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  Interview
Cauchemar en trois mouvements : scène de guerre, scène de vie
Le 10 février 2008, Par Diana Kahil
 
La pièce Cauchemar en trois mouvements, qui se joue jusqu’au 17 février au Tremplin Théâtre à Paris, est née de la collaboration étroite de Caroline Hatem, Nadine Chéhadé et de Nadine Malo. L’univers de cette œuvre est marqué par le contexte de la guerre de juillet 2006 au Liban. Quand on sort de la pièce, on ne peut qu’être marqué par l’interprétation époustouflante de la comédienne Nadine Malo, admirable sur scène. Entre souvenir et devenir, l’œuvre se place sous le signe du monologue. Sur scène, Nadine Malo toute de noir vêtue, le regard vif et captivant, s’allonge, s’accroupit, danse, murmure, crie, mais ne cesse de parler : de séparation, de politique, de Joy son amoureux, de maternité, de sa mère, des frontières, de la vie, de la mort... Egalement metteur en scène de la pièce, elle a tenu à ce qu’elle comporte des informations d’ordre factuel – utilisation d’armes interdites, massacre de soldats de la Finul – ainsi que des considérations d’ordre politique. Ces éléments (ainsi que des passages émouvants sur la colère, la peur et les rapports avec les journalistes étrangers) sont notamment issus du blog de Nadine Chéhadé, qui en complétant le journal tenu pendant la guerre de juillet 2006 par Caroline Hatem, fondent ainsi le texte de la pièce. Rencontre avec Caroline Hatem.
 


iloubnan.info : Comment est née votre passion de l’écriture et particulièrement de la scène ?
Caroline Hatem
: J’ai avant tout une passion pour la scène, née très tôt avec la danse. Le fait de danser, sur la musique, de m’exprimer en mouvement, de projeter et de partager, tout cela est enivrant. Le temps est mis entre parenthèses, ce qu’on est, ce qu’on dit, est rehaussé, encadré (dans le cas d’une scène frontale), on sort de la prose quotidienne, de l’anecdotique, et on est dans le domaine de l’art (selon la qualité de ce qu’on présente aussi, bien entendu !)

Le théâtre, c’est avant tout le plaisir d’un texte, et de la transformation. Le fait de s’identifier à des états ou des personnages que l’on est un peu, quelque part, et sur lesquels on s’arrête plus que d’habitude, comme un arrêt de train qui se prolonge.

Il m’est souvent arrivé de me dire que mon métier était du luxe, écrire, jouer, danser, en temps de guerre surtout, quand les gens ont besoin de s’approvisionner, de satisfaire les besoins de base. Mais je me suis retrouvée plusieurs fois, moi-même, spectatrice, au théâtre, au spectacle, ou lectrice, absolument bouleversée, changée, modifiée, et je me disais : « Ce n’est pas du luxe, ce que je viens de recevoir est vital, magnifique, cela rend ma vie digne d’être vécue ». J’aime observer les gens qui ont des vies et des intérêts bien arrêtés, des gens qui travaillent dans des domaines de chiffres (financiers, ingénieurs) et qui se trouvent parachutés dans une bonne pièce, un bon spectacle, (quand c’est bon, c’est très efficace). J’aime guetter leurs réactions, voir à quel moment ils seront retournés comme un gant, ils se sentiront concernés, directement concernés. Je pense que ces personnes en particulier sont, sous la carapace de codes établis et de dogmes absolus, extrêmement vulnérables ; ce sont, souvent, au niveau affectif, de grands enfants. J’aime penser à eux aussi, quand je suis sur scène, l’enfance en eux, comment la toucher, la révéler, comment les secouer un peu sans les heurter.

Pourquoi avoir choisi la forme du monologue à la première personne dans votre écriture pour évoquer la dernière guerre ?
C’était tout simplement un journal (tout ce que j’y raconte est véridique), que j’ai tenu en été 2006, dans le vif de l’action, mais ce serait encore plus juste de dire : dans le vif de l’inaction. L’agression israélienne m’a ramenée 20 ans en arrière, m’a replacée dans cette situation où il n’y a rien à faire, à part attendre que ça passe, dans une situation où on a peur de sortir, où on s’inquiète de traverser un quartier, une situation de paralysie. Au lieu d’être en confiance dans le monde, de foncer, d’y aller (l’attitude saine et positive de tout adulte qui veut construire et se construire), on est terré chez soi et on subit. Passif.

C’est durant cet été-là que j’ai compris, a posteriori, comment j’avais vécu mon adolescence durant l’interminable guerre civile, et pourquoi il m’a été tellement difficile, une fois la guerre terminée et l’âge adulte amorcé, de foncer dans la vie. Cela a d’ailleurs été le sujet de mon dernier spectacle de danse (présenté à Beyrouth en Novembre 2007 à l’occasion d’un festival), « How they thought a table is a table ». Le fait est que les gens de ma génération ont beaucoup fait, étudié, nous avons voyagé, nous sommes allés très loin, vécu l’exil, toutes sortes d’aventures, de rencontres, relevé toutes sortes de défis… mais avec, toujours, cette peur au ventre. Chaque acte courageux s’accompagnait d’hésitations, de peurs de l’inconnu, du monde, qu’il fallait surmonter. On agissait presque contre soi-même et une inclination primaire, une voix intérieure qui dirait : « N’y va pas, ça ne vaut pas la peine, reste terré chez toi, de toute façon tout est éphémère, inutile, tout risque d’exploser à tout moment, tu vas mourir de toute façon » etc.

Le texte que j’ai écrit cet été-là est à la fois une transcription de tout ce que je voyais autour de moi et le fruit d’une réflexion, favorisée par l’inaction, l’émotion, la peur, la colère.

D’autre part, la pièce se place sous le signe du vécu mais aussi du « non-vécu »...
Parlez-vous des rêves qui sont racontés vers le début de la pièce ? Je les rapporte dans la mesure où ils reflètent des obsessions (la guerre - et cela bien avant l’agression de juillet - la mort, la maternité/le fait de bâtir, d’ériger). Ils ne sont intéressants que dans la mesure où ils préparent la suite des événements, métaphoriquement, et essentiellement.

Quel est votre coup de coeur, votre coup de gueule, aujourd’hui ? Pensez-vous le théâtre comme une catharsis, un moyen de lâcher prise contre une forme de souffrance vécue ?
Mon plus grand coup de gueule : vivre au Liban malgré tout, parce que j’y suis bien, tout simplement, et immense rage contre ceux qui grignotent de ce bonheur de vivre au quotidien, les attentats, l’insécurité, mais aussi la corruption, la destruction de maisons traditionnelles, la déstructuration de l’urbanisme, (le fait que Beyrouth ne sera bientôt plus une ville où il fait bon marcher dans des rues bordées d’épiciers et de marchands de fruits), la pollution, les carrières, et j’en passe… Ce pays est mon paysage familier, ma poésie, mon oxygène. Cela me terrifie de penser qu’un jour ce que j’aime et connais disparaîtra.

Aussi : coup de gueule contre l’hypocrisie, depuis cette agression contre le Liban en Juillet 2006, lorsque j’ai vu « les grandes belles puissances » détourner pudiquement les yeux le temps qu’Israël fasse le sale boulot. J’ai compris, ce mois-là, que la morale dite « judéo-chrétienne » n’a jamais (quoi qu’en dise Nietzsche en se désolant) conquis l’Europe et, plus tard, les Etats-Unis. Dans les faits, la morale du plus fort a toujours prévalu, sans exception. Ce qui n’est pas « mauvais » en soi (qui suis-je pour en juger ?). Mais pourquoi prétendre être bon et sympathique ? Voilà ce que je ne comprends pas. Vous voulez écraser votre prochain, lui piquer sa femme, son terrain, ou simplement l’écarter de votre vue, c’est sans doute humain et naturel. Faites donc. Mais assumez ! Dites que vous y avez même pris du plaisir ! Ne nous sortez plus ces justifications et ne vous faites pas passer pour des victimes…

J’ai une autre colère, vis-à-vis des gens bien-pensants, qu’ils soient Républicains aux Etats-Unis, ou Bons Bourgeois au Liban et partout ailleurs. L’écart entre ce qu’ils prêchent (la religion, les bonnes mœurs et les traditions) et ce qu’ils sont (racistes, snobs, ignorants, voire criminels) m’ébahit.

L’écriture permet effectivement d’exercer sa liberté, et cela d’autant plus, je pense, qu’on évite l’anecdotique, la petite satire, les « billets d’humeur ». En écrivant, j’ai plutôt tendance à mentionner les faits dans la seule mesure où ils m’émeuvent, me font réfléchir. Et c’est ma façon de résister à la volonté d’anéantissement – quelle qu’en soit l’origine !

Quant à mon coup de cœur, je dirais que c’est d’abord les artistes, les morts et les vivants, Bach d’une part, et tous les artistes avec lesquels j’ai envie de collaborer d’autre part. Nous avons des choses à dire, à admirer, et franchement rien ne me rend plus heureuse que la perspective de travailler, produire, raconter. C’est tout cela - avec l’amour et l’amitié bien entendu ! - qui nous aide à vivre.
 
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