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Numérique

Comment les fabricants de tablettes s’incrustent dans les classes

Rue89 - Le 20 septembre 2015 à 14h27

Pour leur rentrée, les élèves de sixième du collège privé Charlemagne, à Lesquin (Nord), ont eu une belle surprise. Sur leurs tables d’écoliers, 200 iPad flambant neufs. Plus excitant qu’une copie double, et plus léger qu’une pile de livres.

Dans toutes les matières, et pour toute leur scolarité au collège, les élèves auront ce nouveau compagnon numérique. Mais ceux qui risquent d’être les plus bouleversés par l’arrivée de ces tablettes, ce sont les 40 professeurs de l’établissement. Ce sont eux qui vont devoir adapter toutes leurs habitudes et abandonner leur stylo rouge pour que les élèves apprennent, au moins aussi vite et bien, l’ensemble du programme.

Afin de s’assurer du succès de ce passage au numérique, la direction de l’établissement a bien fait attention au moment de l’acquisition. Le « pack » comprenait ainsi les iPad, mais aussi des heures de formation pour tous les profs.

Formateur Apple... et prof de SVT

Durant toute une journée, une personne habilitée par la marque à la pomme en tant que « Apple Education Trainer » (formateur en éducation Apple) est donc venue les initier aux appareils que leurs élèves auront chaque jour entre les mains.

Grégory Bouillet, administrateur informatique au sein du collège privé, se souvient d’une formation appréciée des professeurs :

« Comment se servir soi-même d’un iPad, mais aussi comment l’utiliser efficacement avec ses élèves, quelles applications utiliser pour rendre son cours plus dynamique ou interactif… C’était très pédagogique, nous avons même eu des mises en situation avec un devoir à faire. »

Un contrôle pour des profs, la situation pourrait paraître originale. Pas tant que ça, puisque si cette présentation était pédagogique, c’est parce que le formateur a l’habitude d’avoir des élèves en face de lui : il est lui-même, en parallèle, enseignant en sciences de la vie et de la terre (SVT) dans un autre établissement privé du Nord-Pas-de-Calais.

« Apple ne nous a pas forcé la main »

Le chef d’établissement, Pascal Leroy, précise tout de suite que ce professeur et formateur, « labellisé » Apple, ne les a pas influencés dans leur choix de constructeur pour l’équipement en tablettes :

« Apple ne nous a pas forcé la main. Nous avions fait le choix des iPad après nous être renseignés lors de forums et de salons du numérique. Ces formations n’ont eu lieu qu’après l’achat. »

Le double statut de ces « Apple Education Trainers » – également nommés jusqu’à récemment « APD », pour « Apple Professional Development » – pose tout de même des questions. Apple tente de désamorcer les malentendus et précise – en tout petit – dans la rubrique éducation de son site :

« Ces formateurs agréés sont indépendants d’Apple et ne sont ni des employés, ni des agents d’Apple. »

S’ils ne sont pas salariés d’Apple, ces formateurs, majoritairement autoentrepreneurs, sont tout de même payés par la firme américaine, en fonction du nombre de sessions de formation incluses dans le contrat que celle-ci a signé avec l’établissement.

Même stratégie chez Microsoft

Microsoft n’est pas en reste, puisque la firme tente de combler son retard face à Apple en mobilisant un réseau de « Microsoft Educators », tout comme Google. En parallèle, la pression des marques de matériel informatique dans la sphère éducative passe par d’autres biais, comme l’organisation de forums pour enseignants connectés.

Au total, estime l’un deux (Apple n’a pas donné suite à nos appels et e-mails), ils seraient une quarantaine d’« Apple Education Trainers » en France, exerçant depuis le début des années 2010 en tant qu’autoentrepreneurs.

Ils ont chacun obtenu une habilitation après avoir passé une journée auprès d’Apple pendant laquelle ils sont formés mais aussi évalués. Ensuite, la marque leur fournit le discours-type qu’ils doivent tenir pendant ces formations, même si, en bon profs, ils peuvent s’adapter en fonction des connaissances des enseignants en face d’eux et aux questions.

« Je n’ai pas une pomme brodée à l’épaule »

David Cohen, professeur d’arts plastiques au collège Bertone d’Antibes, est formateur pour Apple depuis 2011. Il utilisait déjà des iPad depuis de nombreuses années dans un cadre artistique personnel, puis dans le cadre de ses cours d’arts plastiques. C’est un autre « Apple Education Trainer », venu dans le collège Bertone après la commande d’une quarantaine d’iPad, qui lui a suggéré d’entrer dans le réseau des formateurs Apple :

« Je ne réalise qu’une à deux formations de ce type par an, toujours pendant les vacances scolaires, en dehors de mon académie, et dans des établissements privés. [...]

Après, je n’ai pas une pomme brodée à l’épaule, hein ! Cela n’interfère pas, ne rentre pas en conflit avec mon travail de tous les jours. »

Une formatrice de l’Education nationale et « Apple Education Trainer » nous confie, sous couvert d’anonymat, qu’elle a réduit son activité principale à un mi-temps, complété par les revenus de ces formations Apple.

Selon David Cohen, avoir la double casquette permet d’être plus efficace face à ses élèves :

« Cela permet de rencontrer des collègues d’autres académies, d’échanger. Et quand il y a de grandes nouveautés quant aux applications pédagogiques, nous sommes formés par Apple donc ça permet de se maintenir au courant. »

Une chance pour la formation ?

D’autres « Apple Education Trainers » travaillent aussi dans des Canopé, ces centres publics où les enseignants peuvent venir rechercher des contenus pédagogiques et des formations.

Impossible de vérifier que ces formateurs ne montrent pas leur préférence pour la marque à la pomme quand ils donnent des formations pour l’institution publique. Lorsque des formations sur tablettes sont organisées dans les Canopé, plusieurs modèles de marques différentes sont présentés, et les formateurs en question affirment ne jamais avoir eu à donner leur avis sur leur marque préférée.

Certains Canopé préfèrent d’ailleurs jouer la carte de la transparence et ne se cachent pas de faire appel à des professeurs ayant reçu une formation donnée par un constructeur précis. Ghislain Dominé, professeur détaché au Canopé de Lille en charge des projets numériques, est lui-même passé par les formations d’Apple :

« Notre cadre régional est assez atypique puisque les collèges publics ont des tablettes Microsoft, les établissements privés ont principalement des iPad et les écoles primaires un peu de tout, notamment des liseuses Amazon.

Moi, j’ai fait partie de la première cohorte du programme éducatif d’Apple en 2010, mais nous avons aussi des gens formés par d’autres constructeurs et j’ai prouvé que je n’avais pas d’étiquette. Je travaillais d’ailleurs sur des Amazon Fire avec mes élèves ! »

Les Canopé ont bien compris l’intérêt d’avoir des professeurs qui connaissent parfaitement leurs outils, notamment grâce à des formations proposées par des constructeurs.

Certains préfèrent tout de même essayer de limiter les risques de complaisances. C’est le cas du Canopé de Corrèze et de son directeur, Pierre Mathieu :

« Moi, je ne veux pas de formateurs labellisés par une marque de constructeur.

Depuis le début, je dis qu’il faut faire attention à ne pas travailler avec du propriétaire. Car si les enseignants n’apprennent à se servir que d’un seul outil, ils seront perdus le jour où leurs établissements investiront dans une autre marque. »

Comme chez le garagiste

Face à la diversité des formations proposées et des attitudes des Canopé, il ne semble pas y avoir de ligne de conduite nationale clairement définie. Mathieu Jeandron, à la tête de la direction du numérique pour l’Education, tente une comparaison :

« Quand vous êtes formé pour être garagiste, on ne va pas vous faire bosser sur une voiture sans marque. Vous apprendrez d’abord sur une voiture Renault, puis sur une autre.

Il en va de même pour les fournisseurs de matériel numérique, il faut bien qu’on présente aux gens les modèles X et Y dans tous les cas. »

Le directeur du service ministériel voit donc une complémentarité possible entre les formations de Canopé et les formations Apple. Concernant les fonctionnaires de l’Education nationale qui jouent les VRP d’Apple sur leur temps libre, il est déjà un peu plus méfiant :

« Je ne connaissais pas l’appellation “Apple Education Trainer”. Dans le code de la fonction publique, le cumul de rémunération est très encadré. Les responsables des personnes dans cette situation ont dû peser le pour et le contre avant de donner leur accord. Chaque cas de cumul des fonctions doit être examiné avec soin en commission. »

« Leur capacité d’influence reste limitée »

Mathieu Jeandron poursuit :

« Il est obligatoire que l’équipe pédagogique exprime ses besoins en matériel numérique et les usages qu’elle envisage avant de déposer un appel d’offre en municipalité. Cela garantit que même si un enseignant est par ailleurs formateur pour une marque, il ne peut pas avoir d’impact sur les achats. Leur capacité d’influence reste limitée. »

Les investissements importants des constructeurs dans ces démarches donnent tout de même une idée du caractère stratégique de ces formations dans l’équipement des établissements. Un élève qui a fait ses devoirs sur un iPad toute sa scolarité risque bien de devenir « Apple addict ».

Face à cela, d’autres initiatives pourraient venir rebattre les cartes stratégiques des marques. Certains établissements prévoient d’utiliser en classe les ordinateurs portables ou les smartphones personnels des élèves. Une expérimentation de ce genre devrait d’ailleurs débuter en juin prochain au collège Bertone d’Antibes, notamment dans les cours d’arts plastiques de David Cohen.

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#tablette
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