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Des vacances « intelligentes »

BEYROUTH | Le 10 septembre 2010 à 07h53
Par Nada Nassar-Chaoul
La remise des carnets de notes s’était déroulée sans trop d’angoisses : même en arabe, matière redoutée entre toutes, le petit dernier était passé haut la main, sans que l’on puisse savoir si cette réussite était due aux leçons particulières payées à prix d’or à la prof grincheuse ou à la donation généreuse versée par son papa sous forme d’une tonne de jus de fruits pour la kermesse de fin d’année de l’école.
En maman parfaite, elle avait tout prévu pour que les chers petits ne s’ennuient pas : dès le premier jour des vacances, entraînement intensif de natation au club en perspective des championnats junior. Le lendemain, cours de judo pour les garçons et répétition du spectacle de ballet classique pour Yasmina. L’après-midi, après la visite au dentiste pour vérification des appareils dentaires, théâtre pour tous. Les garçons rechigneraient, mais tant pis, une pièce de marionnettes japonaises en version originale, ça ne se ratait pas. Et puis surtout, ne pas abandonner le piano en été, même si l’aîné n’était pas très doué. Il fallait former la jeunesse, c’était bien connu. C’est pourquoi les enfants ne s’endormaient jamais sans avoir lu au moins une demi-heure, en arabe de préférence pour-renforcer-leur-vocabulaire.

Pour les devoirs de vacances, le plus important était de les commencer tôt, dès la première semaine de juillet. Même si aucun élève au monde n’avait jamais su, vraiment su, le sort réservé à ces devoirs, et même si on soupçonnait les profs, qui avaient d’autres chats à fouetter à la rentrée, de les jeter sournoisement dans quelque tiroir, il fallait quand même les faire. Sinon, une perspective terrible menaçait les enfants : avoir TOUT oublié à la rentrée ! Surtout après le camp scout en août et la colonie de vacances qui suivait ! C’est vrai que les enfants y respiraient le bon air de la montagne, apprenaient la discipline (réveil à sept heures, petit-déjeuner, course à pied) et étaient « encadrés » par des moniteurs, pardon, par des éducateurs « spécialisés », mais il ne fallait pas compter sur eux pour les études. Malgré les belles promesses du prospectus, en réalité, ils n’étaient bons qu’à allumer des feux de camp et à préparer des jeux de piste. Ce n’était pas ça qui aiderait le cadet en géométrie. Quelques leçons avant la rentrée étaient prévues pour remettre les choses dans l’ordre.

En écoutant ce programme de « vacances » terrifiant détaillé par une maman tout à fait « normale » et pleine de bonne volonté, les douces vacances de mon enfance me sont tout à coup revenues. Les dents de travers, les jambes écorchées et la frange mal coupée, je passais mes journées dans la torpeur tiède de la montagne à rêvasser sous la vigne en suçotant des chocolats « Tutti Frutti ». Cet ennui bienheureux n’était interrompu que par une partie de « basra » avec Téta, agrémentée de forces tricheries, et par le récit croustillant que je lui arrachai de sa nuit de noces d’oie blanche, assiégée par un grand-père à la moustache conquérante que je ne connaissais qu’en photo.

Le reste du temps, sur la balançoire grinçante du balcon, entre les pins et le bruit familier des grillons, je lisais. Tout ce qui me tombait sous la main : « Les petites filles modèles » de la comtesse de Ségur où je retrouvai Camille et Madeleine qui étaient « aussi belles que bonnes », « Jours de France » et les courses de Lonchamp, « le Club des Cinq » et leurs aventures harassantes. Un peu plus tard, c’était un livre au titre inquiétant « Les fleurs du mal » que j’avais dérobé à la bibliothèque de papa, des romans noirs de J.H.Chase où des amants impécunieux montaient des coups ratés pour se débarasser de vieux maris riches et des Agatha Christie qui me fascinaient par le fait que la présence d’un cadavre à la bibliothèque n’empêchait pas les habitants du manoir de déguster, à l’heure dite, leur thé rituel, agrémenté de scones et de muffins. A l’adolescence, je dévorais, entre deux Buck Danny empruntés à mes frères, des romans-photos traduits de l’italien où, comble d’audace, des Fabio et des Antonella s’embrassaient dans un lit, le corps pudiquement couvert du drap blanc de rigueur.

Parfois, avec les cousines, on faisait l’effort de se lever tôt pour cueillir des figues blanches couvertes de rosée ou encore des mûres dont le jus violacé nous colorait les lèvres, nous donnant l’illusion enchanteresse d’avoir mis du rouge à lèvres. Sinon, les « programmes pour enfants » n’existant pas encore, on se contentait de la messe du dimanche et du plaisir gourmand d’une glace dégustée « chez Pierrot » à Aley.
Mais surtout, surtout, on regardait vivre les grands, ceux qui étaient déjà dans la-vraie-vie : notre jeune tante coquette se parant avant son rendez-vous avec son amoureux, la petite bonne follement amoureuse dont on couvrait les escapades coupables, la voisine qui allaitait son bébé au balcon et l’oncle noceur rentrant au petit matin de ses folles virées au « Parisiana ».

Pauvres petits ! Ils ne connaîtraient jamais le bonheur de s’ennuyer en vacances.
Tags
#Famille, #Vacance, #Education
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