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  Interview
Joseph Sarkis : «Le Liban ne peut pas se permettre d’aller vers un tourisme de masse»
Le 05 juillet 2008, Par Lutecia Beainy Bouchabke
 
Joe Sarkis, ministre du Tourisme libanais de 2005 à 2008, l’affirme : pour la saison d’été 2008, « on prévoit un nombre de touristes s’élevant à 1 600 000, des chiffres proches de 2004, année record pour le tourisme libanais ». iloubnan.info a rencontré Joe Sarkis afin d’en savoir plus sur la politique menée par le ministère du Tourisme pour mettre en valeur le patrimoine touristique du Liban. Il nous confie l’importance qu’il accorde au tourisme, selon lui le « pétrole du Liban ».
 


iloubnan.info: Le Liban souhaite développer un tourisme de qualité, et notamment le tourisme culturel. Cela revient-il à développer un tourisme haut de gamme ?
Joe Sarkis
: Le Liban est reconnu pour avoir un tourisme haut de gamme, parce qu’il a toutes les qualités touristiques requises, qui le rendent riche du point de vue culturel : sites culturels archéologiques ou religieux, sites naturels, climat… Un élément très important est aussi la nature même du Libanais, chaleureux et accueillant. Quand on fait une estimation touristique, tous ces points font du Liban une destination importante. Je trouve ainsi que le pays a un potentiel touristique qu’il faut développer pour le valoriser parmi les pays haut de gamme au niveau régional comme mondial. Le haut niveau touristique du Liban est dû à ses richesses touristiques, et non parce que c’est un pays cher ou qu’il refuse de recevoir une certaine clientèle. Mais il faut bien préciser que le Liban ne peut pas se permettre, de par sa superficie,et le nombre de ses habitants, d’aller vers un tourisme de masse, comme dans d’autres pays comme l’Egypte, la Turquie ou le Maroc, qui contrairement au Liban sont des pays vastes. Il y a un plafond à respecter pour que le Liban puisse satisfaire tous les visiteurs.

Quel est le premier pays émetteur de touristes vers le Liban ?

Traditionnellement d’après toutes les statistiques et les chiffres que nous avons au ministère, nous avons 40% de touristes arabes, 25% sont des Européens et le reste représente des nationalités diverses, et comprend aussi le Libanais de la diaspora qui entre au Liban avec un passeport étranger. celui-ci est compté en tant que touriste parce qu’il l’est par excellence : c’est un bon vivant, son budget n’est pas limité, il dépense beaucoup plus qu’un touriste ordinaire. Depuis trois ans le pays qui se trouve en tête des pays émetteurs de touristes vers le Liban est la Jordanie, suite notamment à la levée des restrictions de visa pour les Jordaniens. En Septembre 2005, 17000 jordaniens sont entrés au Liban en un seul mois, suite à cette facilité. Annuellement, environ 200 000Jordaniens entrent au Liban.

Le Liban exige des Européens, ou d’autres, l’obtention d’un visa, contrairement à ses voisins qui attirent un maximum de touristes. La situation pourrait-elle évoluer vers une suppression pure et simple du visa ?
Les Européens obtiennent leur visa touristique à l’aéroport de Beyrouth après avoir payé une taxe de 40 $, ceci est appliqué aussi pour certains pays arabes. Cependant certains pays de l’Europe de l’est et d’Extrême-Orient doivent payer la taxe à l’aéroport de 40 $, et doivent de plus avoir leur billet de retour, préciser preuve à l’appui leur résidence et avoir en poche une certaine somme d’argent qui prouve que pendant leur séjour au Liban, ils seront capables de faire face à leurs dépenses. Comme je le disais nous avons réussi à supprimer le visa des Jordaniens et nous espérons le faire avec d’autres pays, mais pas pour le moment.

Quelle est aujourd’hui la part du tourisme dans l’économie libanaise ?
Aujourd’hui elle est d’environ 9%. Avant la guerre civile de 1975, pendant les années de gloire du tourisme libanais, quand le Liban était surnommé « la Suisse du Moyen-Orient », la part du tourisme représentait environ 20% de l’économie nationale. Pendant la guerre, le taux a chuté à 0%. Après 1991, donc au retour de la paix civile, le taux a commencé à monter pour atteindre 9%en 2005. En 2006, alors qu’on prévoyait une année en or pour le tourisme libanais avec une estimation de 1.600.000 touristes, la guerre de Juillet 2006 a tout anéanti. On espérait une augmentation de 9 à 12 %... On s’attendait aussi à une hausse du développement économique d’environ 5 à 6%. Aujourd’hui, on souhaite encore revenir aux années de gloire d’avant 1975, on y parviendra…avec l’acharnement de tous les Libanais.

Qui dit développement du tourisme, dit aussi mise en place d’Offices du Tourisme à l’étranger. Quels sont vos projets dans ce domaine ?
C’est un point un peu critique à cause du budget dérisoire que nous avons au ministère du Tourisme. D’ailleurs, avant mon arrivée au ministère, les autorités avaient fermé la majorité des bureaux (six offices) qui se trouvaient à l’étranger. Il n’en reste plus que deux, à Paris et au Caire. Le bureau de Paris nous coûte beaucoup d’argent. Il se trouve dans l’un des quartiers les plus chics de la capitale française, rue du Faubourg Saint-Honoré, en face du palais de l’Élysée. C’est un emblème pour le Liban, nous payons un loyer évidemment et nous avons un directeur. Celui du Caire se situe sur la Place Tahrir qui est la plus importante du Caire, c’est une vitrine pour le Liban…. Cependant, il y a aussi une question qui se pose : Est-ce que les offices installés à l’étranger sont vraiment utiles ? A mon avis, non ! Notamment avec Internet, qui a pris la place d’une agence de voyage, ou d’un office du tourisme à l’étranger. Cependant, l’office du tourisme doit aussi beaucoup travailler sur la promotion du Pays, et doit ainsi être en contact permanent avec la presse locale …

Y a-t-il des projets de grande envergure au Liban ?
Depuis trois ans, je travaille sur le tourisme écologique, ou l’écotourisme, qui n’avait pas sa place au Liban, bien que Dieu ait donné à ce pays des merveilles en matière de nature et de climat ! Actuellement, on observe de plus en plus que les touristes voyagent partout dans le monde en évitant les grandes villes et les hôtels 5 étoiles, et qu’ils préfèrent aller à la découverte de l’authenticité des pays qu’ils visitent. L’une de mes plus grandes préoccupations dans ce ministère, serait la route de la montagne ou «Darb El Jabal », c’est un sentier pédestre qui longe tout le Liban du nord au sud, sur les collines du Mont Liban. Le projet a été établi en collaboration avec l’USAID. Cette route part de Kobayat au nord et passe à travers Becharé, Tannourine, toutes ces villes et villages du Liban comme également Ouyoune El Simane, via les montagnes du Chouf, jusqu’aux montagnes de Marjayoun. C’est un tracé de 360 km qui est actuellement en fonction, balisé et sécurisé. Nous encourageons tous les villages traversés par cette route à développer un tourisme local, et par exemple à ouvrir des auberges de jeunesse et des auberges de montagne. On peut imaginer loger des touristes dans certains monastères et maisons libanaises : autant de gîtes à faible coût, qui offriront nourriture locale et biologique. Parallèlement sont également mis au point des programmes d’activités sportives comme le parapente, l’alpinisme, la marche, le vélo…

Pouvez-vous dresser un bilan chiffré de la saison touristique libanaise 2007 et de vos attentes pour cet été 2008 ?
L’année 2007 n’a pas été fameuse, elle a compté au total un million de touristes, conséquence de l’instabilité politique du pays : blocage du centre ville, combats de Nahr El Bared, absence d’un Président de la République… autant de facteurs qui se sont répercutés négativement sur le tourisme. En 2008, suite aux changements majeurs qui ont eu lieu, nous avons énormément de réservations pour cet été. La formation d’un nouveau gouvernement devrait naturellement donner un élan supplémentaire et nous estimons donc au ministère que le nombre de touristes devrait s’élever de
1,3 à 1,6 millions, un peu comme en 2004 qui était une année record, avec 1 million 220 000 touristes.

Beaucoup de choses ont été faites pour que les Libanais de la diaspora reviennent au Liban mais on ne voit pas d’évolution notable. Qu’est ce qui va être fait pour les attirer de nouveau ?
Je ne suis pas d’accord, j’ai été aux Etats-Unis, au Canada et en Australie, l’enthousiasme des Libanais concernant le fait de venir au Liban était indescriptible. La Diaspora est notre cible la plus importante. D’ailleurs dans notre campagne publicitaire sur le thème du Liban « pays sécurisé », on voyait à l’aéroport de Beyrouth les Libanais qui accueillaient leurs proches : cette publicité touchante a ému tous les Libanais de la diaspora qui sont branché sur les chaînes satellite encore plus que le Libanais au Liban ! On a voulu expliquer que malgré tout, entre les bras de « vos » amis ou de «vos» parents vous êtes en sécurité et vous êtes les bienvenus.

Avez-vous une satisfaction particulière quand vous observez les trois années de votre mandat au ministère du Tourisme ?
A mon arrivé au ministère, on n’entendait finalement pas trop parler de tourisme, j’ai réussi en trois ans malgré la mauvaise situation du pays, à faire de ce secteur un domaine important. J’ai voulu faire parvenir le message comme quoi le tourisme est le pétrole du Liban. Il devrait être au sommet des préoccupations du pays. Si tous les ministères se mettaient au service du tourisme, cela changerait les résultats économiques du pays. Je donne l’exemple de L’Egypte où la situation économique, il y a quelques années, était assez négative. Ce n’est qu’en mettant le tourisme au centre du développement que l’économie a changé de manière positive.

Je voulais faire une sorte de révolution, dans le gouvernement, mais aussi dans ma propre appartenance politique, pour leur dire par exemple que les travaux publics devraient être au service du tourisme, avec des routes qui mènent facilement aux sites touristiques du pays. C’est vrai pour tous les autres secteurs : télécommunication, transport… et l’électricité, qui devrait être présente dans les régions touristiques.
 
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