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  Interview
Rencontre avec Boutros Harb
Le 07 juin 2007, Par Tina Maalouf
 
Juriste, Boutros Harb est élu en 1972 député maronite de Batroun, au Nord du Liban. Député indépendant, il est nommé ministre des Travaux publics et des Transports et ministre de l’Education nationale et des Beaux-arts en 1979, au sein du gouvernement de Salim El-Hoss, un poste qu’il occupera jusqu’en 1980. Il revient au ministère de l’Éducation entre 1990 et 1992 dans le cabinet de Omar Karamé. Actif lors de la négociation des accords de Taëf, son nom commence à apparaître parmi les présidentiables. Il boycotte, comme l’essentiel des personnalités et partis chrétiens, les élections législatives de 1992, mais prend part aux élections de 1996, à l’issue desquelles il retrouve son poste. Membre de l’opposition parlementaire dans les gouvernements de Rafic Hariri, il annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 1998. Mais il la retire le jour du scrutin au cours duquel Emile Lahoud est élu. Après une courte période de soutien au gouvernement de Salim El-Hoss en 1998, il retrouve l’opposition. En 2000, il se présente aux élections en alliance avec Soleimane Frangié Jr, le Bloc Tripolitain de Mohammad Safadi et Najib Mikati, bien que n’ayant pas avec eux de quelconques liens politique antérieurs, déclarant que c’est une alliance électorale pure qui ne touche pas ses convictions politiques et nationales. En 2001, il est l’un des membres fondateurs du rassemblement de Kornet Chehwane et exprime fortement son opposition aux politiques du gouvernement de Rafic Hariri et à l’hégémonie syrienne. En 2004, avec Nayla Moawad, Omar Karamé, Salim El-Hoss, Hussein Husseini et Albert Mansour, il crée le Front National pour la Réforme. Il se déclare la même année candidat à l’élection présidentielle puis s’oppose à l’amendement constitutionnel prorogeant le mandat du Président Emile Lahoud. Il refuse, en octobre, d’intégrer le gouvernement de son allié, Karamé, qu’il juge très prosyrien. A partir de l’automne 2004, il prend part aux réunions du Bristol, regroupant les différentes factions de l’opposition anti-syrienne et prend part à la Révolution du cèdre qui a suivi l’assassinat de Rafic Hariri. Il gagne les élections de 2005 sur la liste de l’Alliance du 14 Mars au Nord. Tour d’horizon relatif aux dossiers les plus chauds de l’actualité libanaise avec l’un des candidats principaux pressentis pour remplacer Emile Lahoud à la présidence de la République.
 


iloubnan.info: Etes-vous candidat à l’élection présidentielle ?
Boutros Harb : Vous savez qu’il n’y a pas au Liban de procédure de présentation de candidature aux élections présidentielles car la Constitution ne dispose pas qu’il faille officiellement se porter candidat. Dans la coutume libanaise, rares sont ceux qui ont officiellement déclaré leur candidature. Je figure parmi ces rares exceptions. La fois passée, j’avais déjà officiellement fait état de ma candidature et déclaré ma vision politique et les solutions que je préconisais aux problèmes politiques, économiques et sociaux du pays.

Mon nom figure aujourd’hui parmi la liste des candidats potentiels parce qu’il fait partie des noms des politiciens maronites qui sont conçus par l’opinion publique comme d’éventuels candidats présidentiables. Du temps de la table ronde du dialogue, j’avais, en réponse au Général Aoun qui affirmait être le seul à se porter candidat, déclaré qu’il y avait d’autres candidats parmi les noms desquels figurait le mien. Pour l’heure, je n’ai pas encore fait acte de candidature officiellement mais je sais que je referai la même chose que précédemment et que je déclarerai officiellement ma candidature et rendrai public mon programme.

Pourquoi attendre pour le faire ?
L’évolution des événements et des pourparlers politiques ainsi que l’approche de l’échéance présidentielle détermineront mon acte de candidature.

Vous présenterez-vous en tant que candidat de la coalition du 14 mars ou en tant qu’indépendant ? Quelle place accorderez-vous au Hezbollah ?
Je suis membre de la coalition du 14 mars mais si je me porte candidat je suis aussi dans l’obligation morale et même constitutionnelle de m’engager devant tous les Libanais : je suis élu, je serai dès lors indépendant du 14 mars et à égale distance des forces politiques, autrement dit aussi bien de la majorité que de l’opposition, de sorte à pouvoir jouer le rôle de président assumant ses responsabilités en tant que président de toutes les institutions et en tant que symbole de l’unité du pays et que régulateur de la vie politique, et cela conformément à la tradition politique libanaise et à l’esprit de la Constitution.

Comment pensez-vous pouvoir alors vous détacher de la majorité qui vous aura porté ? Quelle sera votre conception de la présidence ?
Tout d’abord, il ne s’agit pas de se détacher car ce sont les principes autour desquels nous nous réunissons en tant que membres du 14 mars qui nous lient, bien plus que des relations personnelles et d’intérêt, et c’est en accord avec le 14 mars que cette attitude sera adoptée. Les membres du 14 mars savent que le président de la République n’est pas un président élu pour gérer le pays en tant que membre du 14 mars. Il est censé prendre ses distances politiques sans pour autant toutefois nier les principes nationaux démocratiques auxquels il adhère et qui, pour ce qui me concerne, sont ceux du 14 mars. Le président de la République doit avant toute chose être un président rassembleur et un père pour tous les Libanais, et non pas un président pour le 14 mars oeuvrant contre le 8 mars.
Une telle attitude favorisera l’avènement d’une nouvelle conception de la fonction présidentielle et d’une nouvelle ère politique où le 14 mars et le 8 mars seront appelés à disparaître pour laisser de nouvelles forces politiques se constituer à la suite de la formation d’un gouvernement et de la mise en place de son programme.

Qu’en est-il de la question très controversée du quorum requis pour l’élection du président de la République ?
Les avis sont partagés entre deux grandes écoles. Selon une première école, l’article 49 de la Constitution libanaise parle de la majorité des 2/3 pour que le Président soit élu au premier tour. De l’avis de cette école, le quorum des 2/3 est implicitement requis, d’autant plus ce principe a été respecté durant quelques échéances présidentielles antérieures. Une seconde école fait valoir que ce même article 49 n’a pas prévu de disposition exceptionnelle et spéciale pour ce qui est du quorum, ce qui implique que les sessions du parlement sont régies par l’article 34 de la Constitution1 qui consacre le principe général de la légalité et de la constitutionnalité des séances du parlement à partir de la consécration de la moitié + 1 (c’est- à- dire de la majorité absolue) des membres du parlement. Cette école fait valoir que l’article 49, qui réglemente l’élection présidentielle, ne mentionne pas d’autre quorum et que lorsqu’il est un principe général, il convient de l’appliquer sauf disposition exceptionnelle spéciale et exprès qui prévoit une dérogation à ce principe, comme c’est le cas par exemple de l’article 79 relatif aux séances consacrées à l’amendement de la Constitution2.

Ces deux thèses sont défendables. Je crois que l’important est de se rallier à la position du patriarcat et des évêques maronites selon laquelle il ne faudrait pas s’arrêter à des considérations de quorum mais plutôt souligner qu’il est du devoir de tous les députés d’être présents et de faire valoir leurs positions respectives. Leur absence serait une dérogation à leur devoir constitutionnel et national et constituerait une menace pour le pays. Cette position est le seul moyen qui permettrait de respecter les règles de la démocratie et de la compétition, car sinon le quorum deviendrait une arme de chantage de part et d’autre, notamment de la part de personnes haut placées sur la scène politique : en arguant du quorum des 2/3 et en s’absentant, les députés créeraient une carence au niveau du pouvoir et par là une situation nouvelle qui, à leurs yeux, obligerait à des élections parlementaires anticipées et par la suite à l’élection d’un président par ce nouveau parlement. Mais si on tolère ces tendances, qui pourrait garantir que majorité ou opposition puisse recueillir les 2/3 dans les élections prochaines ? C’est là une impossibilité dans un pays comme le Liban et des élections parlementaires successives paralyseraient totalement notre système démocratique.

Peut-on, maintenant que le Conseil de Sécurité a adopté le tribunal international et que c’est là chose faite, espérer voir s’instaurer une entente nationale ?
C’est une chose faite dans un certain sens. Il est très important que ce tribunal ait été créé. Le délai des dix jours va expirer sans qu’il n’y ait du nouveau. Dans le contexte actuel et d’après les contacts personnels que j’ai faits et les renseignements que j’ai reçus, l’éventualité d’une entente nationale est inexistante.
Le Conseil de Sécurité passera alors à l’application de la résolution 1757. Mais si ce pas franchi est très important en lui-même il ne saurait résoudre d’un seul coup tous les problèmes relatifs au tribunal. Nombreuses sont les phases d’application qui doivent être mises en œuvre et exécutées, en collaboration avec le gouvernement libanais. Tel qu’adopté, le tribunal n’a pas ignoré les obligations du gouvernement libanais dans la formation de cette instance à caractère international, obligations sur lesquelles le gouvernement s’est entendu avec l’ONU dans le projet créant le tribunal. Il y aura donc différentes étapes dans lesquelles le gouvernement libanais devra prendre des décisions, notamment pour ce qui est de la désignation des magistrats libanais qui en feront partie, de la formulation d’un projet de loi pour amender la législation pénale relativement à la peine de mort, et de la participation aux frais du tribunal.

La Syrie affirme ne pas être concernée par le tribunal international. Qu’en pensez-vous ?
Je n’ai pas d’opinion à émettre là-dessus. Je suis juriste de formation. Je ne peux suppléer au tribunal international et au juge Brammertz pour désigner des responsables et inculper. Il serait hasardeux pour quelqu’un de ma formation d’anticiper la fin de l’enquête. J’ai pris connaissance de la position politique syrienne mais je n’ai pas de commentaire quant au contenu de l’acte d’accusation concernant les personnes impliquées et le niveau auquel elles se situeraient. Toutes ces considérations dépendent des preuves recueillies par le juge d’instruction. L’enquête prouvera si le régime syrien est oui ou non impliqué. Mais même l’acte d’accusation ne constitue pas la décision finale. Il revient au tribunal, au final, de juger, disculper ou condamner. Pour arriver à ce stade, il faudrait des années vue la lenteur de la procédure pénale et internationale.

Y a-t-il selon vous un lien entre les attentats et les troubles actuels à Nahr el-Bared et Ain el-Hélwé, et la question du tribunal international ? Quels sont, selon vous, les objectifs qui se cachent derrière les attaques du Fatah al-Islam ?
Je ne peux pas voir ces développements comme étant indépendants les uns des autres. C’est un cycle d’actes prémédités pour semer le chaos dans le pays et détruire l’économie et le potentiel touristique et estival qui, pour le Liban, constitue un élément clé du développement économique et social. D’autant plus que si les autorités libanaises n’arrivent pas à faire face à ces événements, à ce moment-là les ennemis du Liban auraient réussi à parvenir à leurs fins et tous els Libanais auraient échoué et auraient conduit à la perte du Liban. Je suis étonné parfois de voir des Libanais traiter des événements aussi graves avec légèreté et inconscience et de les exploiter à des fins politiciennes en vue de continuer le ping-pong entre majorité et minorité, ping-pong dont les Libanais ont marre.

Pensez-vous qu’il s’agisse plus spécifiquement d’un message politique pour discréditer le gouvernement actuel ?
L’un des scénarios très palpables et qu’on essaie d’éviter est de pousser le gouvernement à démissionner sans s’entendre à la base sur un gouvernement pour le remplacer, ce qui paralyserait le pays. J’ai rencontré hier le président Berry pour discuter avec lui de sa position politique qui pose comme condition préalable au dialogue la démission du gouvernement. J’ai attiré son attention sur les dangers qui pourraient s’en suivre. Je crois que notre réunion d’hier s’est terminée sur la base d’orientations positives que je ne peux divulguer pour le moment mais qui pourraient amener à la résolution des problèmes auxquels nous sommes confrontés.

1- Article 34 : « Aucune des Chambres ne peut valablement se constituer que par la présence de la majorité de ses membres. Les résolutions sont prises à la majorité des voix. En cas de partage égal de voix, la question mise en délibération est rejetée ».

2- Article 79 : « La Chambre des députés saisie d’un projet de loi constitutionnelle ne peut valablement délibérer et voter que lorsque la majorité des deux tiers des membres qui la composent légalement se trouve réunie. Les résolutions sont prises à majorité des deux tiers des membres qui composent légalement l’Assemblée. Le président de la République est tenu de promulguer la loi constitutionnelle dans les mêmes conditions et formes que la loi ordinaire. Il peut, dans le délai fixé pour la promulgation, demander, après approbation du Conseil des ministres, une nouvelle délibération. Il y sera procédé également à la majorité des deux tiers »

 
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