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J’ai, dans mon jardin des Yvelines, une treille avec – parce que septembre est là, et les premières couleurs de l’automne – des grappes de raisin. L’amorce de cette treille était venue, il y a de cela une dizaine d’années, du Liban : c’est donc raisin du Liban que je peux savourer aujourd’hui si je porte la main vers le pampre touffu. Au début, des amis s’étaient moqués de moi : « Comment voulez-vous, me disaient-ils en cachant leur haussement d’épaules, qu’un végétal né en territoire de soleil, dix mois l’an, puisse s’acclimater à notre soleil rare, à nos ombres si longues, à nos frimas, à nos épuisements de toute nature ? » Je me suis obstiné. Le plant s’est obstiné. Et le raisin est là.
Pareil à ma vigne du Liban, désencadrée mais point désaccordée, le Liban peut sembler une anomalie. Petit, les dix mille kilomètres carrés que l’on sait, ce sont toutes les croyances de la planète qui sont venues à lui et, dans la diversité de ses hommes et de ses femmes, dans le mouvement incessant de sa très longue histoire, un vrai film fait de savantes lenteurs imposées et de rebondissements brusques, il a su, ces croyances venues à lui, ces théologies et aussi, ces idées, ces philosophies, ces points de vue sur l’être et sur l’humain, les accueillir, les sélectionner, les intégrer à son mouvant mode d’exister, en tirer comme autant de fils ses sillages d’absolu. C’est de ce même goût de l’expérimentation et de la confrontation fécondante et créatrice que paraissent procéder dans la structure même de l’âme et de la pensée libanaise, chez chacun d’entre nous, ce goût, ce violent goût pour les langues, pour les cultures contrastées, pour le dépaysement et le voyage chez l’autre. Le Liban est un grand pays de déplacement et de dépassement, depuis sont antiquité phénicienne, parce que les hommes qui ont, de siècle en siècle, habité ce territoire, ont toujours eu l’ambition de savoir comment les autres habitaient, qu’ils fussent proches ou lointains, et si leur habitat, justement, était habitable, autrement dit s’il était mesure pour l’homme. C’est sans doute pour se servir eux-mêmes, mais également pour faciliter la prise de contact avec l’autre en son altérité, que les Phéniciens ont inventé la navigation diagonale venue remplacer le cabotage ainsi que l’abstraction de l’alphabet, cet internet (de la lettre) avant la lettre. Grâce à eux, toute culture et tout échange des cultures va devenir possible pour les siècles des siècles. Petit pays que le Liban, mais grande idée – et aussi cette grande place que, malgré ses conquérants, qu’ils furent nombreux ! il occupe dans l’histoire, et dans la géographie aussi bien. Aujourd’hui, quatre ou cinq millions de Libanais au Liban ont donné naissance à une douzaine de millions d’autres Libanais dans le monde : disséminés sont-ils dans tous les pays arabes et en Europe, en Afrique et dans les deux Amériques, en Asie, en Océanie. Comment ont-ils fait, tous ceux-là, pour, dès le milieu du XIXe siècle et tout au long du XXe, s’en aller, s’installer, s’acclimater, dominer d’autres langues et d’autres cultures, s’intégrer jusqu’à faire partie du paysage et de la tradition, quelquefois, souvent même, brillamment réussir ? Ils ont fait cela même que fait ma vigne des Yvelines : ils se sont obstinés.
« Obstination » : voilà pour nous le maître mot. Le Liban est ainsi fait depuis toujours qu’il ne peut se tirer d’une impasse que pour, aussitôt, en rencontrer une autre. Chaque fois on l’a dit perdu, chaque fois il a réussi à se tirer d’affaire. Il le fera, j’en suis convaincu, cette fois encore : il se reconstruira, il s’apaisera. Jusqu’à la prochaine crise ? la prochaine guerre ? Il faut souhaiter que pas. Il faut souhaiter qu’il prenne mieux conscience de ce qu’il est. Il faut que ses amis (et même ses ennemis) comprennent mieux ce qu’il est, et, à leur tour, prennent conscience de son irréductibilité. Irréductible Liban, obstinés Libanais, je vous fais confiance comme à la treille de mon jardin. |