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UberBoat à Istanbul : whisky, selfies et boîtes de nuit

Rue89 - Le 24 septembre 2015 à 17h27
Par Jean-Baptiste Bonaventure
Sur les rives du Bosphore, un groupe de touristes réalise un selfie de groupe avec pour arrière-plan l’un des bateaux qui offrent le service UberBoat (Sebastian Castelier)

(D’Istanbul) Aux abords de la place Taksim, beaucoup de chauffeurs de taxi attendent que les clients finissent leur shopping sur l’immense artère commerciale d’Istiklal, bondée elle aussi jusque très tard dans la nuit. Assis sur un muret, ils boivent du thé ou jouent au backgammon.

Si le pays n’avait pas des choses bien plus graves à régler, on devine qu’ils s’offriraient peut-être le luxe de quelques fracassages de pare-brise et froissages de portières « à la parisienne ». En témoigne leur réaction quand on leur demande s’ils connaissent Uber.

« Pourquoi, vous travaillez chez Uber ? Nous, on n’est pas des taxis Uber ! »

Les quatre lettres ont suffi à énerver l’un des chauffeurs. L’homme, visage oriental, teint très brun, s’éloigne déjà. Bien qu’il partage son ressentiment, Oktai, visage buriné, teint rouge et yeux bleus, répond plus volontiers que son collègue.

« Uber, bien sûr j’en ai entendu parler, nous en avons tous entendu parler. Mais c’est une mauvaise chose pour nous. Ça fait 20 ans que je fais ce métier et ça devient de plus en plus dur à Istanbul, en partie à cause d’Uber. Je crois que je vais arrêter. Ici, il n’y a pas grand-chose pour nous protéger, nous sommes presque tous des indépendants. »

Oktai n’exclut d’ailleurs pas un passage à l’action un de ces jours. Son collègue repasse derrière lui pour marteler son mécontentement d’un « Uber not good at all ! ».

Plus loin, un chauffeur non anglophone prend notre carnet pour y écrire en turc « Erdogan est le président d’Uber ». Scoop ! Ce qui l’est moins c’est que comme partout où elle passe, la société Uber fait voler en éclat le marché des taxis. Mais à Istanbul, la firme ne chasse pas que sur le macadam. Depuis un an elle s’attaque au Bosphore, l’immense bras de mer qui sépare la cité entre deux continents.

Des embouteillages aux boîtes de nuit

Dans cette ville, classée la plus embouteillée du monde par Tom-tom en 2015, où l’eau est omniprésente, le transport maritime n’a rien de neuf. Mais comme pour le trafic routier, les infrastructures et systèmes existants sont insuffisants, chaque jour un peu plus engorgés par l’incontrôlable croissance démographique d’Istanbul. Il n’en fallait pas plus à la société de San Francisco pour mettre le pied sur le bastingage. Austin Kim, manager des opérations d’Uber Turquie, explique que le service est voué à durer.

« C’est une solution locale à une problématique locale. La valeur ajoutée pour le client est la même et la technologie est la même. »

Une fois l’appli Uber ouverte, il suffit en effet de se positionner sur une rive pour que l’option Boat apparaisse. Pas d’appli supplémentaire ni de dock obscur où se rendre, tout fonctionne comme avec une bonne vieille voiture qui vient vous chercher exactement là où vous êtes géolocalisés. Petite variation tout de même : le service UberBoat est aussi devenu une sorte de faire-valoir pour certains clubbers de classes moyennes en quête de moyens clinquants pour se faire remarquer dans les boîtes de nuits qui tapissent les rives du Bosphore.

Si l’équipe locale d’Uber reconnait volontiers l’usage festif de son service, elle ne s’y réfère pas quand on lui demande les profils-types de ses clients.

« C’est un mélange à parts égales de touristes et de locaux. Les touristes utilisent surtout UberBoat pour profiter de la vue, se rendre dans les lieux historiques et prendre des photos d’eux devant le pont du Bosphore. Les locaux, eux, cherchent surtout à éviter les embouteillages des ponts. »

Les clubbers qui aiment arriver en boîte de nuit en bateau sont plutôt du genre démonstratif sur les réseaux sociaux, Instagram en tête. On y trouve pêle-mêle des types musclés torse nu, des filles qui posent l’air aussi froid et sexy que possible, des selfies en solo ou en groupe de fêtards prêts à en découdre. Le tout parsemé de photos des splendides mosquées et paysages des rivages.

Force ultime du marketing, certains utilisateurs utilisent le hashtag #UberBoat alors qu’ils sont sur d’autres genres de bateaux...

Il faut bien dire que la formule de la société Navette, qui possède tous les bateaux participant à UberBoat, a des arguments : personnel en tenue, bateaux au design sportif et whisky gratuit à bord. Un sans-faute pour séduire ce public plutôt répandu à Istanbul. Mehmet, capitaine de l’un des bateaux Uber, en a l’habitude. C’est même la base de sa clientèle nocturne.

« Entre 11 heures du soir et 2 heures du matin, c’est très banal que des gens prennent notre bateau pour aller dans les nightclubs. C’est ce que nous faisons le plus. Ils font la fête sur le bateau mais il n’y a pas de débordement. L’objectif final n’est pas le bateau, c’est juste pour aller faire la fête ailleurs, dans le nightclub. »

« Beaucoup trop show-off »

Au Reina, la boîte la plus populaire d’Istanbul, sorte de grosse machine commerciale les pieds dans les eaux du Bosphore, une manager anonyme nous explique que les clients aiment beaucoup venir en bateau. Uber ou pas Uber, elle n’en sait rien et puis elle est pressée. Les gens de la nuit sont toujours des gens pressés.

Parmi la clientèle du vendredi soir, les avis sont mitigés. Au milieu des jupes trop courtes, des talons trop hauts et des corps trop « tout court », un groupe sort du lot. Un garçon, deux filles, presque l’air perdu tant ils sont habillés avec sobriété. De toute évidence, ils attendent quelqu’un. L’une des jeunes Turques, visage fier des filles des bonnes sociétés moyen-orientales, balaie l’idée comme une évidence.

« Non, je n’utilise pas UberBoat. Parce que je n’habite pas en Asie. »

Phrase typiquement stambouliote. Son amie Elif poursuit :

« Et puis, c’est beaucoup trop show-off » [frime, ndlr].

Quelques minutes plus tard, une énorme BWM i8 s’arrête devant le groupe. La portière se soulève sur le jeune homme qu’ils attendaient. D’un geste d’habitué, il tend les clés à un voiturier. Arriver en bateau, c’est trop show-off donc.

Hauke, 21 ans, étudiant Erasmus originaire de Hambourg, autre ville d’eau, ne partage pas cette opinion.

« J’adorerais vraiment utiliser ça pour venir au Reina. Ça a tous les avantages, c’est cool, c’est vraiment très classe et puis tu n’es pas mélangé à tout le monde ! En plus, tu peux profiter de la vue. »

Son amie Alexandra acquiesce, rêveuse.

Avec des courses allant de 30 à 180 livres turques (de 10 à 60 euros), UberBoat ne s’attaque pas aux ferries publics qui vous emmènent d’un continent à l’autre pour moins de 5 livres. Ses seuls concurrents sont les bateaux-taxis traditionnels souvent plus chers et devant être réservés à l’avance.

UberBoat est un produit de demi-luxe qui attire les demi-riches par sa rutilance. Et comme tout ce qui brille un peu trop, c’est dans les mains des classes moyennes à supérieures qu’on trouve l’essentiel de cette clientèle nocturne démonstrative avec l’argent. Les ultra-riches ont leurs propres bateaux. C’est ce que confirme Mehmet, le capitaine du bateau. Quant au côté frime de cette clientèle, Austin Kim tempère pour mieux confirmer.

« Je ne dirais pas que les Turcs sont show-off. Mais certains d’entre eux aiment avoir un certain style de vie. Nous ne discriminons personne, nous respectons ça. »

Eva, Hongroise de 27 ans, installée à Istanbul depuis deux ans, ne parle pas la langue policée des communicants. Cette réceptionniste d’hôtel de luxe est aussi une habituée du Reina et des clubs de même standing.

« Tout dépend du type de personne que tu as en face de toi : éduquée ou pas. Ceux qui le sont ne montrent pas leur argent, ils n’en parlent pas, ils s’en fichent. Dans le cas contraire, tu peux passer une soirée à entendre quelqu’un te parler de son business et de comment il dépense l’argent qu’il gagne. »

Entre sa communication ultra-contrôlée, notamment sur ses chiffres, et des clients plus faciles à trouver sur Instagram que sur les docks du Bosphore, UberBoat laisse une sensation confuse. Réel business ou simple coup de com ? En tout cas, la firme californienne n’a probablement aucun souci à se faire, les embouteillages, les clubbers frimeurs, et même les amateurs de navigation, ne sont pas prêts de disparaître. Ni à Istanbul ni ailleurs.

PUBLIÉ INITIALEMENT SUR
Rue89
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#Turquie, #Istanbul
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