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Politique

Israël confronté aux provocations des ultra-religieux juifs

Rue89 - Le 01 janvier 2012 à 23h09
Par Pierre Haski
Le port de l'étoile jaune par des ultra-orthodoxes lors d'une manifestation a choqué la société israélienne où la question de la religion cristallise les tensions.
Un nouveau pas a été franchi samedi soir dans la confrontation entre la communauté juive ultra-orthodoxe et le reste de la société israélienne lorsque des manifestants sont descendus dans la rue à Jérusalem en arborant l'étoile jaune, le symbole des discriminations contre les juifs par les nazis.

Cette référence à l'holocauste des juifs pendant la seconde guerre mondiale pour signifier à l'Israël laïque la colère des ultra-orthodoxes a provoqué des réactions de choc et d'incrédulité de la part des leaders politiques de tous bords.

Tzipi Livni, la dirigeante du parti d'opposition Kadima a ainsi qualifié ces étoiles jaunes sur la poitrine d'enfants déguisés en prisonniers au costume rayé d'« affront grossier au souvenir de l'holocauste ». Pour Ehud Barak, le ministre de la défense, « c'est bouleversant et terrifiant ».

Ils n'étaient pourtant qu'un millier à s'être rassemblés samedi soir sur la « place du shabbat », dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Shearim, à Jérusalem ouest, où vivent des dizaines de milliers de Haredim (littéralement, « ceux qui craignent Dieu »), la frange la plus religieuse de la population israélienne.

Mais cette manifestation et les outrances auxquelles elle a donné lieu n'est que le point culminant d'une confrontation croissante entre les Haredim et la société laïque, en particulier dans cette ville charnière qu'est Jérusalem, où la cohabitation entre deux visions du monde est la plus explosive. Les Haredim représentent quelque 20% de la population de la ville, deux fois plus qu'à l'échelle du pays.

Les Harédim et les femmes

Le conflit fait rage depuis plusieurs semaines, depuis que des Haredim ont commencé à s'en prendre aux femmes dans la rue, vêtues de manière trop « légère » de leur point de vue.

Une femme et une fillette sont devenues les symboles involontaires de cette crise ouverte qui place les Israéliens face à la question, jamais résolue, de l'identité de leur société.

Naama Mergolis a huit ans, et habite Beit Shemesh, une ville située entre Tel Aviv, la métropole de « perdition » au bord de la mer, et Jérusalem, la capitale trois fois sainte. A Beit Shemesh, les ultra-orthodoxes sont entrés en campagne contre l'école pour filles fréquentée par Naama, pourtant une école liée au courant sioniste religieux, mais trop « laxiste » à leurs yeux.

Des ultra-orthodoxes s'en sont pris de manière violente à des femmes aux abords de l'école, semant la terreur parmi les enfants. Lorsque Naama Mergolis a témoigné dans les médias israéliens sur « des gens méchants qui m'attendent dehors et veulent me faire du mal », les Israéliens ont été bouleversés, s'agissant d'hommes qui se réclament de la religion.

Tanya Rosenblit, 28 ans, est l'autre symbole de cette crise. A la mi-décembre, elle a pris place dans un bus entre Ashdod, dans le sud-ouest du pays, et Jérusalem, fréquenté par des ultra-orthodoxes. Ces derniers ont tenté d'imposer que les femmes montent à bord du bus par une entrée différente de celle des hommes, et s'assoient au fond du véhicule.

La jeune femme a refusé, et s'est installée derrière le chauffeur, provoquant des réactions de colère des ultra-orthodoxes et l'intervention de la police. Là encore, les Israéliens ont redécouvert le visage de l'intolérance sous des habits religieux.

Tanya Rosenblit a été comparée à Rosa Parks, la femme noire qui, en 1955, avait délibérément choisi de s'asseoir dans l'espace réservé aux Blancs dans un bus de Montgomery, dans le sud des Etats-Unis, à l'époque de la ségrégation raciale.

Mais la différence est qu'en Israël, ceux qui veulent pratiquer cette discrimination vis-à-vis des femmes, ont eux-mêmes, par une vision déformée de la société, le sentiment d'être les victimes de discriminations. D'où l'étoile jaune de la manifestation de samedi soir, symbole de la manière dont étaient traités les juifs par les nazis.

Le compromis historique des débuts de l'Etat


Israël s'est créé en 1948 par un compromis historique entre des pères fondateurs issus du sionisme de gauche laïque, comme David Ben Gourion, travailliste et pas pratiquant, et le courant religieux du judaïsme. Il est en résulté un équilibre fragile, qui fait d'Israël une société sans séparation entre la synagogue et l'Etat, avec des lois dont certaines sont héritées de l'époque ottomane.

Dans un livre publié en 1992, « Religion et Etat en Israël » (L'Harmattan), Doris Bensimon décrivait ainsi parfaitement cette dualité :

« Les fondateurs de cet Etat l'ont créé selon une vision laïque, préconisant la renaissance économique, sociale et culturelle du peuple juif. A cette conception, s'oppose, dès la fin du XIXe siècle, celle des milieux religieux désireux de créer, en pays d'Israël, une société juive qui pratiquerait les commandements de la Torah - de la Bible.

Les conflits qui ponctuent ces conceptions contradictoires de l'Etat des juifs constituent l'une des tensions majeures de la société israélienne. »

Vingt ans plus tard, cette analyse reste parfaitement valable. Ce qui a changé c'est l'intensité de ces tensions, et le poids des religieux dans la société qui n'a cessé de croître, ne serait-ce qu'en raison d'une démographie bien plus élevée.

L'absence de consensus au sein de la société sur la manière de traiter ce dossier a fait que, pendant soixante ans, Israël a vécu sur cette ambiguité et cet équilibre des débuts. Cela semble de moins en moins aisé.

« Les murailles du ghetto »

Le problème est d'autant plus explosif que la minorité la plus extrémiste des ultra-orthodoxes, bardée de la certitude d'incarner la volonté divine, n'hésite pas à braver la loi des hommes, à l'image de l'assassin de Yitzhak Rabin en 1995, ou, plus modestement, de ceux qui ont voulu imposer leurs règles au sein d'un bus de la compagnie Egged.

Les manifestants de samedi soir voulaient ainsi exprimer leur soutien à Shmuel Weissfish, un jeune ultra-orthdoxe qui doit commencer à purger, ce dimanche, une peine de deux ans de prison pour avoir détruit un magasin d'ordinateurs et agressé son patron, au nom d'un groupe d'activistes religieux qui veut chasser des quartiers Haredim les magasins « inappropriés ».

Nahoum Barnéa, l'éditorialiste vedette du Yédiot Aharonot, principal quotidien du pays, a commenté dimanche, après la manifestation à l'étoile jaune :

« Nous devons réagir à cette grossière provocation en perçant les murailles du ghetto qui enferment les Haredim par l'éducation et la formation. »

C'est une ambition à long terme, sur laquelle les Israéliens auront du mal à se mettre d'accord. Ce qui signifie qu'ils vont devoir vivre encore longtemps avec ces tensions entre deux visions d'Israël, deux visions du monde.
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