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Tarek Mitri : "La crise politique nous a davantage éloignés que la guerre"
Le 23 juillet 2007, Par Tina Maalouf
 
Intellectuel chrétien spécialiste des relations avec l’Islam, Tarek Mitri a longtemps travaillé avec le Conseil oecuménique des Eglises. Cet homme du dialogue n’est pas depuis longtemps en politique. Ministre de l’Environnement et de la Réforme Administrative dans le gouvernement de Najib Miqati (avril 2005), il est nommé ministre de la Culture dans l’équipe de Fouad Siniora lors de la formation de son gouvernement en juillet 2005. En tant que ministre des Affaires Etrangères par intérim, il a été Envoyé spécial du gouvernement libanais auprès du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour négocier la résolution qui a mis fin à l’agression israélienne contre le Liban. Il a en outre assuré l’accompagnement diplomatique relativement à l’adoption d’un tribunal spécial pour le Liban à caractère international. Interview sur l’avenir politique et culturel du Liban avec cet homme qui endosse la lourde responsabilité de représenter, un an après un conflit ravageur, un pays encore en proie aujourd’hui à des attentats et à une menace panislamiste.
 


iloubnan.info: Quels sont, selon vous, les objectifs qui se cachent derrière les attaques du Fatah al-Islam ? Pensez-vous qu’il s’agisse d’un message politique à l’adresse du gouvernement pour le discréditer quant à sa capacité d’assurer l’intégrité et le contrôle de l’ensemble du territoire libanais ?

Tarek Mitri: Certainement, c’est là une clé d’interprétation. Mais d’après un certain nombre d’informations et de faits que nous connaissons et qui devraient être recoupés, nous avons des raisons de croire que le Fatah al-Islam est une organisation panarabe et panislamique qui a des références idéologiques qui paraissent ressembler à celles d’Al-Qaida. Il reste qu’il n’y a pas de preuve encore d’un lien direct entre les deux, malgré les similitudes.
Il est également des éléments d’analyse et d’information selon lesquels le Fatah al-Islam aurait des liens politiques de renseignement et des liens opérationnels avec des organisations d’obédience syrienne ; les armes du Ftah al-Islam ne sont pas « descendues du ciel »…
Tous ces éléments portent à croire que le Fatah al-Islam est engagé dans un processus de déstabilisation du Liban desservant un double but politique et idéologique.

Le Liban se prête-t-il encore aujourd’hui à « une guerre des autres » ?
Dans un certain sens. Tout l’enjeu pour les Libanais, un an après la guerre de juillet 2006, est que leur pays ne soit plus un champ de bataille où se feraient des règlements de compte au détriment de leurs intérêts. Tous les Libanais partagent cette même aspiration de voir le Liban devenir un pays normal, solidaire des autres pays arabes, engagé contre l’occupant israélien, un pays qui n’épargne aucun effort pour libérer la moindre parcelle de son terrain, un pays indépendant qui ne serait ballotté par aucune puissance étrangère, quelle qu’elle soit.
Le Fatah al-Islam n’a pas d’autres choix que de rendre les armes. Nous espérons que cela se fera dans les jours qui viennent. Les développements au nord montrent que cet enjeu, qui consiste en la restitution de l’indépendance du Liban et de son intégrité, surtout comme pays qui ne serait pas un simple instrument pris entre les confrontations politiques et idéologiques régionales et internationales, et qui a présider à toutes nos guerres successives, se confirme aujourd’hui.

Quelle place aujourd’hui pour les chrétiens dans la configuration de l’après-guerre d’une part, et à la lumière des troubles et attentats actuels d’autres part ?
Le Liban sans présence chrétienne et sans participation chrétienne significative sur les plans politique et culturel ne peut plus être ce qu’il a toujours été. Quels que soient les rapports de force conjoncturels, il est essentiel que les chrétiens ne démissionnent pas. La tentation est en effet double : tentation de l’immigration et tentation du repli sur soi, individuel ou collectif, le sentiment de n’être plus acteur principal de ce pays prenant le dessus. Aujourd’hui plus que jamais d’ailleurs les chrétiens ont besoin de se sentir appartenir à ce pays. Malheureusement, beaucoup ressentent les divisions au sein de leur communauté comme signe d’affaiblissement. Or il y a toujours eu des divisions et il y en aura toujours, la société libanaise étant pluriconfessionnelle. Il est donc normal qu’il y ait des clivages. Mais il faudrait en même temps rappeler que ce clivage ne saurait exprimer toute la dynamique politique au sein de la communauté chrétienne. Je pense que beaucoup de chrétiens ne se reconnaissent ni dans l’un ni dans l’autres des regroupements politiques qui se disent représenter la communauté chrétienne. Les chrétiens sont certes affaiblis sur le plan politique mais ils ne sont pas pour autant marginalisés, et il ne faudrait pas accentuer la marginalité par une auto-marginalisation.
Une lecture de la situation et de la vie politique des chrétiens comme étant largement déterminée par les rivalités entre sunnites et chiites est en soi réductrice, inexacte et marginalisante pour la communauté chrétienne. Le Liban ne se recomposera pas sans que les chrétiens soient conscients du rôle qui leur incombe.

Comment interpréter le « silence » du Hezbollah ?
Le Hezbollah n’est pas tout à fait silencieux mais on aurait souhaité, on aurait attendu qu’il soutienne sans réserve l’armée, ce qu’il a fait non sans hésitation. Je pense que le Hezbollah a besoin de donner des explications quant à la clarté de son soutien à l’armée.

Il y a environ un an, vous aviez déclaré que « la violence appelle la violence ». Ce à quoi avait répondu l’ambassadeur d’Israël, M. Gillerman, que la violence était là parce que le Liban lui avait permis de prendre racine sur le territoire libanais. Qu’en pensez-vous ?
Le Hezbollah n’est pas un mouvement terroriste : il est né et s’est développé comme mouvement de résistance contre Israël pendant son occupation du Liban sud avec pour objectif, largement atteint en partie grâce à lui, de libérer cette partie du territoire libanais. S’il y a eu des groupes impliqués dans des actions terroristes, pour la plupart antérieurs à la création de ce parti et auquel ils ont été plus ou moins associés, cela n’en fait pas pour autant un mouvement terroriste.
Le Hezbollah est aussi un parti politique représenté au gouvernement et au parlement, et il faut le reconnaître comme tel. Le désaccord politique actuel ne devrait pas obscurcir notre perception de ce que le Hezbollah a été et de ce qui a fait sa raison d’être. Même les Européens font cette distinction entre mouvement de résistance et groupe terroriste.
Bien entendu, le Hezbollah a perdu une partie, peut-être importante, de sa crédibilité au sein de la communauté chrétienne et arabe car, depuis septembre dernier, il a donné l’impression de vouloir capitaliser, instrumentaliser dans le jeu politique interne le succès qu’il a pu accomplir vaillamment dans son combat contre Israël, de sorte à recomposer le paysage politique et à imposer sa volonté en exerçant un droit de veto sur les décisions gouvernementales et les orientations nationales.
L’avenir du Hezbollah est maintenant tributaire de cette instrumentalisation : l’unanimité autour de la question des armes du Hezbollah et de la fonction libératrice de son armement est devenue un sujet controversé qui nécessite que soit à nouveau dégagée une entente nationale.

Il est aujourd’hui question d’un élargissement du gouvernement actuel comme solution à la crise politique. Où en est-on du processus engagé avec le Hezbollah par le gouvernement ?
Cette mesure est en cours, sans que ne soit abandonnée la déclaration ministérielle de juillet 2005 quant à la légitimité des armes du Hezbollah. C’est là un sujet qui ne sera plus tabou : le Hezbollah a lui-même accéléré le processus à partir du moment où il s’est engagé sur cette voie qui a divisé les Libanais à son sujet et lui a fait perdre en crédibilité. D’autant plus que le Hezbollah n’a cessé d’accuser ses opposants de tous les noms (invoquant notamment la tutelle américaine). Il a ainsi pris un énorme risque et il en paie inévitablement les frais. Bien entendu, il y avait toujours eu au Liban des personnes pour mettre, avant comme après, en question la légitimité des armes du Hezbollah. Mais cela n’explique ni ne justifie en aucune manière cette politique systématique du Hezbollah consistant à antagoniser d’autres Libanais qui ne sont pas moins patriotiques et concernés par l’intégrité du territoire et qui ne sont pas moins anti-israéliens, et ce en s’arrogeant le droit d’exclure et d’accuser injustement les autres et de monopoliser le patriotisme. Le discours patriotique libanais a été pendant longtemps inclusif face l’agression israélienne. Le Hezbollah en a malheureusement fait un patriotisme exclusif.

Quelles sont les chances aujourd’hui de donner à l’armée le monopole du recours à la force armée ?
Normalement, l’armée devrait détenir le monopole du recours à la force armée. Les circonstances du pays ne lui ont pas permis, depuis près de quarante ans, de jouer ce rôle. On semble aujourd’hui avancer dans cette direction, depuis notamment le déploiement au sud de l’armée. Il y avait par ailleurs un tabou quant au droit de l’armée à combattre criminels et terroristes à l’intérieur des camps palestiniens. Elle le fait aujourd’hui à Nahr al-Bared. Ce sont là des avancées que le Liban n’a pas connues pendant des décennies. En outre, la conjoncture internationale a permis de donner à l’armée les moyens nécessaires pour remplir le devoir qui lui incombe d’étendre l’autorité de l’Etat sur toutes les régions du pays et de sécuriser les frontières. C’est là une question qui est au cœur des débats, une question fondamentale que la résolution 1701 mentionne et qui donne à l’armée un rôle central dans la mise en application de cette obligation internationale.

Le soutien politique à l’armée est-il suffisant ?
L’armée jouit d’un plus grand soutien national et international. L’armée manque peut-être de moyens et d’effectifs mais il s’agit d’un problème soluble. L’armée devrait pouvoir aller de l’avant dans l’exercice de la fonction qui définit ce qu’est une armée nationale et elle a aujourd’hui de meilleures chances de pouvoir le faire. En dépit de la menace de voir l’armée se désintégrer du fait des dissensions politiques et communautaires, l’armée est restée soudée et plus unie qu’on ne nous le laissait craindre. Tout ça est de bon augure…

Y a-t-il risque d’implosion de l’Etat à travers notamment un avortement de l’échéance présidentielle et la création d’un vide constitutionnel ?
Je dirais qu’un gouvernement d’unité nationale par élargissement du gouvernement actuel est un compromis inscrit dans le court terme qui ne permettra pas au Liban de tourner une page très tourmentée de son histoire. Mais c’est une condition nécessaire pour avancer sur la voie du salut national et permettre la tenue d’élections présidentielles dans les délais constitutionnels. Ces élections revêtent cette fois-ci une importance capitale. Pour une raison de principe d’abord : la présidence est la clé de voûte de nos institutions politiques et l’Etat, sans un bon fonctionnement de ses institutions démocratiques, est menacé dans son intégrité. Contrairement à ce que certains sont tentés de dire, c’est là une fonction majeure et non pas simplement honorifique. Le président de la République symbolise l’unité nationale, il est une instance de recours et un garant du respect de la Constitution, une institution dont le rôle est déterminant dans le fonctionnement démocratique. Ces élections revêtent ensuite une importance majeure sur le plan politico-symbolique : après les élections présidentielles, comme après toute élection, il s’opère un changement de climat, de gouvernement, de politique. C’est donc un moment emblématique, un moment où le pays peut entrer dans une nouvelle voie, un moment où une entente nationale est possible.
J’accorde donc une importance majeure aux élections présidentielles et un gouvernement qui ne garantirait pas leur tenue dans les délais constitutionnels n’aurait pas de sens, s’agirait-il d’un gouvernement dans lequel il y aurait un nouveau partage du pouvoir mais dans lequel il n’y aurait pas d’accord.
Bien sûr que les risques demeurent grands. On nous menace ici et là que les élections n’auront pas lieu. Quelles que soient les raisons données, la seule idée de concevoir la non-élection d’un nouveau président de la République menace la stabilité et la pérennité du Liban et de ses institutions démocratiques. Ceux qui disent s’engager à la tenue des élections doivent savoir que même s’ils ont les meilleures intentions et les meilleures raisons légitimes, leur hésitation mettra en danger l’avenir de Liban.

En tant que ministre de la Culture, pensez-vous que la culture soit aujourd’hui menacée ? Peut-on parler d’une culture de l’ « après-guerre » ?
Sur le plan de la culture entendue comme l’ensemble des expressions culturelles et des industries culturelles, le Liban a fait preuve pendant les guerres successives d’une remarquable résistance et vitalité. Aujourd’hui par exemple, en dépit des circonstances difficiles que traverse le pays, la Fête de la musique sera maintenue le 21 juin. Peut-être y aura-t-il moins de monde que d’ordinaire, mais il est une volonté de continuer à créer et à agir dans le domaine culturel telle que le gouvernement ne peut que la saluer, la soutenir et l’organiser. Prenez aussi par exemple les Journées du patrimoine : même s’il a malheureusement fallu les annuler, on comptait des centaines d’inscrits. En pleine guerre même, deux bibliothèques ont été créées…
Au niveau des acteurs culturels, le Liban a continué à participer à toutes les foires et expositions de par le monde, bien que ces acteurs aient été significativement affectés par la conjoncture (par exemple, 35 éditeurs ont ainsi perdu une grande partie de leurs stocks). Ces acteurs culturels ont assuré leur présence comme en temps de paix. Il est donc une force au sein de la société que le gouvernement est dans l’obligation d’accompagner, quels que soient ses moyens (il est évident que le budget a été affecté par la crise). Et cette volonté de se battre transcende les clivages politiques.

Il y a une problématique de l’unité et de la diversité. La diversité, il faut la célébrer, la reconnaître, la susciter. Mais il y a toujours risque que cette diversité n’entraîne un cloisonnement, un éloignement entre régions, entre communautés. Il m’arrive parfois de me mettre dans la peau de quelqu’un qui vient d’une autre région et de me demander si je peux communiquer avec telle ou telle expression culturelle. La crise politique nous a davantage éloignés que la guerre. Mais il est encore trop tôt pour en connaître les répercussions.
En tant que ministre de la Culture, j’ai lancé un projet en test. Nous attendons la fin du sit-in au centre-ville, où nous possédons un terrain qui sera consacré à ce projet, pour le démarrer. Il s’agit de construire une grande maison de la culture ouverte à tous, dotée d’équipements culturels, un lieu de rencontre des créateurs et artistes avec le public libanais pour se retrouver et créer ensemble. Nous avons trouvé finalement un financement pour ce projet auprès du sultanat d’Oman. Nous avons organisé il y a trois mois une conférence de presse adressée aux acteurs culturels concernant le projet architectural de cette maison de la culture. Les réactions reçues à cet appel d’idées ont été un peu timides. Il est encore trop tôt pour savoir si cela est lié à la conjoncture ou si les Libanais ne croient plus à des projets rassembleurs. Ce projet jette des passerelles et si je n’arrive pas à le mettre sur pied, ce serait pour moi un grand échec.

 
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