Quand il se lève pour saluer le visiteur, on est surpris, la façon dont il se tenait dans son fauteuil laissait penser qu’il était plus petit. En tout cas, Patrick Baz, 46 ans, photojournaliste et directeur du service photo de l’AFP Moyen Orient, est chaleureux, plutôt jovial. Il est pourtant là pour parler d’un livre dur, celui qu’il vient de publier, un livre aux textes courts et aux illustrations fortes. Don’t take my picture. Iraqis don’t cry (écrit en français comme son titre ne l’indique pas) n’est pas un énième livre de photos sur la guerre d’Irak. Très peu d’images sanglantes dans cet ouvrage fascinant et éprouvant. Le choc vient d’ailleurs. Il est beaucoup plus personnel.
Sa gestation a démarré pendant les séjours que Patrick Baz a effectués en Irak entre 2003 et 2008. Il demande presque timidement ce qu’on a pensé du livre. Il a le tutoiement facile, "tu comprends d’habitude dans mon métier j’étale la vie des autres, là c’est la mienne, je me sens forcément un peu exposé" dit-il. Il peut légitimement se sentir mis à nu : cet ouvrage, en fait c’est un journal intime, celui qu’il tenait en Irak pendant ses journées de travail ou d’ennui, passées en solitaire ou avec les soldats de l’unité américaine dans laquelle il était embarqué (on dit embedded).
Mes photos servent à envelopper les Manakichs
Quand il parle de la guerre, on a l’impression qu’il l’a toujours connue. D’ailleurs c’est un peu vrai : franco-libanais né à Beyrouth, Patrick Baz n’avait que 12 ans quand la guerre civile a éclaté au Liban, en 1975. "Je suis né sur ce qui deviendra une ligne de démarcation, c’était peut-être un signe" dit-il en
réfléchissant à son métier de photographe de guerre. Alors pourquoi un livre sur la guerre seulement aujourd’hui ? Il explique que le projet de faire ce livre a plusieurs origines. "Quand mes photos passent dans le quotidien L’Orient le Jour, soyons réalistes : dès le lendemain, elles servent à envelopper des Manakichs… J’avais envie de pérenniser mon travail" dit-il. Il se souvient aussi qu’au début des années 80, sa copine de l’époque lui avait offert un livre sur la guerre du Vietnam : "Alors je ne sais pas, peut-être qu’avec ce bouquin je me dis que moi aussi j’ai fait mon livre ?" Et puis il y a aussi le fait qu’une amie intime s’est retrouvée avec les carnets de ce journal de bord dans les mains et qu’elle lui a dit qu’il ne pouvait pas en rester là, qu’il devait en tirer quelque chose.
Les amies, les copines, les femmes semblent tenir une place importante dans sa vie, il les évoque
souvent. L’une d’elles, qui a partagé une partie de son quotidien en Irak, apparaît de manière récurrente dans son livre, sans jamais être nommée. Les passages qui décrivent les moments passés avec elle sont presque impudiques, d’autant que les textes sont écrits à la main, ce qui provoque chez le lecteur un fort sentiment de proximité. Patrick Baz précise avoir dû réécrire, manuellement, tous les passages de son journal sélectionnés en accord avec l’éditeur. "J’avais des ampoules aux doigts, mais cette réécriture était obligatoire pour que les textes soient lisibles… J’ai gardé quelques ratures". Les textes semblent avoir été écrits hier. Ils semblent avoir été écrits à l’attention de chaque lecteur, comme une lettre que l’auteur leur aurait envoyée.
Ces mots sont illustrés par les photos de manière décalée : certaines images ne sont accompagnées d’aucun texte. Certains textes n’ont pas de photo. Le plus souvent, le texte ne légende pas la photo qui l’accompagne : on retrouve, après quelques pages, une image qui fait référence à un passage qu’on a déjà lu. Du coup on remonte quelques pages pour retrouver le passage exact, et le comparer à l’image qui vient de nous frapper. Une fois plongé dans le livre, on est ainsi pris dans un va-et-vient incessant. Ça donne un peu le vertige, on ressort de là un peu secoué. Et en tout cas avec l’impression de mieux comprendre ce que vivent les gens là-bas, qu’ils soient soldats, civils, femmes ou enfant, au quotidien, sur le terrain.
Patrick Baz signe son livre "Dont take my Picture. Iraqis don’t cry" ce samedi 24 octobre sur le stand de Tamyras au Salon du Livre francophone de Beyrouth.
Dont take my Picture. Iraqis don’t cry
de Patrick Baz
Editions Tamyras
Octobre 2009
184 pages
66 000 LL (environ 44 $)