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L’obsession de l’Identité
Le 24 mars 2007, Par Bahjat Rizk
 
Bahjat Rizk est attaché culturel du Liban auprès de l’Unesco. Également essayiste, il est notamment l’auteur de L’Identité pluriculturelle libanaise : pour un véritable dialogue entre les cultures (paru en 2002 aux éditions IDLivre, collection Esquilles) et d’un recueil d’articles intitulé Le pluralisme libanais dans l’identité et le système politique.
 


J’ai toujours eu une préoccupation, je dirai même une obsession de la quête de l’identité. Ce souci a pu constituer jusqu’à maintenant le fil conducteur de ma vie. Il devait déjà exister dans ma structure personnelle individuelle et il a été renforcé par les évènements de ma vie. L’identité est une manière de se relier à soi et de se relier aux autres. Une manière de s’inscrire dans la relativité et la continuité. De trouver sa place. Mon premier livre publié à l’âge de vingt ans et 1981 s’intitulait L’identité en fuite, c’est un homme qui tue la femme qu’il aime et devant son cadavre il égrène ses souvenirs avec elle. Ses aveux sont rédigés sous forme de journal fictif . Il évacue dès le départ le cadre spatio-temporel et l’indication des jours (qui ne portent ni date ni lieu) n’est là que pour assurer l’articulation du discours et établir sa circularité. Je voulais publier ce livre sans nom d’auteur pour que la proximité avec le lecteur soit totale et immédiate. Cet homme vit dans une ville en guerre qui se déconstruit. Et à l’image de cette ville, son discours et son personnage se désagrègent. C’est un discours fragmentaire, qui se décompose.

J’ai publié trois livres dans cet esprit. Après L’identité en fuite, ce fut Passions et Mères intérieures. À chaque fois il s’agit de monologues. Comme si le personnage s’enrôlait dans son propre discours, sans issue. À chaque fois j’avais recours à un notion du temps ou de l’espace inventée, tous mes personnages finissaient fous, suicidés ou mystiques. Dès le départ, ils étaient dépouillés d’eux mêmes coupés du monde extérieur comme s’ils étaient condamnés à piétiner sur place. Dans les trois livres la guerre est toujours fortement présente. C’est une écriture matricielle, déconstruite, circulaire, verrouillée. Ces trois livres se sont échelonnés sur dix ans. Entre-temps, j’ai rejoint le cadre de la Délégation du Liban à l’Unesco en tant qu’attaché culturel. Il m’a fallu sortir de ma quête d’identité subjective pour tenter de définir une identité collective libanaise. Avec la mondialisation et le développement des moyens de communication, la préoccupation identitaire devenait planétaire. L’Unesco, soixante années après sa constitution (1946-2006) ne définissait plus la culture comme couvrant les activités culturelles mais comme synonyme de l’identité. Le rapport mondial sur la culture de l’Unesco publié en l’an 2000 sous le titre Diversité culturelle, pluralisme et conflits relevait que la plupart des conflits aujourd’hui surgissant au sein des Etats-nations ont une composante ethnico-culturelle (86 conflits sur 92 dont 80 conflits religieux). Tous ces conflits ayant surgi durant un bref laps de temps autant dans les pays en voie de développement que les pays industrialisés, depuis le dernier rapport mondial sur la culture de l’Unesco deux ans plus tôt (1998). Depuis, il n’y a plus eu de rapport mondial sur la culture de l’Unesco.

Par ailleurs, en l’an 2000, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) qui groupe 53 membres et 10 observateurs avait décidé que le sommet de chefs d’Etat et de gouvernement se tiendrait à Beyrouth en octobre 2001 sur le thème du « dialogue des cultures ». Ce thème avait été proposé aux Nations Unies en 2000 par Mohammed Khatami, président de la République Islamique d’Iran. Le même président Khatami , un peu plus tard, identifiera le Liban comme le « pays du dialogue des cultures. Sa Sainteté le pape Jean-Paul II, lors de sa visite à Beyrouth en mai 1997 l’avait consacré comme le « pays-message ».

Fort de ces éléments, j’ai rédigé un petit livre intitulé L’identité pluriculturelle libanaise : pour un véritable dialogue des cultures. J’ai pensé que c’était l’occasion pour que les Libanais définissent leur identité commune à la lumière de ce nouveau concept qu’ils prétendent incarner et dont ils se réclament. Il me semblait qu’au-delà de l’événementiel et de l’affectif , il était temps que le Liban élabore un discours structurel afin de procéder à une réforme éducative qui devait précéder les réformes politiques et peut-être mieux les faire accepter. Il nous fallait faire un travail sur nous-mêmes, pour rationaliser et mieux réfléchir notre vécu afin de sortir de notre dimension empirique et expérimentale. Ce livre traduit en arabe a été largement distribué dans les deux langues. Hélas il n’a été suivi d’aucun débat de fond ni d’aucune mesure concrète afin de répercuter le thème du dialogue des cultures dans le système scolaire, et chaque communauté, chaque classe sociale au Liban continue à vivre « son Liban ». Toujours pas de livre d’histoire qui reflète l’histoire des communautés libanaises, toujours pas de traduction des grands slogans (dialogue des cultures, pays-message). Toujours pas de mise à niveau des langues étrangères dans le système public alors que le Liban est francophone et anglophone du fait de son histoire et de sa vocation de pays médiateur commercial et culturel. Nous pouvions appliquer un système politique confessionnel mais nous ne reconnaissions pas le pluralisme culturel religieux au Liban. Plus de trente années de guerre n’ont pas servi à nous prendre en charge et à prendre conscience de nous-mêmes.

Depuis 2001, j’ai publié une quarantaine d’articles en arabe que j’ai regroupés cet été sous le titre Le pluralisme libanais dans l’identité et le système politique. Ces textes ont été déduits de déclarations de politiciens et responsables libanais. Une introduction donnait la justification et les grandes lignes de ma démarche divisée par ailleurs en deux parties « l ’identité » et le « système politique ». Cette expérience unique libanaise devait être conceptualisée et évaluée pour voir si elle est vérifiable et viable à long terme.

J’ai préparé par ailleurs un manuscrit sur les « identités culturelles collectives » en me basant sur les paramètres culturels collectifs, tels qu’identifiés par Hérodote (le père de l’Histoire) il y a 2500 ans, ces mêmes paramètres se retrouvant dans la charte de l’Unesco de 1946 dans son Article 1er. Il me semblait intéressant de couvrir une grille de lecture dans le temps (depuis Hérodote) et l’espace (192 pays membres de l’Unesco) et de montrer ses constantes et son adéquation.

J’avais débuté mon travail en 1981 à vingt ans avec un refus de la rationalité et du réel (« l’identité en fuite »), vingt ans après en 2001, j’ai tenté de réfléchir sur un discours identitaire culturel libanais (« l’identité pluriculturelle libanaise ») puis des articles suivant des textes appliqués (« le pluralisme libanais dans l’identité et le système politique »), en espérant publier prochainement Les identités culturelles collectives entre Hérodote et la charte de l’Unesco. Vingt cinq années se sont écoulées (vingt cinq siècles depuis Hérodote). Toute mon obsession de l’identité était partie de mon expérience subjective pour atteindre modestement une forme de globalité (d’universalité ou de vision collective). Comment concilier rationalité et relativité, comment inscrire une perception individuelle dans un schéma général ? Comment sortir de la confusion émotionnelle, de la menace, des malentendus et de l’instinct de survie ? Comment faire pour que tout cela puisse servir ?

 
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