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Confessions romanesques
Le 01 février 2007, Par Najwa Barakat
 


Jeune, j’aimais comme les gens souffraient à vouloir me situer d’après mon nom. J’aimais comme ils s’embrouillaient à tenter de discerner mon identité confessionnelle et dès lors, la maladresse de leur attitude envers moi m’amusait.

En effet, le prénom Najwa n’avait aucune portée confessionnelle, comme l’aurait été le cas d’une Marie ou d’une Rita, d’une Zeynab ou d’une Fatma. Et le nom, Barakat, ne facilitait guère la tâche, n’apportait aucun indice espéré. Bien au contraire, il ne faisait qu’accroître l’indécision et brouiller les pistes, d’autant plus qu’il s’agit d’un nom largement répandu dans des régions diverses du Liban, aussi bien chrétiennes que druzes, musulmanes ou Dieu seul sait quoi encore.

Abattu, perdant et perdu, mon interlocuteur l’était. Ayant achevé la première manche des interrogations que je pouvais clairement deviner derrière son front plissé au fer de l’angoisse, il tirait de son sac la question supplétoire, la question - coup de grâce censée clarifier la situation, dévoiler la vérité, achever l’épreuve et rétablir le cours naturel des choses. Les yeux rivés aux miens, le cou tendu, la langue bien affûtée, il me demandait avec une innocence qui ne pouvait que trahir les prémisses d’une jouissance prochaine : mais de quelle région êtes-vous originaire ?

Et quand je répondais avec un sourire imbibé de revanche, de chicane et de perfidie : Mais je suis née à Beyrouth ! Je le voyais se ramasser, rétrécir, se liquéfier, jusqu’à ce qu’il se souvienne d’une ultime arme, infime espoir auquel il est déconseillé de recourir, sauf en cas d’extrême urgence. Mon interlocuteur trahissait alors ses intentions confessionnalistes, en me posant la question du dernier souffle : vous êtes née à Beyrouth Est ou Ouest ?

Là, un sentiment contradictoire m’envahissait : je pouvais soit compatir avec lui, considérant que son confessionnalisme n’est pas du type nuisible, mortel et ensanglanté ; soit considérer qu’il en était ainsi et que je tenais dès lors à le laisser se noyer encore plus, dans les eaux agitées de sa méfiance.

Dans les deux cas, comme j’étais moi-même dans une position d’interrogation à propos de ce que seraient les intentions de mon interlocuteur - et non pas à propos de sa confession - je répliquai avec un cynisme inégalé, bien assorti à la situation présente : « Je ne suis ni d’ici, ni de là-bas. Je suis du Liban ! ». Ce qui voulait dire : quelle honte, n’avez-vous donc aucun scrupule à poser pareille question ! Ce qui sous-entendait : vous ne croyez pas en l’État, vous soutenez la guerre et la division, vous n’êtes pas patriote et pourriez même être collabo ! Et ce qui par ailleurs signifiait : je vous suis supérieure car je suis laïque, aconfessionnelle et patriote, car je m’oppose à la guerre, à la division…

La réponse – déferlement d’accusations que j’opposais à mon interlocuteur le poussait à adopter un langage auquel il n’était pas habitué, un langage qui l’obligeait à parler d’une voix qui n’était pas la sienne, à s’attribuer un discours qui ne sortait pas de ses tripes mais de sa honte, de son trébuchement, de sa confusion. Il se confondait alors en excuses, en jurant qu’il abhorrait le confessionnalisme et ses adeptes, soutenait l’unité du Liban, celle des chrétiens et des musulmans. Il assertait que ce n’était pas notre guerre mais celles des autres, et que nous, c’est à dire le peuple, étions les véritables perdants et victimes. En résumé, mon interlocuteur déambulait sur la voie du dialogue, avec les souliers talons aiguilles de la laïcité, ces souliers qu’il n’hésitera point à ôter, dès que je m’évanouirai de sa vue, s’empressant de masser les orteils endoloris de son confessionnalisme confiné dans des chaussures bien plus étroites que leur pointure démesurée.

Jeune romancière, j’aimais à mes débuts comme les lecteurs ne pouvaient me situer, comme ils s’égaraient à tenter de définir mon identité, ma nationalité, et comment confondus, ils approchaient mes romans avec perplexité. En effet, mon nom n’avait aucune portée géographique spécifique puisqu’il s’agit d’un nom largement répandu dans diverses régions du monde arabe, aussi bien en Egypte, en Irak, au Maroc, en Jordanie ou en Palestine…

Cependant, le jeu de déguisement et de revanche que j’aimais jeune, n’était plus motivant ni plaisant désormais. Ma tendre et jeune écriture affrontait un problème de taille, un problème qui la contaminera à jamais et la poussera par la suite à éradiquer le moindre signe, la moindre particularité, dépassant son stricte appartenance à la langue, j’entends la langue arabe bien évidemment, au-delà de toute appartenance quelle qu’elle soit.

Je sais bien que nous ne sommes pas dans une loge littéraire, mais je ne peux que parler un peu de littérature, afin d’expliquer le problème - mon problème - et la solution que j’ai trouvée ou qu’il m’a semblé avoir trouvé. Pour éviter toute confusion, je tiens à préciser qu’il ne s’agit que de ma propre vision de l’art du roman, de l’écriture, ainsi que des règles qui en découlent.

Comme tout édifice, le roman s’élève sur plusieurs niveaux dont je me contente d’en citer que deux : d’une part le nœud ou l’évènement avec ce qu’il implique d’implantation de décors en termes de lieu et de temps, et d’autre part les protagonistes qui ont provoqué ce nœud, qui sont concernés par son incidence et qui ne sont autres que les personnages.

Et le roman, quand il n’est ni symbolique ni autobiographique, tout comme celui que j’écris ou que je tends à écrire, ne peut que mettre en scène des personnages en chair et en os, je veux dire des personnages qui suggèrent à travers leurs alphabets physique, psychique et mental, qu’ils sont engendrés par une certaine réalité. Je ne parle pas du réalisme littéraire et je ne m’en réclame pas. Je parle du moment fondateur d’un texte narratif, où le roman s’approprie la réalité, la dompte, la soumet à des lois de métamorphose littéraire qui lui sont propres, de ce moment où la littérature usurpe l’identité du réel provoquant sa mue, sa conversion d’une réalité « réaliste » en une réalité « romanesque .

Autrement dit, le roman ne peut s’établir et encore moins se concrétiser à moins de nommer les choses par leurs propres noms. Un personnage porte souvent un nom. Il vit en un lieu donné, à une époque définie, au sein ou en marge d’un groupe, d’une communauté. Un personnage se dessine à partir de données faisant croire aux lecteurs et lectrices à une certaine familiarité, à un « air de famille » si je puis dire qui fait qu’ils reconnaissent le / les personnages qu’ils ont sous les yeux. Quel qu’il soit, le personnage d’un roman part d’une situation initiale où il présente des similitudes avec des personnes d’une réalité vécue. Jusqu’à ce que la narration s’en accapare. Comme dans une œuvre picturale : le modèle pose devant le peintre et le visage est façonné sur la toile, l’œil déménage pour s’installer peut être au milieu du visage, le nez en haut des sourcils.

Ceci n’était guère à ma portée. Les noms de mes personnages étaient aussi durs que l’acier, raides, inaptes au façonnage. Si je choisis le Liban pour lieu de mon roman et que je veux utiliser un nom tel qu’Antoine ou Hassan, des connotations indésirables m’assailleraient, m’imposant leur univers et m’infligeant de m’y soumettre ou de les contredire tout au long des pages. Quand le nom du héros est chrétien ou musulman, il dévie le lecteur vers des considérations étrangères au texte du type : chrétien / donc faisant partie de la droite, ou musulman / donc de la gauche.

Le roman que j’écris n’aime pas cela. Le roman que j’écris n’est ni militant ni idéologique. Bien sûr, on me dira que la réalité est plus complexe, et il en est ainsi. Mais si je veux embaucher un ouvrier en bâtiment, je ne choisirai pas un infirmier ou un professeur de mathématiques. Je pourrais agir de la sorte, mais ceci m’imposera des conditions qui m’astreindront à prendre des chemins de traverse - comme devoir justifier et rectifier l’information contenue dans le choix d’un nom-, ce qui entraverait l’atteinte du but voulu. Le roman n’est pas un essai. De telles rectifications, de telles bifurcations ne sont permises que si elles sont intimement liées au style ou au processus narratif.

Et si je faisais le choix d’éviter les noms aux connotations explicites et que je choisissais un nom sans résonance confessionnelle tel que Ziad ou Salim, je tomberais dans le piège du lieu, c’est-à-dire celui de la région d’appartenance ou de vie du personnage, laquelle est, comme les noms des héros, entièrement minée car classée, catégorisée et porteuse de significations allant au-delà de son simple rôle fonctionnel ou informatif, du type riche/pauvre, ouvrier/employé, rural/citadin…

Je vous donne un exemple : dans mon avant-dernier roman, intitulé « Ya salam », je parle d’une bande de copains qui, une fois la guerre finie, se sont retrouvés complètement démunis, face à un réel dilemme. Ce sont des personnes étrangères aux principes, aux appartenances et aux positions politiques qui, durant la guerre, avaient pratiqué la torture et le sabotage. Louqmane, le chef de la bande, est au point culminant du désespoir, alors qu’il a perdu Dollars, pouvoir et influence. Pour exprimer sa solitude, celle du tueur, j’ai décidé de lui donner pour seul ami son sexe auprès duquel il se réconforte, auquel il confie secrets et plaintes. Tout au long du roman, Louqmane converse avec son sexe au point de l’imposer comme un sixième personnage principal ! Pour bien relater leur relation, il fallait bien lui octroyer un nom. Comment Louqmane pourrait appeler son organe génital ? Puis je me suis ravisée en optant pour l’épithète de « camarade » (Rafiq). Bref, lorsque j’ai envoyé le manuscrit à la maison d’édition, je craignais qu’il soit refusé pour cette raison.

Mon éditeur a fait preuve de courage ; le manuscrit lui ayant plu, il a décidé de le publier tel quel. La seule petite réserve qu’il a émise était une remarque peinée, exprimant son souhait de me voir renoncer à mon choix du terme « camarade » (Rafiq). Pourquoi ? Car mon éditeur étant communiste, considérait que seuls les camarades communistes étaient visés par cet outrage, ce qui constituerait une injustice et un dénigrement. Et il avait raison. Sauf que durant l’écriture de mon roman, en choisissant le mot « camarade », je n’avais nullement à l’esprit si Louqmane était de gauche ou de droite. Je ne visais pas une tendance politique spécifique et Louqamne ne se réclamait d’aucun parti politique. Au contraire, mon but était de suivre cette créature, pur produit ou pure sécrétion de la guerre civile, et avec lui, les autres personnages de ce roman, qui ont défiguré, torturé et tué. Ceux-ci n’étaient pas miliciens par principe, idéologie ou conviction autant qu’ils étaient des meurtriers auxquels la guerre a lâché la bride après leur avoir insufflé une âme. De statues, ils se transformèrent en personnes, de semences tueuses en végétation prolifique qui injecte son venin avec chaque brise qui souffle.

Bien entendu, j’ai été convaincue par le point de vue de mon éditeur qui, finalement, est un lecteur parmi d’autres. Et Louqmane s’adressât désormais à son sexe, l’appelant non plus « camarade » (Rafiq), mais « collègue » (Zamil), qui est une appellation relevant d’avantage de l’ère des Golden Boys que du temps des guerres civiles et des parasites qui ont proliféré sur leurs faces. Si ceci est un vaccin contre le choléra des confessions et de leurs guerres, ainsi soit il…

C’est donc cela le problème : écrire un roman non confessionnel avec des outils qui ne peuvent que l’être ; écrire un roman libanais « innocent du sang de ce bienheureux » avec des outils souillés de sang, empestés de schismes, dénaturés, traînant dans leur sillage des milliers de cadavres et de vies brisées. Je ne pense pas par exemple que Toufic Youssef Awwad, Émilie Nasrallah, Youssef Habchi El-Achkar, Leïla Baalbaki ou Élias El-Dayri, autant de romanciers libanais d’avant guerre, aient dû faire face à mon dilemme. Et je me demande si les romanciers de la guerre, si je puis dire, ont connu le pétrin dans lequel je me trouvais jusqu’à ce que je puisse aboutir à une solution :

Si chaque nom, chaque région et chaque pierre que l’on trouve dans mon pays portent des connotations qui s’insurgent contre le sens que je leur confère et transforme ma vie de romancière en enfer, je décimerai les noms ! Oui, je les achèverai d’un coup de crayon et mettrai un terme à leurs existences. Je ne prendrai pas la peine de les exterminer, puisqu’il me suffit de décapiter le serpent. Ainsi, mon problème a été résolu et j’ai exclu de mon roman toute référence au lieu. L’intrigue se déroule, les personnages évoluent, les pages se suivent, sans la moindre désignation du lieu, bien que je m’applique à le décrire parfois et que la narration, en grande partie, se fonde dessus.

Cette histoire peut paraître anecdotique à certains. Elle n’en demeure pas moins véridique. Ma relation décalée avec un lieu démoli, effrité, dont les morceaux se sont emmêlés dans un total désordre, le rend inaccessible, indéchiffrable. Seul un caractère normal, ordinaire, me le rendrait et me rendrait à lui. L’écriture m’offre cette chance. Eliminer le lieu réel pour le reconstruire, l’effacer pour le réinventer, en prendre possession avant qu’il ne me possède.

Dans mes romans, aucune trace du nom « Liban » ou de l’adjectif « libanais ». Aucun nom de région ou de personnage ou de fait qui indiquerait d’une manière claire et ostentatoire au lecteur un lieu libanais. Ceci ne veut en aucun cas dire que j’invente des noms ou des lieux fictifs ou symboliques. Je place mes personnages dans un espace romanesque et j’évite de le nommer, c’est tout. Comme quelqu’un qui contourne un précipice ou une embuscade qui l’empêcherait de poursuivre un voyage romanesque sur deux jambes saines et sauves. Supprimer le nom m’a affranchie. Il a libéré ma main. Dès lors, aucune frontière ne pourrait plus me confiner, je pus me mouvoir sur une géographie narrative absolue, bien que tantôt libanaise par excellence, et tantôt arabe par excellence.

Un lecteur libanais sait bien que je suis libanaise. Un lecteur arabe s’imagine, en fonction de l’acuité de la dévastation de son pays, que je suis son compatriote, irakienne, palestinienne ou algérienne… Sauf qu’aucun d’eux ne saurait me labelliser : pour ou faisant partie de ceux-ci ou de ceux-là. Je ne suis ni l’écrivaine d’un clan, ni celle d’un parti ou d’une communauté, serait-ce même pour les renier ou pour les dénigrer. Est-ce pernicieux ou bénéfique à l’art du roman ? Je ne sais pas trop. D’ailleurs, peu importe. Cela relève sans doute d’un ressentiment face à ma libanité ; ma libanité dont j’avais fait la connaissance, adolescente, grâce à une guerre qui nous avait bien malmenées et l’une et l’autre ; une guerre dont l’écoulement ne saurait être endigué dans ma mémoire, en dépit de tous les traités de paix et pactes officiels.

Peut-on parler d’une laïcité littéraire ? Je ne sais pas. Les dénominations m’effraient. Quand j’avoue un ressentiment vis à vis de ma libanité, je ne fais aucunement allusion à ma haine contre les confessions comme il pourrait sembler à certains. Au contraire. Je pourrais même trouver aux communautés quelques charmes et discerner la beauté d’être maronite, chiite, druze ou sunnite au sens strictement culturel. La République de la narration d’où je viens aime le diversifié, le paradoxal, l’antagoniste, le multiple, l’étranger, et le complexe. Mais elle exècre l’idéologique, le chaotique, le fanatique, le réactionnaire, l’archaïque, le partisan et le dogmatique.

Il est peut être encore trop tôt pour parler d’une certaine laïcité. Les gens du roman ne sont généralement pas de ceux qui inventent l’Histoire ou influencent son cours. Dans le meilleur des cas, ils ne reconnaissent pas une autorité imposée ou la combattent, armés d’outils ne faisant pas couler de sang et ne laissant pas de cadavres. Ils demeurent, en conséquent, dérisoires et ne comptent point.

En attendant le déclin du choléra confessionnel qui pèse sur nous autres libanais, en espérant l’accalmie du vent jaune qui envenime nos belles communautés, dans des siècles ou des générations, je persisterai à écrire des romans qui ne prêtent pas la moindre attention à un nom ou à une identité, autre que l’identité humaine.

 
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