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Art et culture

Photographes, grands reporters, écrivains: des témoins du monde, réunis sur SoundCloud

BEYROUTH | iloubnan.info - Le 15 octobre 2017 à 11h07
Par Elodie Morel
Un direct depuis Téhéran pour un "Téléphone Sonne" avec Chapour Bakhtiar (à droite sur la photo), le dernier Premier ministre du Shah d'Iran. Photo: Droits Réservés.

On a parfois la chance de passer un moment avec un grand reporter qui nous raconte, à nous auditeur fasciné, son cheminement, ses découvertes, ses rencontres. Ces conversations, si vous en avez déjà vécues, sont des moments rares et privilégiés. Et voilà qu’une playlist sur SoundCloud vous en propose toute une série. Une série d’entretiens avec des journalistes, des photographes, des écrivains aussi. Cette playlist, c’est celle d’Yves Loiseau. Lui-même grand reporter (RFI, Capa, Sigma…) il a ces dernières années mené ces interviews avec ses pairs. Elles ont été publiées en premier lieu sur la radio online WGR. WGR est aujourd’hui fermée: ces conversations sont aujourd'hui rassemblées sur cette playlist de SoundCloud, comme un cadeau offert à l’internaute curieux du monde.

Toutes ces discussions, introduites par une entêtante petite musique, vous transportent dans le temps et aux quatre coins de la planète, au fil des histoires de ces “témoins voyageurs”. Ils nous relatent des événements majeurs du 20e siècle, auxquels ils ont assisté, à leur hauteur d’homme, de leur point de vue de professionnels de l’information. En  Amérique du sud, en Afrique, au Moyen Orient. En Iran, en Afghanistan. Au Liban, aussi. Au Liban, beaucoup. Le Pays du Cèdre est un élément commun à bon nombre de ces entretiens. De 1975 à 83, les grands reporters venaient logiquement à Beyrouth, où ils séjournaient un certain temps. "On était en pleine guerre civile, c’était un point de passage obligé,” raconte Yves Loiseau, qui sait de quoi il parle puisqu'à cette époque il y était souvent lui aussi.  “On y avait tous nos habitudes. On se croisait tous très fréquemment. Evidemment, ça crée des liens".

Au fil des entretiens, on se régale des anecdotes, de la "petite histoire" dans l’ombre de la grande. Pascal Manoukian raconte que, quand il est arrivé à Beyrouth en 80, l'info circulait selon laquelle les Syriens avaient installé des missiles Sam-7 dans la vallée de la Bekaa. "Personne ne voulait valider l’info, car elle représentait une escalade dans la guerre. Je n'avais jamais vu un Sam-7, et je ne savais pas où était la Bekaa. Avec Philippe Rochot, on s'est embarqué là-bas. On a trouvé les missiles, j’ai fait 4 photos, Philippe 40 secondes de film. Il a diffusé ses films, et moi mes photos dans le Time."

 

Mutations d'un métier

Tous ces professionnels de l’information ne sont pas seulement témoins des évéments clés de leur siècle. Ils le sont aussi des mutations de leur métier. Mutations technologiques évidemment, avec le passage plus ou moins progressif au numérique, qui change tellement de choses sur le terrain. Changement dans la collecte des infos : "Le smartphone permet évidemment une bien plus grande proximité avec son interlocuteur que le nagra" explique le journaliste.

Le smartphone permet aussi de travailler seul, sans technicien, sans preneur de son ou d’image en cas de reportage vidéo. Ce n'est pas forcément plus agréable (écouter les expériences de travail en équipe de ces journalistes rend nostalgique parfois), mais c'est évidemment plus souple.

Des changements aussi dans la fabrication de l’info. "A Beyrouth on développait nos films dans des baignoires," se souvient Yves Loiseau. Et dans sa circulation, avant même de parler de sa diffusion. Il poursuit: "Pour Magazine 52, j’avais fait au Liban une interview de Yasser Arafat. On avait rapporté les bandes dans une boite de loukoums, sans les avoir fait valider par les autorités libanaises… Ils ont été furieux évidemment." Ce souvenir l’amuse.

La technologie a aussi chamboulé toute l’organisation de la diffusion. "Imaginez un peu, en prévision d’un direct, il fallait demander une communication téléphonique plusieurs jours à l’avance… Je la demandais le vendredi, je l’avais le mardi par exemple. Pas de comparaison possible avec aujourd’hui, où le live, le temps réel, est partout".

Les podcasts ont le vent en poupe

Le direct, le "live" est partout oui. Mais c'est vrai aussi des podcasts: ces contenus enregistrés, à disposition permanente, comme ceux de SoundCloud justement. Aujourd’hui, ces podcasts ont le vent en poupe, notamment au Canada et aux Etats Unis. Yves Loiseau connaît bien le Canada, et explique que cet engouement est bien normal : "Au Canada, quand on prend la route, on part facilement pour 7 heures d’affilée. On ne peut pas suivre une radio FM sur de telles distances, car on va forcément changer de fréquence plusieurs fois au fil du trajet. Alors en prévision de ces moments-là, les gens se font leur propre programme radio, qui va les accompagner tout au long du voyage."

Aujourd’hui on peut créer finalement son programme soi-même. Et de même, un journaliste peut installer son propre média, sa propre plateforme, même si elle ne lui appartient pas (comme une playlist SoundCloud justement). Un questionnement supplémentaire sur l’évolution du métier.  Au delà des transformations technologiques, il y a, intimement liée, la transformation du modèle économique de la presse, qui peine toujours à se dessiner.

Certains interlocuteurs d’Yves Loiseau rappellent dans leurs entretiens comment cela se passait il y a quelques dizaines d’années, quand les grands journaux pouvaient financer les séjours, parfois prolongés, de journalistes dans des pays où ils sentaient que l’histoire allait s’écrire. Là, ils prenaient le temps d’écouter, de regarder, pour transmettre une vision cohérente des choses à leurs rédactions, qui à leur tour la transmettront aux lecteurs, auditeurs, spectateurs. Mais quel média a les moyens de financer cela aujourd'hui?...

Et puis, parfois, la rédaction n'était pas à la hauteur de la tâche et n'assumait pas sa part du "contrat"... En septembre 1982, Yves Loiseau était à Beyrouth. Il est alors parmi les premiers journalistes à entrer dans le camp palestinien de Sabra, où viennent de se dérouler les massacres que l'on sait. Il envoie ces nouvelles terribles, en exclusivité, à la rédaction pour laquelle il travaille à l’époque. Ces informations seront retransmises au conditionnel par le présentateur, car "l’Agence France Presse ne les avait pas encore annoncées elle-même…" 

Aujourd’hui finalement, le journaliste n’a plus besoin du feu vert d’une rédaction pour publier et distribuer ses informations. Cette liberté pose encore et toujours, mais sans y répondre, la question de l'avenir des sociétés de presse, des médias, des rédactions en général. Quelle est leur valeur ajoutée aujourd'hui? Quel peut être leur modèle économique, quand l'information circule désormais sans eux? On cherche toujours les réponses. 

En tout cas pour Yves Loiseau une chose est sûre :  "Aujourd’hui, depuis son ordinateur ou son smartphone, le journaliste s’adresse au monde entier. C'est une réalité dont on ne réalise ni n'exploite pas encore la portée".

Tags
#Journalisme, #Photographe
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1 Commentaires
houari
17 octobre 2017 à 01h19
Carte de presse 29161 journaliste Yves Loiseau.... Le risque avec la technologie est que tout le monde s'improvise journaliste.
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