences anodines, mais qui ouvrait la voie à une ingérence bien plus grande dans les affaires intérieures d'un Etat souverain, vieux « client » de Moscou de surcroit dans le cas des Russes. La question des massacres n'intervenant que très secondairement dans l'analyse de la situation.

Ainsi émerge le nouveau rapport de force international, dans lequel les Occidentaux ont perdu leur influence dominante, et dans lequel les émergents, comme la Chine, longtemps un acteur passif, ou la Russie qui retrouve progressivement ses marques de l'époque soviétique, se posent en acteurs majeurs d'un jeu biaisé.

2 Le refus de l'ingérence

« N'autorise pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse » : c'est en quelque sorte le principe qui dicte la brutalité du véto chinois et russe au projet de résolution en Russie.

Qu'on se place un instant du point de vue des dirigeants chinois. Ceux-ci sont actuellement confrontés à une vague de protestations au Tibet, qui a vu plus d'une dizaines de moines s'immoler, des protestations se terminer dans le sang comme récemment au Sichuan...

C'est avec cette grille de lecture que Pékin dissèque les projets de résolution à l'ONU : ne pas créer de précédents qui puissent se retourner contre elle, si demain, l'Inde et quelques autres pays décidaient de demander au Conseil de sécurité de « protéger » les populations civiles des zones tibétaines ou ouigour de la République populaire.

Le rasisonnement s'applique autant à la Russie qui est impliquée dans plusieurs conflits internes ou sur ses marches, comme la Tchétchénie, l'Ingouchie, Ossétie...

La caractéristique commune de ces deux pays est l'absence de poids de l'opinion publique sur la politique étrangère lointaine. Autant, dans le cas de la Chine, les dirigeants doivent tenir compte des sensibilités de leur population s'agissant du Japon, ou même, on l'a vu récemment, de l'aide économique éventuelle au renflouement de l'Europe, autant un mouvement de révolte dans un pays inconnu (pour eux) comme la Syrie ne suscite aucune sympathie naturelle en l'absence d'information indépendante.

D'autant que les révolutions tunisienne et égyptienne ont suscité pas mal de nervosité à Pékin où le mot « jasmin » a été censuré sur internet, et de maladroits appels à faire de la Chine le « domino » suivant dans la liste ont provoqué une vague de répression dans les milieux dissidents.

En Russie, ces événements coincident avec un réveil inattendu de l'opposition et de la société civile, à l'occasion des élections législatives de décembre.

Moscou et les grandes villes ont connu des manifestations populaires sans précédent depuis la fin de l'URSS, prenant pour cible Vladimir Poutine et son retour annoncé à la présidence de la Russie après l'intermède Medvedev. Poutine a ouvertement accusé les Américains d'être derrière ces protestations qui pouvaient préfigurer une tentative de « révolution de couleur » comme en Ukraine, Géorgie, Moldavie etc.

L'élection présidentielle russe du 4 mars, dans moins d'un mois, justifie amplement le raidissement diplomatique de Moscou : pas de cadeau.

Le prix à payer pour Pékin et Moscou ne sera pas tant en interne -seuls les opposants convaincus et politisés seront choqués- que dans les opinions publiques occidentales et arabes, abreuvées d'images des massacres de Syrie, et qui ne comprendront pas que ces deux grands pays se rangent du côté du bourreau. La Chine et la Russie peuvent vivre avec cette impopularité-là.
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