Depuis une trentaine d'années nous assistons à une ouverture sans précédent de l'espace international. Cette ouverture, que les médias dénomment très rapidement la mondialisation, prend son origine et ses orientations en occident. Ce mouvement, qui semble être à la fois irréversible et de plus en plus rapide, se développe aujourd'hui essentiellement selon deux directions, la première étant économique et la seconde scientifique et technique.
Au delà de l'ouverture au monde, visible de tous, ce mouvement sert surtout des intérêts occidentaux et particulièrement américains. S'il a contribué à l'augmentation de la richesse moyenne à la surface de la terre, il a aussi amplifié les disparités économiques et scientifiques entre pays et au sein même de tous les pays. Cette évolution a alors contribué puissamment à renforcer ou créer de nouvelles barrières, de nouvelles frontières, celles de la religion, de la culture ou du nationalisme. De fait, ce grand mouvement a conduit le monde à deux intégrismes opposés, celui culturel et religieux et celui de l'unicité et de la globalisation, dont les conséquences sont tout aussi graves en terme de terrorisme, de guerre ou de catastrophes humaines.
Dans ce contexte difficile la Francophonie moderne a, me semble-t-il, un rôle important à jouer.
Tout d'abord, en ce début de siècle, la francophonie correspond à une autre géographie, dont la première caractéristique est qu'elle est transversale à celle des cultures et des religions. Ainsi, par exemple autour de la Méditerranée, la francophonie relie sans état d'âme les mondes latins et arabes, chrétiens et musulmans. La francophonie se présente donc, en premier, comme un de ces nouveaux territoires où le débat et l'inter-compréhension peuvent être pratiqués.
En second, ce territoire est un lieu qui propose d'autres valeurs que celles liées aux strictes performances économiques ou scientifiques de la mondialisation. Ces autres valeurs sont bien entendu la solidarité, l'échange et le partage. Elles n'excluent pas, bien au contraire, les notions de développement, liées aux performances économiques ou scientifiques, comme en témoignent toutes les prestigieuses universités et les grandes entreprises issues des pays de la Francophonie. Cependant, si la priorité est mise sur le développement, il s'agit particulièrement d'un développement solidaire.
Dans la réalité, ceci se traduit par une articulation de la Francophonie institutionnelle à deux niveaux.
Le premier niveau constitue une action politique pilotée par le Sommet de la Francophonie et mise en œuvre par l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)[i]. Cette dernière organisation agit à un niveau politique en faveur de la paix, de la démocratie et des droits de l'Homme, en concertation avec les 55 pays et gouvernements membres de la Francophonie. Ainsi lors de la guerre de l'été 2006 au Liban, la Francophonie s'est mobilisée pour soutenir le pays au travers de déclarations, d'interventions, d'aide et de dons. Ce sujet a d'ailleurs fait l'objet d'une déclaration spécifique lors du sommet de Buccarest[ii], qui s'est tenu peu après le conflit.
Le second niveau est un appui au développement solidaire, à travers les différents opérateurs de la Francophonie, comme par exemple l'AUF[iii] ou TV5[iv]. Deux exemples sont à mon avis très éclairants. Il s'agit d'un côté de l'AIMF[v], le réseau des maires francophones, réseau qui va relier des villes aussi différentes dans leur histoire et leur culture que Paris, Marrakech ou Tripoli, dans des actions d'entraide et d'échange. Ainsi actuellement au Liban deux projets sont en cours, portant sur le patrimoine urbain dans les villes de Tripoli et de Beyrouth. Le second exemple est celui de l'AUF, l'Agence Universitaire de la Francophonie qui, appuie de très nombreux projets de recherche et d'enseignement au Moyen-Orient, entre la Syrie, l'Egypte et le Liban, avec une ouverture sur le monde entier. Ainsi nous pouvons citer la formation en droit international entre les universités de Damas, du Liban et de Paris II qui est soutenue par l'AUF depuis plusieurs années.
Les différents exemples que nous avons cités concernent tous le Liban. C'est que, comme on le sait, la francophonie y est profondément enracinée. Contrairement à ce qui est souvent dit, le français n'y est absolument pas en recul. Au contraire, du fait de l'augmentation du taux de scolarisation (et de la scolarisation en langue française estimée à 65%[vi]), le nombre de jeunes parlant français croit sensiblement. Par ailleurs, du fait de l'histoire singulière du pays, beaucoup parlent également anglais et notamment une frange importante de la population (20%) maîtrise très correctement les trois langues (français, anglais et arabe).
Dès que l'on compare ce pays à ses voisins arabes, la francophonie apparaît alors comme une richesse et un atout. La région du Moyen-Orient est en effet une région où tous parlent, avec des variantes une même langue, l'arabe ce qui fait qu'aucune langue véhiculaire n'y est nécessaire, comme c'est le cas par exemple en Afrique subsaharienne. Par ailleurs, beaucoup, tout comme au Liban, maîtrisent parfaitement l'anglais qui est de fait la langue d'échange avec le monde extérieur et donc la langue d'intégration dans la mondialisation. Pourtant le français est demandé et attendu un peu partout, comme en témoigne l'ouverture de la Sorbonne et du Louvre à Abou Dhabi, ou même l'extension de l'AUF dans toute la région. Or, seuls les libanais maîtrisent parfaitement cette troisième langue et c'est pourquoi elle est devenue un atout en terme d'expatriation, en particulier dans le Golfe. Ceci s'est, par exemple, traduit par l'ouverture toute récente d'un second lycée francophone dans les Émirats, lycée qui affiche déjà complet et où les libanais sont inscrits en majorité[vii].
Mais si le Liban a besoin et est intéressé par la Francophonie, en premier à un niveau politique, ensuite à un niveau d'accompagnement de son développement et enfin, plus prosaïquement, comme atout dans la réussite professionnelle de sa diaspora, il ne faut pas non plus oublier que la Francophonie toute entière a aussi besoin du Liban.
Tout d'abord, comme nous le voyons dans l'actualité politique récente, le Liban est un terrain où se nouent les crises régionales et les affrontements des puissances internationales. Du fait de sa diversité, de la faiblesse de son État, tout y est alors possible. Aussi, si la Francophonie a un rôle important à jouer au Liban, elle a aussi beaucoup d'enseignements à tirer de la situation présente. On a souvent dit que le Liban était le laboratoire du monde de demain. Un laboratoire est un lieu dangereux. S'y produise parfois des explosions, mais il en sort aussi, bien souvent des inventions merveilleuses. Or le monde, en ces temps de terrorisme aveugle, de dérèglements climatiques et de perte des repères démocratiques a un grand besoin de merveilles.
Ensuite, la Francophonie doit répondre à la demande de plus de « français » qui émane de toute la région. Et seul, le Liban est capable d'aider la Francophonie dans cette réponse. Il le fait déjà en exportant largement ses compétences vers les pays du Golf ou en appuyant la mise en place de filières francophones, comme celle de droit à l'université de Damas ou encore en ouvrant des extensions, comme le fait l'USJ de Beyrouth à Abou Dhabi[viii]. Il le fait aussi en traduisant la littérature arabe en français ou à l'inverse en publiant en arabe les grands classiques francophones.
Pour conclure, je citerai ce qui me semble un très bon exemple de ces allers-retours positifs en Francophonie, ou l'entraide et le profit mutuel sont la règle. Il s'agit de l'ABUF, l'association des anciens boursiers de l'AUF[ix]. Cette émanation de la société civile est unique dans le paysage du Liban d'aujourd'hui. Composée de plus de trois cents personnes, toutes formées à haut niveau dans les universités les plus prestigieuses, issues de toutes les confessions et résolument francophones, cette association qui ne se mêle jamais de politique se réunit et œuvre afin d'aider au développement de son pays. Ainsi par exemple, elle organise des conférences et manifestations scientifiques et travaille sur un livre blanc de l'environnement au Liban.
Aussi, dans le cadre politique actuel, il me semble que c'est un très beau message, exemplaire et significatif, que celui qui est adressé par tous ces jeunes libanais, pour la formation desquels les pays francophones ont mobilisé des moyens conséquents, et qui aujourd'hui se mobilisent, pérennisant et prolongeant de fait l'action de la Francophonie.
Cet article nous a été proposé par l’Agence universitaire de la Francophonie dans le cadre du partenariat AUF / iloubnan.info. Pour plus d’information, consulter le site de l’AUF www.moyen-orient.auf.org
vi- Atlas du Liban 2007, CNRS et IFPO
vii- Il s'agit du Lycée Georges Pompidou à Dubaï qui a ouvert en 2003 avec 60 élèves et en compte 1640 à la rentrée 2007