iloubnan.info: Partagez-vous les réserves émises d’un point de vue juridique quant à l’adoption par le Conseil de Sécurité du tribunal international ?
Je soutiens pleinement le tribunal international comme moyen de garantir la justice et de mettre fin au règne de la terreur et de l’impunité pour assassinats et attentats politiques qui ont secoué l’ensemble des Libanais et mis à mal la sécurité du pays.
Il est primordial que le Liban atteigne le niveau de stabilité sécuritaire et politique, d’indépendance et de souveraineté qu’il mérite d’avoir. Justice doit être faite concernant les assassinats de Rafic Hariri, Bassel Fleyhan et leurs camarades, et relativement à toute la série de crimes et d’attentats terroristes qui ont suivi. J’espère également que la justice internationale suivra son cours dans des affaires qui attendent encore de faire l’objet d’enquêtes, notamment le dossier des Libanais portés disparus dans les prisons syriennes et dans celui des crimes commis durant la guerre d’Israël contre le Liban.
Et sur le plan politique, quelles sont les conséquences d’une telle résolution quant à l’image du Liban et de ses institutions ?
Il est regrettable que les institutions constitutionnelles n’aient pu elles-mêmes avaliser le tribunal, et ce pour des raisons constitutionnelles et politiques connues. J’espère voir les Libanais aujourd’hui arriver à tourner la page de leurs différends relativement à la question de l’adoption du tribunal spécial à caractère international pour concentrer leurs efforts sur ce qui est de nature à garantir le règne de la justice et de l’équité auxquels tous les Libanais aspirent, et de les voir œuvrer à la réédification de leurs institutions constitutionnelles et de leur entente politique nationale qui a été considérablement fragilisée.
Peut-on espérer voir, maintenant que l’adoption du tribunal international est chose faite, une entente nationale se mettre en place ? Dans l’affirmative, quel serait le facteur qui déterminerait une telle évolution des relations entre les différentes parties ?
Dans l’état actuel des choses, un début de dialogue sérieux se noue entre les politiques libanais et les chancelleries étrangères concernées, ce qui donne un espoir de voir se mettre en place un gouvernement d’union nationale par élargissement du gouvernement actuel. C’est là une nécessité absolue pour gérer l’intérim jusqu’aux élections présidentielles dont l’échéance finale est en novembre. Au-delà des différends politiques, le dossier sécuritaire commence à peser très lourd et est devenu le souci principal des Libanais et des différentes factions politiques. Ce besoin de sécurité force un devoir d’union dans les différentes décisions politiques qui vont sans doute se poser, afin surtout de capitaliser la position unifiée qui a émergé en soutien à l’armée libanaise dans son combat admirable contre le terrorisme qui risquait de prendre racine au Liban.
Ce qui devrait pousser les différentes factions libanaises à s’entendre, c’est le blocage même qui fait la crise actuelle. Il devient évident à tous qu’aucune communauté seule, qu’aucune faction politique seule ne peut imposer sa volonté. Le blocage force le compromis, alors qu’aucun n’est encore disposé à le faire. Le coût d’un effondrement institutionnel est trop lourd pour qu’en désespoir au moins, sinon par lucidité nationale et patriotique, les parties ne se voient forcées de dialoguer et de faire des compromis, lesquels sont de l’essence même du système démocratique consociatif qui fait la démocratie libanaise. La mise en place d’un gouvernement d’unité nationale sera l’un de ces tests. Un accord sur l’élection du prochain président de la République sera le test suivant. Et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes les parties libanaises réapprennent le dialogue et la culture démocratique consensuelle dans l’attente de la construction institutionnelle de l’Etat qui nous fait tellement défaut au Liban.
Y a-t-il selon vous un lien entre les attentats et les troubles actuels à Nahr al-Bared et Ain el-Hélwé, et la question du tribunal ?
Je ne suis pas d’opinion à faire un lien entre la guerre contre le mouvement terroriste dit du Fatah al-Islam et le tribunal international. Ce sont là deux choses distinctes et séparées en ce sens que je ne suis pas convaincu que cette guerre tende à entraver la mise en place du tribunal puisque les Nations Unies ont adopté une Résolution, ni même son fonctionnement, qui n’est prévu que dans un an au moins alors que l’éradication du terrorisme devrait se faire dans les plus brefs délais. Il est certain que bon nombre de parties locales, régionales (notamment la Syrie) et internationales n’ont pas intérêt à ce qu’un tribunal se mette en place. Cependant, à trop lier les choses entre elles la solution en devient trop compliquée. Il faudrait que tous els Libanais soient clairs dans leurs priorités : pour l’heure, l’éradication du Fatah al-Islam et de toute autre organisation similaire, où qu’elle soit, doit être notre souci premier. Le tribunal, lui, emporte le soutien de la grande majorité des Libanais, dont le Bloc parlementaire du Changement et de la Réforme auquel j’appartiens. Il faudra donc que le besoin de justice soit rendu sans donner lieu à une quelconque instrumentalisation politique. Le grand ensemble des autres questions qui divisent les Libanais devraient, elles, faire l’objet d’un dialogue sérieux et continu afin qu’un accord, qu’une entente se fasse sur chacune d’entre elles. Le Liban, par ailleurs, ne vit pas seulement une crise du pouvoir mais une crise de système : ce sont les institutions constitutionnelles elles-mêmes ainsi que les mécanismes de prise de décision qui sont grippées ou ineffectives. Au-delà donc du règlement intérimaire de la crise, un devoir titanesque de construction d’un Etat attend les Libanais, toutes communautés et tous partis politiques confondus. Cette difficulté ne devrait pas nous détourner de la tâche nécessaire à la stabilisation du pays. Bien plus, cette construction institutionnelle est une condition de stabilité, de paix et de sécurité que nous avons trop longtemps délaissées, que les Libanais de cette majorité et d’une grande partie de l’opposition qui faisait partie pendant longtemps de la majorité gouvernante ont cru pouvoir mettre de côté.
Si un accord entre les parties libanaises se fait d’ici le 10 juin, cela rendra t-il caduque la résolution 1757 ?
J’invite toutes les parties libanaises à un dialogue et un compromis dont l’entrée en matière serait la stabilisation de la situation dramatique que traverse le pays par le biais d’un gouvernement d’unité nationale qui puisse gérer l’intérim jusqu’aux élections présidentielles.
La résolution 1757 de l’ONU ne fera pas l’objet d’une renégociation au niveau du gouvernement puisqu’elle a bel et bien été adoptée. Ce délai de dix jours n’est en réalité qu’un instrument destiné à sauver la face des Etats représentés au Conseil de Sécurité, la Russie et la Chine notamment, qui prônaient, pour la mise en place du tribunal , une décision consensuelle.
Y a-t-il selon vous risque d’implosion de l’Etat à travers notamment un avortement de l’échéance présidentielle et la création d’un vide constitutionnel ?
Les risques sont énormes, d’où la nécessité de redoubler d’efforts dans la perspective d’une stabilisation sécuritaire. Il convient à cet effet de maintenir un soutien indéfectible à l’armée libanaise dans son combat contre le terrorisme. Je crois que les députés libanais auront un accord sur un président. Un gouvernement d’unité nationale en constitue les prémisses positives nécessaires. La hantise du vide ou du dédoublement institutionnel est trop grande pour que toutes les parties politiques ne réalisent pas l’illusion du dictat de la volonté imposée.
Que pensez-vous de l’aide américaine à l’armée libanaise ?
Toute assistance à l’armée libanaise est la bienvenue de quelque source qu’elle vienne. Le monde et la majorité ont beaucoup trop tardé à donner à l’armée les capacités et les instruments suffisants pour assurer la sécurité du territoire. Il est aujourd’hui grand temps de le faire, et c’est là l’un des grands piliers de la construction de l’Etat et d’institutions sécuritaires efficaces qui puissent détenir l’exclusivité du recours à la force armée sur le territoire sans exception aucune, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des camps palestiniens.