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Vid.me, le site où se propagent les vidéos de l’Etat islamique

Rue89 - Le 08 fvrier 2015 à 09h48
Par Andréa Fradin
 Etat islamique vidéo
Image extraite d'une video de l'EI montrant l'otage américain Steven Sotloff.
Son nom revient de plus en plus souvent. En légende d’une capture d’écran, dans un article sur la dernière exécution sordide en date, ou en tête d’un lien posté sur Twitter et sur lequel on redoute de cliquer. Vid.me semble être devenue la nouvelle plateforme de vidéos où vient se nicher la propagande de l’organisation de l’Etat islamique.
Le site constitue la preuve, à en croire le site américain Quartz, de la difficulté d’entraver la propagande djihadiste en ligne. Il prouve aussi l’extrême complexité du problème, qui ne peut être endigué uniquement à coups d’interdictions, de blocages et de censures.

Des chats, des chiots, une tortue

A première vue, Vid.me n’a rien d’extraordinaire. Lors de ma première visite, la page d’accueil, austère comparée à celles de YouTube et Dailymotion, m’a proposé des chats, des chiots, un bébé chameau, des gens qui font semblant de chanter et même une tortue. Internet, quoi.

Ni combinaison orange, ni drapeau de Daesh, ni scène insoutenable. Même en fouillant un peu via le moteur de recherches intégré à la plateforme avec les mots « Isis » (acronyme anglais pour « Etat islamique en Irak et au Levant ») ou « Islamic State », seuls des extraits de reportages d’actualité remontent.

Capture d’écran d’une partie de la page d’accueil de Vid.me

C’est sur Twitter que ça se corse. En tapant « vid.me » dans le moteur de recherche, je suis immédiatement tombée sur des vidéos de propagande djihadiste. Je n’ai pas cliqué sur tout.

Mais j’ai par exemple vu cette longue séquence où des personnes commentent dans la rue ce qu’on devine être la mise à mort, par le feu, du pilote jordanien exécuté par l’organisation de l’Etat islamique, ce 3 février (on vous épargne les liens vers la plateforme). Des flammes jaillissent par intermittence sur le mur en arrière-plan, sur lequel est projetée la vidéo. A un moment, un enfant sourit à la caméra.

Ce contenu a été publié à de nombreuses reprises sur Vid.me. Il faut dire que les termes du site facilitent la tâche :

« Téléchargement de vidéo instantané. Pas de compte requis. Rejoignez une nouvelle sorte de communauté créative. »

Et effectivement, en trois, quatre clics maximums, je peux publier ce que je veux (j’ai essayé). Clip perso stocké sur mon disque dur. Ou vidéo déjà diffusée sur Internet. Y compris sur Vid.me.

Chaque version de la vidéo du supplice du pilote jordanien enregistre entre une dizaine et plusieurs milliers de vues. Aucune n’est explicitement présentée comme émanant de l’organisation de l’Etat islamique autoproclamé. Leur intitulé n’est qu’une succession indéchiffrable de lettres, il n’y a aucun tag qui les caractérise. Seule l’étiquette « NSFW », pour « Not safe for work » – acronyme anglais associé sur Internet aux images trop choquantes pour être regardées au boulot – est présente.

Capture d’écran un tweet montrant la capture d’une vidéo de l’EI postée sur Vid.me

Manque de réactivité

J’ai cliqué sur une petite dizaine de liens similaires ce 4 février, et, en 24 heures, seul un avait été retiré par Vid.me.

C’est précisément ce manque de réactivité qui a suscité l’intérêt de Quartz. Dans le sillage des attentats parisiens, le site américain avait remarqué que la vidéo dans laquelle Amedy Coulibaly, preneur d’otages du supermarché casher de la Porte de Vincennes, prête allégeance à Daesh, était longtemps restée accessible sur Vid.me. Quand YouTube, Facebook et d’autres sites de partage de vidéos avaient fait le nécessaire pour la supprimer.

Contacté par Quartz, Warren Shaeffer, l’un des cofondateurs de la plateforme, basé à Los Angeles, affirme faire le nécessaire pour bannir ce genre de contenus, dont il reconnaît la recrudescence :

« Sur la plateforme, il y a eu une augmentation de contenus en relation avec Isis, et nous ne sommes pas les seuls à essayer de trouver le meilleur moyen de faire face à cela. »

J’ai à mon tour sollicité les fondateurs de Vid.me, afin de savoir à quoi correspondait, concrètement, cette augmentation de publications. Sans succès, ce même Warren Shaeffer rétorquant ne pas avoir de chiffres.

J’ai également demandé quelle était la procédure prévue pour signaler les vidéos : je n’ai vu nulle part, sous le lecteur, le petit drapeau que les sites internet placent habituellement sous un contenu pour en faire cesser la diffusion. Normal : je n’avais alors pas créé de compte. Or, Warren Shaeffer indique :

« Les utilisateurs inscrits et connectés peuvent signaler les vidéos [voir capture d’écran ci-dessous, ndlr]. Nous réfléchissons à ouvrir le signalement à une plus large communauté bientôt. »

Le signalement au cœur du problème


Il y a quelques semaines, alors que le débat sur un renforcement de la surveillance d’Internet ressurgissait après les attentats, nous listions les nombreux textes de loi et cas de figure déjà prévus pour faire face à l’apologie du terrorisme en ligne. Et arrivions à la conclusion que ce n’est pas au niveau du droit que ça bloque, mais au niveau de sa mise en application.

En ce qui concerne le signalement, par exemple, il faut savoir qu’en France, les sites ne sont pas directement responsables du contenu publiés chez eux. En revanche, ils le sont s’ils ne le suppriment pas lorsqu’on leur signale un problème. Et doivent donc instaurer une procédure d’alerte. En ce sens, Vid.me est quelque peu hors des clous.

Néanmoins, en ce qui concerne le délai de retrait, les choses sont moins claires : la loi ne le précise pas. Et certains estiment, comme nous l’écrivions alors, que YouTube ou Facebook mettent trop de temps à enlever des vidéos de Daesh.

Ces reproches ne sont pas restés lettre morte : comme le remarquait il y a quelques jours le journaliste David Thomson, spécialiste du sujet, les géants américains sont désormais plus prompts à retirer des contenus de propagande djihadiste.


A noter une réactivité nouvelle de YouTube : quelques minutes à peine après avoir été postées, toutes les vidéos #EI ont été supprimées. — David Thomson (@_DavidThomson) 3 Février 2015

Mais Internet reste Internet. Résilient. Une vidéo est bloquée, un compte est supprimé et immédiatement, d’autres peuvent émerger ailleurs, sous d’autres formes.

C’est ce qui se passe avec Vid.me, service quasi-anonyme lancé il y a quelques mois à peine. Et ne comptant, indique Quartz, que six employés pour faire face à la déferlante de contenus djihadistes.

Recrudescence que constatent d’ailleurs les spécialistes du sujet : David Thomson ou Pieter Van Ostaeyen, auteur d’un blog sur le cyberdjihad, confirment avoir observé l’apparition de Vid.me depuis quelques mois. Par e-mail, Pieter Van Ostaeyen relie d’ailleurs directement cela aux actions prises par les gros sites de partage de vidéos :

« Je connais Vid.me bien sûr, mais je ne peux pas vraiment dire à partir de quand l’Etat islamique a commencé à l’utiliser. Bien sûr, ils cherchent une alternative à YouTube puisque Google supprime normalement leurs vidéos presque instantanément. Mais sur Vid.me aussi, leurs contenus sont supprimés. »

Vid.me est-il responsable ?

Faut-il pour autant considérer Vid.me responsable de la diffusion de ces contenus ? La question est complexe, et sans arrêt remise sur la table ces dernières années, de nombreux observateurs plaidant par exemple pour un renforcement de la responsabilité des acteurs du Net comme YouTube ou Facebook.

Le problème, c’est que Vid.me en tant que tel n’a rien à voir avec l’Etat islamique. David Thomson note d’ailleurs qu’il n’est pas le seul site pris d’assaut par cette organisation, rompue depuis longtemps à l’art de communiquer sur Internet.

Quitte d’ailleurs à investir des espaces qui sont a priori en complète contradiction avec les intérêts djihadistes. Le débat a d’ailleurs longtemps existé, comme l’explique Slate, au sein de ces groupes : la propagande justifie-t-elle de passer par des start-ups américaines, considérées de faits comme des ennemis ?

Selon Dominique Thomas, chercheur associé à Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM), alors cité dans l’article, la question est tranchée :

« Les djihadistes sont des révolutionnaires qui recourent aux moyens techniques à leur disposition, tous ou presque doivent être utilisés pour parvenir à l’établissement de l’Etat islamique. »

C’est ainsi que Vid.me, société créée par deux anciens ingénieurs d’une boîte basée à Los Angeles et citée par l’ultra-technophile Techcrunch, se retrouve liée au cyberdjihad.

Se tromper de cible

Certains pourront alors reprocher au service sa facilité d’usage et le fait de pouvoir poster incognito un peu ce que l’on veut.

Difficile d’ailleurs de croire, vu la présentation qu’ils en font, que les fondateurs de Vid.me ne s’attendaient pas à voir affluer des contenus limites, ou carrément illégaux.

Sur ce point, Warren Shaeffer botte en touche, en renvoyant aux conditions d’utilisation du site. Il précise néanmoins :

« Comme la plupart des sites, nos serveurs détectent automatiquement les adresses IP des visiteurs. »

Et indique que, oui, les autorités l’ont déjà contacté dans le cadre d’une enquête sur les vidéos de Daesh.

Précisons enfin que Vid.me, comme tout un tas d’autres services, a été en partie pensé, comme l’écrivait Techcrunch début 2014, en réaction à Google, Facebook et compagnie, qui contraignent toujours un peu plus les utilisateurs à s’identifier. Créant ainsi une fiche complète sur chaque internaute.

De la même façon qu’une communication protégée par le chiffrement (également dans le viseur des services de police) peut être utilisée par un criminel, un terroriste, ou un activiste menacé dans son pays, Vid.me peut se voir réceptacle aussi bien de la propagande de l’Etat islamique autoproclamé que de spots dénonçant des atteintes graves aux libertés. Ou des vidéos de chats mignons.
PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
Tags
#EtatIslamique
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