Nous autres Libanais sommes toujours friands d’imiter tout ce que l’Occident nous offre de futile et de factice. Nous nous précipitons sur le dernier parfum à la mode, le dernier film d’action à l’affiche, le dernier maillot en vogue, le dernier portable multifonction, la dernière revue féminine, le dernier livre de cuisine amaigrissante, la dernière adresse d’un chirurgien réparateur, le dernier horoscope… Les dernières trouvailles, en effet, n’ont jamais eu de secret pour les Libanais en général et les Beyrouthins en particulier et c’est ainsi qu’ils réussissent à épater les visiteurs qui débarquent dans le pays du Cèdre.
Mais notre pays, qui se réclame d’une vieille et longue tradition littéraire et éditoriale, peine à imiter l’Occident dans des domaines plus fondamentaux qui concernent la citoyenneté, la discipline, la gestion de l’Administration, le respect de la Constitution et des institutions, la démocratie, les droits de l’Homme…Au-delà du lieu commun et de la forfanterie qui poussent nos amis à flatter notre ego en soulignant le « rôle de plaque tournante de l’édition dans le monde », la réalité est autrement moins glorieuse et la pratique des langues (à commencer par notre langue maternelle), qui jadis faisait notre spécificité, n’est plus qu’un lointain souvenir. Bientôt les vrais francophones et autres anglophones seront pareils à des dinosaures parqués dans un zoo dans l’attente d’une prochaine extermination. Tout ce passé glorieux a bien vécu.
Si chaque Français lit aujourd’hui huit ouvrages par an, l’Arabe (tous pays de l’auguste Ligue confondus) ne lit que le quart d’une page pour la même période, dernière (2006) statistique de l’Unesco oblige ! Le prince héritier d’un pays du Golfe a eu le courage de reconnaître, récemment, que le monde arabe produit 5600 livres par an, contre 40 000 pour l’Amérique latine et 100 000 pour les Etats-Unis. Et d’ajouter, en citant un autre rapport de l’Unesco, que « le temps de lecture annuel est en moyenne de deux minutes dans le monde arabe, contre six heures en Europe ». Un grand diffuseur de Beyrouth m’a assuré, honteux, qu’il n’a vendu, en l’espace de trois ans, que dix-sept exemplaires d’un essai qui concerne pourtant directement le Liban et les Libanais, dont douze exemplaires commandés par des ambassades étrangères et des bibliothèques universitaires, quatre acquis par des particuliers et un acheté par l’auteur de l’ouvrage dans le but de l’offrir à un ami !
Il n’y a donc pas photo et que les Libanais, éternels fanfarons, ne pavoisent pas si vite en claironnant qu’ils sont un peu mieux lotis que les autres ressortissants des pays voisins. « Le borgne est roi parmi les aveugles » ne devrait point les consoler. Loin s’en faut.