Retour Page d'Accueil
iloubnan.info > Toutes les Interviews > Rabih Mroué : "Ce qui est le plus dangereux, c’est l’autocensure"
  Raccourcis
  Recherche
 
  Interview
Rabih Mroué : "Ce qui est le plus dangereux, c’est l’autocensure"
Le 14 octobre 2007, Par Diana Kahil
 
 
Rabih Mroué  dans sa pièce “How Nancy wished that everything was an april fool’s joke”.

iloubnan.info : Au cœur de votre travail, on peut noter la thématique obsédante de la mort, venant rythmer de façon hypnotique le contexte de vos œuvres. Par exemple, dans la performance Make me stop smoking , vous exposez les photographies de personnes disparues pendant la guerre civile, et vous posez la question : “ Y-a-t-il une mort après la mort ?” Dans How Nancy wished that everything was an april fool’s joke , des “revenants” évoquent le contexte dramatique de leur vie passée sur terre. Quel sens donnez-vous à l’idée de cette récurrence ? S’agit-il d’une quête spirituelle intérieure ?
Rabih Mroué : Dans mon travail, ce thème particulier et surtout tragique de la mort vient de l’histoire politique du Liban. Le monde des morts vit étroitement avec celui des vivants, il y a une sorte de cohabitation. La mort anime la vie quotidienne des Libanais. Dans la rue beyrouthine sont affichés de façon constante des posters géants de martyrs, de « shahid » : Bachir Gemayel, Hariri en passant par tant d’autres, à la radio, à la télévision, dans les journaux... Cette situation est vraiment inacceptable. On utilise les morts comme une arme pour faire passer un message, quel qu’il soit. Ca me fait penser à cette citation de Jallal Toufic : « undead », sur justement cette catégorie de personnes mortes de façon prématurée. Le « unfinished business », ce quelque chose qui reste d’inachevé.
Et donc, avec cette présence spectrale dans le pays, les habitants deviennent invisibles ou des zombies et les morts au contraire deviennent et sont de plus en plus présents.
L’ensemble de mon travail, dans toute son ampleur et sa symbolique s’articule autour de la présence / absence et c’est toute la mémoire historique du pays que je cherche à mettre en évidence et à ressusciter d’une certaine manière.

Pensez-vous que la censure soit un obstacle majeur à la création ou au contraire une forme de stimulation constante ?
La problématique de la censure est complexe, on peut même parler d’une sorte de « système circulaire » au Liban. La censure passe par plusieurs domaines, (par exemple le poids du familial, du religieux...). Elle a toujours été, et est toujours considérée comme nuisible.
Mais, même si la censure reste un problème certain, elle n’est cependant pas aussi rigoureuse que dans les autres pays arabes, où elle a un impact plus considérable.
Ce qui est le plus dangereux à mes yeux, c’est l’autocensure. Je pense que l’artiste doit travailler sur ses propres tabous.
Pour ma part, ça ne m’intéresse pas d’adresser la provocation aux autres. Ce qui m’intéresse c’est de l’adresser d’abord à moi-même.

Une partie de votre travail joue-t-elle sur l’improvisation ?
Il n’y a pas à proprement parler d’improvisation dans mes spectacles, performances ou représentations, c’est-à-dire, pas au niveau du texte mais parfois, la tonalité, le rythme peuvent varier d’une représentation à une autre.
Dans How Nancy..., un extrait du texte de la pièce est projeté sur le sol du théâtre et s’inscrit au cœur de la scénographie, ce qui est un avantage certain.
D’autre part, je considère en règle générale que le langage au théâtre doit être minimaliste, c’est-à-dire pas d’effets, pas de stylisation. Et donc, le but de mon travail consiste à enlever toute forme de superflu.

Khalil Joreige a notamment évoqué la solidarité qui règne entre les différents artistes, où l’union fait la force, êtes-vous du même avis ?
C’est vrai que les réunions de groupe d’artistes et d’intellectuels ont toujours existé à Beyrouth, et surtout rassemblé. Aujourd’hui ce n’est plus aussi fréquent qu’avant... Mais, il y a des sortes de codes entre nous, une même voie commune et ce sont les réunions qui ont permis de construire ça.

Avez-vous dans l’immédiat un projet de création artistique prochaine ?
Je n’ai pas de projet pour le moment. En général, je passe par des périodes d’autoréflexion, de distance critique vis à vis de mon travail de création, car je n’aime pas tomber dans la répétition d’une même formule donnée.
La première chose qui compte pour moi, c’est que je sois entièrement satisfait de mon travail.

Question à Lina Saneh : Vos créations et celles de Rabih s’insèrent-elles dans une optique et directive analogique ?

Lina Saneh : Oui, il y a une vision commune entre nous qui concerne l’art, l’artiste et le travail théâtral. Et ça, pas seulement entre Rabih et moi. Il y a des points communs, de réflexion et de position entre les artistes de la scène moyen-orientale libanaise. Mais, en même temps, nous sommes très différents les uns des autres. Rabih et moi travaillons tous les deux sur les limites du théâtre et sur son côté minimaliste.
J’insiste de mon côté plus sur la sphère du personnel, de l’intime, mais pour parler de politique. Ce que je cherche, c’est la dimension politique de l’individu, à partir du non-politique. Le corps peut être une parole politique. Je m’intéresse au corps productif, résistant, au corps “ monstre ”, c’est au cœur de sa monstruosité, qu’il cherche à exister. Rabih, lui, s’intéresse à l’espace public, il travaille sur l’image dans sa présence. Moi, je travaille sur l’image dans son absence.

Dans Appendice par exemple, je radicalise les propos, j’essaye de faire une expérience du théâtre sans être dans le slogan politique mais c’est uniquement une parole qui parle, projette, promet mais qui reste une parole. La parole politique est tout ce qui nous reste comme activité politique au Liban. L’action est absente. On peut réfléchir c’est tout. Et c’est ce que font les artistes aujourd’hui.

 
envoyer
sauvegarder
imprimer retour

(Publicité)