Une étude de Next page [1] sur la lecture dans cinq pays arabes a montré que la pratique de la lecture est généralement abandonnée dans nos pays vers l’âge de 15 à 19 ans, âge qui correspond à la fin des études scolaires . Il semble bien en effet que la lecture dans nos pays soit perçue comme un complément aux études et souvent limitée, durant les années d’école, aux lectures imposées, soumises à des interrogations ou complétées par des questionnaires.
Cette constatation nous mène bien évidemment à mettre en cause les méthodes autoritaires d’enseignement qui ne peuvent réussir à ancrer le goût de la lecture et qui ne savent pas développer l’autonomie dans l’apprentissage et la recherche d’information. Nous pourrions aussi mettre en cause, dans nos sociétés, un rapport souvent exclusivement utilitaire à la lecture, qui ne valoriserait que la lecture informative, négligerait l’importance de l’imaginaire, et opposerait l’acte de lecture aux loisirs au lieu d’en faire un élément essentiel.
Il est généralement admis que la lecture plaisir se fonde sur des textes qui font appel à l’imagination du lecteur et lui donnent la possibilité de créer lui-même le sens de sa lecture, en y chargeant ses propres souvenirs et expériences [2] , en lui permettant d’exprimer ses émotions et de les transposer sur le mode imaginaire. En développant l’imagination, la lecture développe ainsi la créativité des individus. Ne pas encourager nos enfants à imaginer, c’est créer un peuple dont l’inventivité est mutilée.
La lecture plaisir est aussi pour les jeunes un moyen de comprendre le monde, de comprendre les autres et se comprendre. « Comprendre c’est se comprendre devant le texte » dit Paul Ricoeur [3], accepter de se laisser métamorphoser par l’œuvre dont le lecteur reçoit une proposition d’existence.
Propositions d’existence multiples, variées, qui laissent à chacun la liberté de choisir, de prendre ou de refuser. Il ne saurait s’agir ici de modèles tels que le voulaient les traditionnelles lectures édifiantes, où les héros étaient trop parfaits pour que l’enfant puisse s’y identifier. On imagine sans mal le dégoût que le jeune peut acquérir de ces lectures qui tentent d’imposer un modèle, qui ne répondent pas à ses questionnements propres et qui nient son individualité [4]. On peut comprendre également son agacement lorsque l’on pose des questions sur le texte lu : outre qu’elle s’inscrit dans une logique scolaire, cette imposition de cadres de pensée ou de grilles de lectures préétablies l’empêche de venir « braconner » selon l’expression de Michel de Certeau [5]. Car c’est dans la lecture individuelle, silencieuse, hors cadre, que s’exerce cette liberté du lecteur, qui lui permet d’emprunter ce qu’il veut des textes, la liberté de ne pas prendre ce que l’on voudrait qu’il retienne, la liberté de rêvasser, la liberté aussi de ne pas aimer un texte, « de ne pas terminer un livre » [6] .
Cette approche de la lecture comme liberté est portée par les Bibliothèques Publiques, et c’est pourquoi elles sont les mieux placées pour favoriser le développement du goût de la lecture et l’ancrage de l’habitude de lire.
En effet, les Bibliothèques Publiques placent la lecture hors du cadre scolaire, elles libèrent le livre de l’emprise de l’éducateur. Par leur emplacement dans la ville, par leurs horaires d’ouverture, par la qualité de l’espace lui-même de même que par l’accueil, elles peuvent favoriser une fréquentation et un usage de leurs services plus libres, provenant d’un choix individuel et non imposé. Elles devraient offrir aux publics de jeunes ou moins jeunes qui les fréquentent un large éventail de textes dans lesquels ils peuvent venir « braconner », assurer une diversité de sources auxquelles ils peuvent puiser, des types différents de textes qui parlent aussi bien à leur imagination qu’à leur intelligence, sensibilité et émotions. Elles peuvent par le choix des livres répondre à leur besoin de changement, de voyage, de rêve. Plus le choix est varié et plus nombreuses sont les occasions pour le lecteur de découvrir ses propres motivations de lecture. Car, « dans le rapport au livre tout n’est pas affaire de besoin, mais aussi de désir » [7].
Elles sont aussi le lieu où les savoirs – traditionnellement cloisonnés en disciplines dans le cadre des programmes d’enseignement - se rencontrent et s’enrichissent. Il est important qu’elles proposent des points de vue différents sur les problèmes du monde qui aident leurs usagers à forger leur opinion propre, individuelle, fondée sur une information validée et multiple à la fois.
Par ailleurs elles peuvent briser cette opposition entre plaisir et connaissance et associer le plaisir de la lecture à la lecture informative. En effet, elles favorisent par les animations qu’elles organisent autour du livre, une approche plus ludique de la connaissance, utilisant le jeu pour encourager les jeunes à s’approcher des livres et les laisser ensuite découvrir que lire est aussi un plaisir. Elles placent ainsi la lecture parmi les loisirs et non en opposition par rapport à ces derniers.
Elles sont aussi le lieu où s’exerce et se déploie la personnalité du bibliothécaire, car c’est souvent dans un rapport personnel que peut se faire la découverte par le lecteur potentiel de ce livre précis qui lui donnera pour la vie le goût de la lecture [8]. Véritable passeur, le bibliothécaire favorisera la rencontre sans y intervenir, respectant à la fois l’originalité de l’auteur et la liberté du lecteur.
Enfin, mais peut- être fallait il commencer par là, les bibliothèques publiques, en facilitant l’accès de tous aux livres, en assurant en particulier le prêt gratuit et la liberté de l’usage des différents services, en cherchant à pallier aux fractures sociales et éviter toutes les exclusions, sont le lieu où l’individu peut s’émanciper des contraintes sociales, économiques ou autres, qui entravent l’épanouissement de ses capacités. Et c’est pourquoi elles sont un élément essentiel de toute politique de démocratisation.
Reste à savoir dans quelle mesure nos bibliothèques publiques, au Liban et dans les autres pays arabes, parviennent à respecter et cultiver cet esprit de liberté, l’érigent en principe fondamental de leurs politiques documentaires et de services, évitant d’exercer une forme quelconque de censure dans le choix de leur fonds et préservant la pluralité de leurs sources.
Cet article nous a été proposé par l’Agence universitaire de la Francophonie dans le cadre de du partenariat AUF / iloubnan. Pour plus d’information, consulter le site de l’AUF http://www.moyen-orient.auf.org
1- www.nextpage.org
2- Poslaniec , Christian. Donner le goût de lire.- Paris : la Martiniere, 2001
3- Paul RICŒUR, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Éditions du Seuil, 1986, p. 31
4- Petit, Michele. – Eloge de la lecture : la construction de soi.- Paris : Belin, 2002
5- Michel de Certeau. L’invention du quotidien. Paris : Union Générale d’Editions, 1980.
6- Daniel Pennac. Comme un roman. Paris : Gallimard, 1992.
7- Michele Petit, op.cit p 66
8- Op.cit