Alors que j’étais assise sur la banquette d’un café à Beyrouth, tapotant sur le clavier de mon ordinateur, le patron de l’établissement me demanda, curieux : « Qu’est-ce que vous écrivez ? » Je souris et répondis que j’écrivais sur l’obésité. « Ah oui, ils mangent beaucoup en Amérique », me dit Ismaël juste avant de me servir du café « Ici, nous n’avons pas ce problème ». Un peu surprise, j’ouvrais la bouche, me préparant mentalement à un long discours, avant de renoncer. Je préférais épargner à Ismaël, déjà bien occupé, une discussion sur la prévalence de l’obésité dans le monde. Tout comme mon patron de café préféré, je croyais moi aussi encore récemment que le problème se cantonnait à l’occident, et j’associais par erreur abondance à obésité ; on entend les représentants de différents milieux sociaux dire que « Européens ou Américains, les citoyens aisés des pays développés, qui peuvent se permettre de manger au-delà de leurs besoins, ont des problèmes de poids, mais pas nous ». Ce n’est pas si sûr !
Le nombre de personnes obèses en hausse partout dans le monde
En fait, le nombre de personnes obèses et en surpoids augmente régulièrement dans le monde. Des études menées en Amérique latine, au Moyen Orient, en Asie et en Afrique montrent que les pays pauvres connaissent une hausse du pourcentage de cas de surpoids et d’obésité, hausse parfois supérieure à celle remarquée aux Etats-Unis. Même si elle affecte encore toutes les classes sociales, le statut de l’obésité passe lentement de « maladie des riches » à « maladie des pauvres ». Regardons de plus près les pays d’Amérique latine, par exemple le Brésil : une étude1 conduite là-bas montre que les femmes qui gagnent peu d’argent sont davantage susceptibles de développer une obésité que les femmes aisées. L’obésité chez les Brésiliennes à revenu élevé a augmenté de 1975 à 1989, pour décroître ensuite de 1989 à 1997. Est-ce que les gens plus aisés seraient moins susceptible de devenir obèse, en raison d’un accès plus facile à l’éducation et aux ressources ? Dans d’autres pays d’Amérique latine, tel le Chili2 ou le Mexique3, des études ont également montré qu’obésité et pauvreté vont souvent de paire. Tenez-vous bien : l’obésité augmente même en Tanzanie4 ! L’n des pays les plus pauvres d’Afrique Sub-Saharienne, et 13% de sa population féminine est dépistée comme obèse ou en surpoids, alors qu’en Asie, bien que les niveaux d’obésité et de surpoids soient plus bas que dans bien d’autres pays et régions du monde, l’excès de poids est encore perçu comme un problème de santé publique : en Chine, les individus en surpoids sont passés de 10,3 % de la population en 1989 à 15,4 % en 19975
Le surpoids touche 53 % des Libanais de plus de 20 ans
Et nous, au Liban ? Quel pourcentage de la population libanaise est considérée comme étant en surpoids ? Combien sont obèses ? Quelle comparaison peut-on établir entre nous et les Etats-Unis, et avec les pays de la région ? Est-ce que j’aurais choqué Ismaël si je lui avais dit que, selon une étude réalisée par l’Université américaine de Beyrouth6, 53% des Libanais âgés de plus de 20 ans sont en surpoids, et que 17% sont obèses ? Ces pourcentages sont élevés, surtout si on les compare à ceux rapportés des Etats-Unis, à savoir 56% en surpoids et 19,8 % d’obèses7. Cependant, quand ces chiffres sont comparés aux pourcentages existant au Moyen Orient, le Liban affiche les chiffres les moins élevés. Selon un bon nombre d’études menées dans les pays voisins, l’obésité est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, quelques pays du monde arabe affichant des chiffres alarmants, par exemple au Koweit8 et en Jordanie9, où respectivement 40 et 60% des femmes sont obèses. Pour les hommes, les pourcentages sont également élevés dans les pays mentionnés ci-dessus, avec respectivement 32 et 33%. Ces chiffres peuvent être facilement comparés dans le graphique ci-joint : il apparaît clair que le pourcentage de personnes obèses au Liban, même s’il est élevé, reste inférieur à celui observé dans les pays voisins.
Voilà, maintenant vous savez que l’obésité est en hausse partout, au Liban comme dans les pays alentours, mais la vraie question est : « pourquoi ? » Pourquoi grossissons-nous ? Et pourquoi nous tous ? Certains scientifiques appellent ce phénomène la « transition nutritionnelle ». Globalement, notre mode de vie s’éloigne de plus en plus de celui de l’homme des cavernes, qui, actif, partait chasser les animaux sauvages et cueillir des fruits. Nous, nous adoptons un régime riche en graisses saturées, en cholestérol et en sucres raffinés, nous restons assis derrière nos bureaux, regardons la télé, prenons les escalators, en un mot, notre mode de vie est pour ainsi dire dépourvu de mouvements. Nous mangeons donc de la nourriture à haute densité calorique, pendant que nous bougeons à peine pour brûler cette énergie en excès. Et pourquoi ? Parce que tout est fait pour être accessible avec un effort minimum. Plus besoin de courir derrière le gibier dans la forêt : tous les restaurants livrent à domicile ! Moins d’activité physique (étant donné le boom des nouvelles technologies et des transports), associée à la facilité d’accès à une nourriture riche en graisse et en sucre, voilà ce que certains accusent, et à juste titre, d’être la cause principale de l’augmentation de l’obésité dans le monde. Bien que ces deux facteurs soient suspectés de contribuer à la hausse du nombre de personnes obèses, des facteurs différenciant sont responsables des différents pourcentages observés de pays en pays. Bien sûr, il faudrait encore approfondir les recherches pour comprendre le problème au Liban et au Proche Orient. Cependant, quelques études apportent un éclairage sur les causes possibles de cette obésité dans la région.
Les Libanais consomment trop de gras
Par exemple, au Liban, l’obésité chez les adolescents semble liée au manque d’activité physique, alors que l’obésité des adultes était davantage liée à l’illettrisme, au fait de ne pas fumer et à une hérédité familiale. Des études sur la consommation de la nourriture libanaise montrent une hausse de la consommation de graisse au fil des années. De manière concomitante avec la hausse de l’obésité, la population libanaise a augmenté sa consommation de graisse (de 24% à 34,3% de la somme totale des calories entre 1963 et 1998), et a diminué sa consommation d’hydrate de carbone pendant la même période, passant de 64.8% à 52,9%10. Et selon une étude réalisée en 2004 sur la consommation de nourriture de 444 sujets adultes vivant à Beyrouth11, les Libanais ont été pointés du doigts car consommant trop de graisse (38,9%) et moins de poissons, de fruits et de légumes que les quantités recommandées. Alors peut être que c’est davantage l’excès de beurre, de crème et de Samneh et le manque de concombre, plutôt que la surconsommation de pain, qui nous conduit à nous arrondir !
Qu’en est-il du monde arabe ? Comment la hausse de l’obésité peut-elle y être expliquée ? Des études suggèrent que le regard porté par la société sur l’excès de poids, perçu comme un signe de beauté, de richesse et d’abondance, pourrait constituer l’une des raisons derrière le taux alarmant de personnes obèses au Proche Orient. Signe de beauté ? Peut-être, mais l’obésité ne doit pas être prise à la légère ! A part le fait d’être stigmatisé dans certains cercles sociaux, et à part le fait de devoir faire face à une estime de soi en baisse, générée par le fait de ne pas réussir à atteindre des poids irréalistes, les personnes obèses doivent aussi faire face à des problèmes de santé. En fait, le risque de développer des maladies chroniques augmente avec l’excès de poids. Hypertension, maladies cardio-vasculaires, diabète de type 2, apnées du sommeil, maladies articulaires et autres problèmes respiratoires sont juste quelques unes des maladies en tête d’une liste encore longue. Bref, l’obésité est une maladie qui doit être traitée avec le soutien d’une équipe de spécialistes de santé, susceptible de guider le patient à travers un processus souvent long et fastidieux. Alors Ismaël, l’obésité peut frapper n’importe où, OK ? Au Liban comme ailleurs ! Donc, prends le problème en considération, et soutiens dès aujourd’hui toute initiative pour une vie plus saine, et des lendemains plus légers.
1- Monteiro CA, Conde WL, Popkin BM. Is obesity replacing or adding to undernutrition ? Evidence from different social classes in Brazil. Public Health Nutr. 2002 ; 5 ; 105-12.
2- National Institute of Statistics (INE). Statistics summary 2000. Chile :INE, 2000.
3- Peña M, Baccallao J. Obesity and Poverty : an emerging problem in the Americas. In : Peña MaBJ, ed. Obesity and Poverty : A New Public Health Challenge. PAHO Scientific Publication No. 576. Washington, DC:Pan American Health Organization, 2000 ;132.
4- Maletnlema TN. A Tanzanian perspective on the nutrition transition and its implication for health. Public Health Nutr. 2002 ; 5 : 163-8.
5- Du S, Lu B, Zhai F, Popkin BM. A new stage of the nutrition transition in China. Public Health Nutr.2002 ; 5 :169-74.
6- Sibai AM, Hwalla N, Adra N and Rahal B. Prevalence and Covariates of Obesity in Lebanon : Findings from the First Epidemiological Study. Obes Res. 2003 ;11:1353-1361.
7- Mokdad AH, Bowman BA, Ford ES, et al. The continuing epidemic of obesity and diabetes in the United States. JAMA. 2001 ;286 :1195-200.
8- Kandela P. The Kuwaiti passion for food cannot be shaken. Lancet 1999 ; 353 :1249-50.
9- Ajlouni K, Jaddou H, Batieha A. Obesity in Jordan. Int J Obes Relat Metab Disord. 1998 ; 22 : 624-8.
10- Hwalla Baba N. Dietary intake and nutrition related disorders in Lebanon. Nutr Health 2000 ; 14:33-40.
11- Nasreddine L, Hwalla N, Sibai A, Hamze M, Parent-Massin D. Food Consumption patterns in an adult urban population in Beirut, Lebanon. Public Health Nutrition : not known (not known), 1-11.