« Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
Je trouve un certain embarras et en même temps beaucoup de plaisir à me trouver ici. J’ai vu que Madame Marguerite Yourcenar avait dit de ne plus penser à une meilleure cause à défendre que celle de Tyr. C’est une phrase lourde de significations et qui me conduit à me tourner d’abord vers vous, Monsieur le Président de l’Association Internationale pour la Sauvegarde de Tyr, l’éminent professeur Jean Leclant, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, et vers vous chère Maha Chalabi, notre Secrétaire général brillante, passionnée, inépuisable pour la cause de Tyr, pour vous dire à l’un et à l’autre, ainsi qu’à toutes vos équipes, l’admiration que je porte pour le travail formidable que vous conduisez depuis de longues années. Certes, il y a les efforts des chercheurs, des universitaires, de l’Unesco, des institutions, etc., mais votre association est l’âme de tous ses efforts, elle les rassemble, elle les inspire, elle leur donne du sens et elle en fait un bouquet remarquable.
Je voudrais dire par ailleurs que je ressens un honneur immense d’avoir à commenter ce soir l’appel que vous avez décidé de lancer. Beaucoup d’autres personnalités, dont un certain nombre sont ici présentes, eussent été infiniment plus qualifiées que moi pour cela. Mais enfin, puisque vous avez eu l’idée de faire appel à moi, c’est avec plaisir et bonheur que je m’y emploie.
A l’origine de votre démarche, nous trouvons un appel, une déclaration, pour faire en sorte que Tyr soit promue au statut, improbable, de « ville ouverte ». En définitive, vous avez considéré, ma chère Maha, qu’il fallait mettre un peu d’eau dans son vin, et vous avez donc transformé cette déclaration en un appel pour la sauvegarde et la protection du site de Tyr, dans le cadre de la convention internationale de 1972 de l’Unesco sur la protection du patrimoine mondial et culturel.
Mesdames, Messieurs, je vais revenir sur ce débat, naturellement, parce que cette occasion est trop bonne, mais je voudrais d’abord considérer avec vous les très nombreuses raisons qui rendent cet appel renouvelé en faveur de la sauvegarde de Tyr, nécessaire, évident, et par les temps qui courent, urgent. Ces raisons peuvent être exprimées en une seule phrase d’ailleurs : Tyr, chargée d’histoire, est aujourd’hui plus que jamais menacée par la situation qui est née du conflit israélo-arabe et qui rend cette région si troublée et si malheureuse.
Que l’on songe à toutes les grandes cités qui ont marqué l’histoire de la Méditerranée depuis plusieurs milliers d’années : Alexandrie, Athènes, Rome, Carthage, Cadix… Eh bien, l’on peut dire que Tyr a connu une histoire qui peut se comparer aux autres ! En son âge d’or, elle était riche, prospère, puissante, opulente. Le marché des nations, selon Isaïe, était puissant sous le grand roi Hiram, qui demeure tellement vivant dans la mémoire collective. Elle a dominé le commerce méditerranéen et fondé de nombreux établissements dont il reste des traces vivantes sur toutes les côtes de cette belle Mer, y compris, par exemple, en Corse. Elle a connu plus de 1500 années de gloire, de combats, de succès, d’échecs, de rayonnement, durant lesquelles elle pesait de façon déterminante sur le destin et sur la vie des peuples de la Méditerranée. La richesse de ses monuments, ceux que l’on connaît, bien sûr, mais je pense plus encore à ceux que la recherche archéologique découvre encore aujourd’hui, est à elle seule une véritable encyclopédie. C’est donc bien une histoire exceptionnelle que celle de Tyr, à la fois tragique, comme l’est toujours l’histoire des hommes, mais aussi magnifique, impressionnante et qui fait qu’on peut la comparer sans risque aux plus grandes cités de la Méditerranée.
Mais enfin chacun comprend bien qu’aujourd’hui Tyr est menacée. De toutes les grandes cités antiques que j’ai citées, elle est la plus faible. Elle est celle qui demande notre protection, qui l’exige, qui l’appelle. Et il est vrai que le Liban, épuisé par un conflit interminable, déchiré par ses tensions intérieures, découragé, a besoin de nous pour l’aider à sauver Tyr. C’est la raison qui nous rassemble aujourd’hui.
Je voudrais vous inviter à porter votre regard sur cette ville assise aux portes de la mer, comme nous l’écrivait Ezéchiel. Non seulement du fait du riche passé que je viens d’indiquer, mais aussi parce qu’elle a vocation à être la représentation de l’universalité en Méditerranée. Songeons ainsi qu’elle fut la première des cités phéniciennes, qu’elle a connu les Hébreux, le roi David et le roi Salomon, qu’elle a aidé à construire ce temple qui pèse encore dans l’histoire des hommes comme un événement formidable. Elle a payé tribut aux Assyriens, aux Babyloniens, aux Perses, elle s’est opposée dans le drame que vous savez à Alexandre le Grand. Cité chrétienne et musulmane, puis conquise par les Croisés, elle a vu se construire tant d’Eglises et s’en détruire presque autant, lorsque les Francs furent chassés de Tyr… Elle devint ensuite ottomane, avant d’être ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire un foyer chiite. Jean d’Ormesson nous dit que huit civilisations se sont succédées sur ce petit territoire, de telle sorte qu’aucune des civilisations de la Méditerranée n’est étrangère à Tyr. C’est cela qui donne à cette ville cette vocation universelle que l’on trouve dans quelques rares villes du monde. Je pense qu’il faut pour cela une rencontre exceptionnelle entre un lieu source de l’esprit, qui attire les hommes et un peuple qui porte en lui une lumière et une force particulières. Dans notre cœur et dans notre mémoire, voilà ce qu’est Tyr.
En défendant Tyr, nous ne défendons donc pas simplement, ce qui serait pourtant beaucoup, des vestiges archéologiques, des monuments historiques, quels qu’en soient le mérite et l’intérêt remarquables, nous défendons un fragment mythique du patrimoine de l’humanité. Mais nous savons avec Paul Valéry que les civilisations sont mortelles, et nous savons aujourd’hui que ce qui est menacé, c’est que disparaissent, dans la violence de notre temps, jusqu’aux sources de la grandeur de Tyr. Rappelons nous ainsi ces quelques mots du même Jean d’Ormesson, à l’occasion du premier appel international pour sauver cette ville : Tyr est en train de mourir.
Mais il y a trente ans, ce qui menaçait Tyr, c’était l’oubli. Désormais, ce n’est plus l’oubli, c’est la guerre et l’indifférence, comme l’a illustré la tragédie de juillet 2006. Voilà pourquoi cette déclaration, cet appel solennel qui vous souhaitez lancer, chers amis, vient à point nommé. Il vient après ces événements de 2006 qui ont vu Tyr servir de cible, d’un côté comme de l’autre, mais aussi dans le contexte des événements actuels au Liban, qui expriment la difficulté de ce peuple à vivre, à trouver en lui-même les forces nécessaires à son unité et à son organisation. Evidemment, cette déclaration vient aussi en considération des efforts récents accomplis par les Américains pour tenter de trouver un chemin adapté dans la région. Sans oublier bien sûr la démarche pleine d’espoir du gouvernement français et du président de la République pour organiser l’Union de la Méditerranée, union qui peut évidemment s’inspirer de l’histoire même de Tyr.
Mes chers amis, je crois que l’on peut à présent évoquer quelques points qui me paraissent décisifs.
D’abord, cette démarche s’adresse à l’ensemble des Libanais. Elle s’adresse aux autorités libanaises car c’est à elles, en premier lieu, que revient d’assumer l’héritage et la responsabilité de la préservation du site de Tyr. C’est aux autorités libanaises de faire le premier pas, qui est le pas décisif, en ce qui concerne la protection de ce site, sa défense face aux drames du moment, afin qu’il soit préservé et mis en valeur. Mais dans le Liban d’aujourd’hui, force est de reconnaître que le pouvoir central, à supposer que ce mot ait un sens, ne peut pas tout, et que, dès lors, l’engagement des autorités centrales du Liban ne suffit pas. Il nous faut aussi, comme point de départ, comme passage obligé, comme élément non moins décisif, l’engagement de l’ensemble des partenaires, c’est-à-dire l’engagement de l’ensemble des communautés. Et c’est pourquoi je voudrais aussi m’adresser personnellement aux forces politiques locales, et en particulier au mouvement Amal, de M. Nabih Berri, et au Hezbollah, et à son chef M. Hassan Nasrallah. Ils sont à Tyr les premiers héritiers de cette noble histoire, c’est leur devoir sacré de préserver le patrimoine qui est le leur et le notre, un patrimoine mondial en somme. Voilà pourquoi je voudrais appeler à un engagement public des autorités libanaises mais aussi de l’ensemble des responsables des communautés libanaises pour assurer la présentation, la protection, la mise en valeur du site de Tyr, avec un engagement public et vérifiable. Bien entendu l’appel que nous exprimons ici s’adresse aussi à la communauté internationale. D’abord parce qu’un tel appel concerne aussi les Etats voisins du Liban. Cet appel pour la conservation de cette magnifique cité s’adresse à Israël, parce que quelles que soient les tensions, quelles que soient les crises, quels que soient les drames de cette région, Tyr doit être préservée comme un élément décisif de notre passé, de notre présent et de notre futur. Et, après les bombardements de l’an dernier, notre cœur ne peut que se serrer face aux destructions irréparables. Cet appel s’adresse évidemment et aussi à la Syrie, qui a sa part de responsabilité dans la préservation et le respect dû à cette ville.
Pour cela, il y a évidemment besoin de confiance, c’est pourquoi la convention de 1972 est ratifiée par la quasi-totalité des Etats, et notamment ceux que je viens de citer. Elle fournit une base juridique, solide, mais il ne serait sûrement pas inutile qu’il y ait des éléments internationaux de vérification et de contrôle. Ce serait bien que le concept même de « ville ouverte », qui n’a pas de reconnaissance sous l’égide internationale, puisse évoluer. Après tout, il ne serait pas déraisonnable de penser que cette réflexion sur le concept même de « ville ouverte » s’engage justement autour de Tyr elle-même, ce qui donnerait à la Communauté des Nations et à l’Organisation des Nations unies les éléments juridiques et politiques nécessaires à leurs travaux. Mais, pour l’état du droit international, je vous dis quand même que la mise en oeuvre de cette déclaration de 1972 supposerait un minimum de vérifications concrètes et qu’il ne serait pas déraisonnable qu’à l’occasion de notre rencontre d’aujourd’hui, elle s’organise, en cherchant à savoir comment mettre un terme à un conflit qui touche aussi le Sud-Liban. Nous avons trouvé un processus de contrôle, et tout le monde sait qu’il ne serait pas du tout absurde qu’un tel processus de contrôle associe, au-delà des seules autorités internationales, les autorités libanaises et évidemment quelques représentants des pays voisins directement concernés par la mise en œuvre du respect et de la protection du site, de telle sorte que ceci ne pourrait être considéré comme une violation de la souveraineté libanaise, mais au contraire comme un renforcement de celle-ci et comme l’organisation du respect de l’intégrité territoriale libanaise. Voilà ce que je voulais dire à ce stade.
Je pense, Monsieur le Président, Madame la Secrétaire générale, Mesdames et Messieurs, que le moment est en effet bien choisi pour que votre symposium puisse être l’occasion de faire en sorte qu’autour de Tyr, non seulement un appel s’organise, mais qu’il ne soit pas simplement un appel de plus, qu’il soit le début d’une position permettant d’organiser durablement la sécurisation des sites les plus importants de la ville de Tyr. Soyez assurés que je serai à vos côtés et que je serai à votre disposition pour porter cet espoir, pour porter cette ambition, pour porter cette clameur populaire auprès des autorités locales quelles qu’elles soient, auprès des autorités libanaises, auprès des autorités syriennes, auprès des autorités israéliennes et auprès du Secrétaire général de l’ONU, de telle sorte qu’enfin Tyr se sente en sécurité, à l’abri et capable de mener avec sérénité les travaux que vous conduisez pour sa sauvegarde devant l’Eternité. Merci. »